Politique / Culture

Pourquoi le fantasme d'un putsch militaire en France perdure

Temps de lecture : 7 min

Les récentes tribunes d'officiers dans la presse d'extrême droite méritent, comme leurs réactions, d'être resituées dans un contexte historique plus vaste.

Ce qui est intéressant, c'est l'ancrage de l'idée de putsch dans un pays qui n'en a pas été victime depuis plus de deux siècles, avec Napoléon Bonaparte. | François Bouchot via Wikimedia Commons
Ce qui est intéressant, c'est l'ancrage de l'idée de putsch dans un pays qui n'en a pas été victime depuis plus de deux siècles, avec Napoléon Bonaparte. | François Bouchot via Wikimedia Commons

Depuis longtemps, à intervalles réguliers, l'idée d'un coup d'État militaire hante le débat public français. En publiant deux appels de militaires français, dont le premier à la date du soixantième anniversaire du putsch d'Alger, l'équipe de Valeurs Actuelles était à peu près certaine du résultat obtenu: un buzz et des salves de réactions de toute la classe politique. Tweets, statuts sur les réseaux sociaux et interpellations à l'Assemblée nationale ou au Sénat... Les manifestations d'inquiétude, de condamnation, d'angoisse se sont multipliées.

De ces deux tribunes, on ne découvrira rien de nouveau. Elles sont une affirmation, surtout, d'un ras-le-bol palpable devant l'engagement de la France sur de nombreux terrains depuis des années et la mise en avant du thème de la «guerre civile», dont ils ne sont nullement les initiateurs. En outre, l'évocation de la politique intérieure n'est pas neuve. À quelques égards, ces officiers sont loin d'être les premiers à prendre la plume. Question de courriers d'électeurs, il suffit de se replonger dans celui de la page 2 du grand quotidien du matin traditionnel de la droite dans les années 1980-90 pour relativiser les choses. Face au pouvoir socialiste (ou «socialo-communiste»), les insurrections épistolaires d'anciens militaires étaient nombreuses.

Ce n'est pas de la faisabilité d'un putsch militaire dans la France de 2021 dont nous discuterons ici. En la matière, disons-en simplement une chose: les conditions politiques et sociales d'une part, les moyens et la motivation de l'immense partie des forces armées de l'autre, condamnent à l'évidence pareil songe à l'échec. Ce qui est plus intéressant, c'est l'ancrage de l'idée de putsch dans un pays qui n'en a pas été victime depuis plus de deux siècles, avec Napoléon Bonaparte. C'est aussi l'idée que le Rassemblement national (RN) en serait la cause, le complice ou la conséquence.

De Boulanger à Salan

Le discours du général Boulanger le rapproche des origines du national-populisme français tandis que son képi évoque un putsch qui n'eut jamais lieu. Général républicain, ministre de la Guerre, voguant sur un flot d'idées nationalistes déferlant sur le pays, Boulanger devient très populaire. Républicain et nommé par des républicains au gouvernement, il séduit largement. D'abord à gauche, puis chez les bonapartistes, puis l'ensemble des nationalistes. Il se présente aux élections, est élu. Son effigie est vendue dans les foyers. Il soulève les masses.

Élu triomphalement à Paris, il se refuse à marcher sur l'Élysée. Surnommé le «général Revanche», il prend la fuite, ayant laissé au gouvernement le temps de se ressaisir. Tout au long de la IIIe République, l'idée d'un coup d'État militaire ressurgira périodiquement –comme une menace ou une solution– dans une certaine presse. Sans jamais se concrétiser, même au moment de la Cagoule.

Le putsch des généraux d'avril 1961 n'est que rarement avancé comme un souvenir glorieux par les anciens partisans de l'Algérie française. Il survient, on le sait, quasiment au terme de la guerre d'Algérie. Mené par quatre généraux –Salan, Jouhaud, Zeller, Challe– il entraîne des officiers comme Hélie Denoix de Saint-Marc. Sa raison en est profonde: depuis le début de la guerre d'Indochine, nombre d'officiers ont le sentiment d'avoir été contraints d'abandonner le terrain par les politiques. Les opinions fondamentales des participants au putsch d'Alger différaient, comme leurs motivations. Seul un sentiment partagé les souda donc, trois jours seulement puisque le putsch tourna court.

De gauche à droite: André Zeller, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et Maurice Challe. | Theo's Little Bot via Wikipédia

Entre-temps, parti notamment des îles Canaries du Maroc espagnol, un coup d'État mené par les généraux Mola et Franco principalement tenta de renverser la République espagnole et le Frente Popular. S'ensuivit une guerre civile des plus meurtrières. En France, socialistes et communistes clamaient «des fusils, des canons pour l'Espagne», les radicaux plaidaient pour la non-intervention tandis que la droite trouvait des qualités aux putschistes.

Certains futurs collaborateurs firent en Espagne leurs premières armes, comme Jean-Hérold Paquis, voix française de Radio Saragosse. Le putsch de Franco reste évidemment dans les mémoires, parce que pays européen et frontalier et parce que, malgré beaucoup d'embûches, beaucoup de républicains espagnols ont pu trouver refuge en France (bien fragile jusqu'en 1944-45).

Aux sources de l'imaginaire contemporain des coups d'État

Après-guerre, à mesure que la Guerre froide s'installe, nombre de démocraties semblent fragiles et certaines, comme la Grèce, deviennent potentiellement menaçantes quand elles élisent une majorité de progrès. C'est bien le putsch des colonels grecs qui marque la gauche des années 1960 et ce, d'autant plus que Costa-Gavras conte dans Z le cheminement de la Grèce vers le coup d'État.

Avec la Grèce, l'armée ne s'en tient pas qu'à occuper quelques lieux de pouvoir. Elle traque systématiquement ce qui, culturellement, politiquement, socialement, contrevient à tout ce que l'armée a décidé de «préserver» ou, plutôt, d'instaurer. L'exposé du personnage interprété par Pierre Dux résume à lui seul la mission que se donnent ces militaires farouchement anticommunistes et qui pactisent, en l'occurrence, avec une pègre interlope. La musique de Z est composée par Míkis Theodorákis, en relégation dans les îles à la période du film. Clin d'œil: il est tourné à Alger sur les lieux du putsch des généraux.

Certains ont en mémoire le putsch contre Arbenz au Guatemala en 1954, mais c'est sans doute –plus que tout autre– le souvenir du putsch d'Augusto Pinochet contre le gouvernement de gauche de Salvador Allende qui marque puissamment les esprits. Les milliers de morts, la torture systématique au Stade national ou à la Villa Grimaldi perpétrée par les militaires sur des milliers de citoyens de gauche, les enlèvements, disparitions choquent d'autant plus la gauche française que celle-ci s'est engagée dans une démarche d'union de la gauche à partir de 1972. Toutes les tendances de gauche vont largement évoquer la situation politique au Chili avant et après le putsch dans leurs publications, avec leur grille d'interprétation et l'évocation d'un péril similaire en France.

À la même date, l'Italie vit son Mai 68 rampant. En 1956, Pietro Nenni s'est décidé à rompre avec le Parti communiste italien qui n'a plus d'alliés. Ce dernier occupe néanmoins progressivement et de facto l'espace d'une social-démocratie qui manque à l'Italie, mais ce n'est qu'au tournant des années 1970 que la question de l'accession au pouvoir va se poser de nouveau. Après 1968, Enrico Berlinguer réfléchit à la façon de faire accéder son parti au gouvernement et à le légitimer pour l'exercice du pouvoir.

Il fait le choix de la main tendue, du «compromis historique» avec la Démocratie chrétienne d'Aldo Moro. En parallèle, l'extrême droite s'unifie et place à sa tête un ancien amiral, un temps à l'état-major de l'OTAN, Gino Birindelli. Devant l'essor de la violence d'extrême gauche dans le pays, avec l'installation des années de plomb, l'extrême droite manie habilement allusion à la possibilité d'un coup d'État et incitation auprès de la Démocratie chrétienne à rompre le cordon sanitaire à l'égard du Mouvement social italien –cette incitation s'adressant à son aile droite représentée par Giulio Andreotti. C'est l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges qui, de fait, sonne le glas des espérances des communistes de Berlinguer.

L'imaginaire du putsch en Europe se conclut pour plusieurs longues décennies avec l'échec du putsch, mal préparé et à rebours du profond processus social, à Madrid en février 1981 par le lieutenant-colonel Tejero. Échec complet, il n'a de conséquence politique que le militantisme de Tejero contre l'exhumation de Franco voici quelques mois...

Force est de constater que ce sont les mobilisations des années 1960-1970 au Chili, en Grèce, en Argentine et l'accueil de leurs exilés qui se sont fondus dans la vie politique, sociale, culturelle de notre pays, y apportant leur part de mémoire collective intégrée à la nôtre, qui rendent vive la mémoire de ce que signifie un coup d'État militaire. Et ce bien davantage que la mémoire du putsch d'avril 1961, au cours duquel la gauche française ne fut ni actrice ni même figurante. On n'imagine, en sens inverse, quasiment jamais l'armée comme une armée progressiste comme au Portugal.

Depuis dix ans: vaines déclarations, fantasmes et extrapolations

Le vrai retour du spectre du coup d'État militaire revient avec la queue de comète du mouvement de 2013 contre le projet de loi Taubira. Il y a en France, dans les milieux militants adverses, un fantasme récurrent relatif à une insurrection des forces armées. Il est cocasse de voir une chaîne de télévision présenter le général Bruno Dary, ancien membre de La Manif pour tous (LMPT) en 2013, comme un officier révulsé par nature par les textes publiés par Valeurs Actuelles.

Or, il prenait encore il y a moins d'un an la parole au sein d'un rassemblement de LMPT pour contester le caractère démocratique des mesures prises pendant le confinement. Il faut d'ailleurs se souvenir qu'il y a huit ans, celui-ci était accusé, comme d'autres et un peu abusivement, du même type de velléités. Le rêve d'un putsch militaire était un sujet en vogue alors. La présence de familles de militaires, souvent catholiques traditionalistes au sein de LMPT attisait les supputations sur l'intervention des forces armées en politique. Des enquêtes d'opinion venaient conforter cette crainte.

Frigide Barjot, Me Briard, Bruno Dary et Antoine Renard préparent une manifestation anti-mariage gay dans un café à Paris, le 20 mars 2013. | François Guillot / AFP

La persistance rétinienne nous fait voir ce qu'est aujourd'hui un coup d'État avec les lunettes qui auraient pu être les nôtres au moment des colonels grecs ou de Pinochet. Or, les déstabilisations et les renversements de gouvernements (légaux ou non) s'opèrent en faisant une large place à l'image, télévisée évidemment et diffusée par les réseaux sociaux et internet. Avant ceux-ci, on sait que le rôle de l'image était moindre: quelques ministères et les locaux de la radio et de la télévision d'État pris, et l'affaire était jouée.

Aujourd'hui, il convient de mettre en scène les choses en impliquant des protestataires évidemment malmenés, des forces de police réprimant sous l'œil des caméras, des condamnations venues de l'étranger, etc. L'idée d'un putsch militaire dans nos pays semble liée à un lointain passé. Il faut, dans cette affaire, raison garder. Ni Franco ou Mola en Espagne, ni Pinochet et Leigh n'ont fait de tribune dans un journal pour annoncer leurs intentions.

Ainsi, deux tribunes dans Valeurs Actuelles ne sont ni un putsch, ni les ingrédients sérieux d'un putsch, ni l'indice d'un putsch à venir. En revanche, le fantasme ou l'idée d'un putsch progresse à l'évidence, de toutes parts de l'échiquier politique, trahissant peut-être la crainte d'impuissance devant les événements, de la part de ceux qui en rêvent autant que de ceux qui en cauchemardent.

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