Sciences / Société

Le déclin du sperme occidental: mythe ou réalité?

Temps de lecture : 6 min

L'idée que la fertilité masculine serait en «chute libre» n'est qu'un mythe instrumentalisé par des extrémistes.

Des nationalistes blancs et des supposés militants pour la défense des droits humains tirent la sonnette d'alarme devant la menace du déclin du sperme «occidental». | Dainis Graveris via Unsplash
Des nationalistes blancs et des supposés militants pour la défense des droits humains tirent la sonnette d'alarme devant la menace du déclin du sperme «occidental». | Dainis Graveris via Unsplash

L'espèce humaine est confrontée à un grave danger reproductif, à en croire certains gros titres récents. Certains scientifiques avancent que le nombre de spermatozoïdes chez les hommes du monde entier est en «chute libre», et que les hommes occidentaux seront confrontés à une «stérilité totale» d'ici 2045. Les théoriciens du «grand remplacement» d'extrême droite, qui tremblent à l'idée que les personnes de couleur ne «remplacent» la population blanche, se sont penchés sur ce champ de recherches avec un grand enthousiasme.

À l'origine de tout cela se trouve un rapport publié en 2017 dans la revue Human Reproduction Update, qui avance que le nombre de spermatozoïdes chez les hommes en Amérique du Nord, en Europe occidentale, en Australie et en Nouvelle-Zélande a chuté de quelque 50% depuis les années 1970. En février de cette année, l'une des personnes à l'origine de cet article, Shanna Swan, a publié un livre intitulé Count Down – How Our Modern World Is Threatening Sperm Counts, Altering Male and Female Reproductive Development, and Imperiling the Future of the Human Race, une réflexion sur ce que ce phénomène augure pour l'avenir. Le long sous-titre de son ouvrage, Comment notre monde moderne altère la numération spermatique, modifie le développement reproductif des hommes et des femmes et met en péril l'avenir de l'espèce humaine, suggère que les choses pourraient vraiment mal tourner. Mais nous, au GenderSci Lab de Harvard, nous pensons qu'il n'y a tout simplement pas suffisamment de preuves pour justifier des prédictions catastrophistes. Simplement parce que les révélations initiales d'effondrement du taux de spermatozoïdes s'appuient sur des hypothèses douteuses.

Des hypothèses douteuses

Pour commencer, parlons de ceux qui sont réellement affectés par le soi-disant problème de déclin du nombre de spermatozoïdes. Pour leur rapport, Swan et ses collègues ont examiné des numérations spermatiques relevées dans d'autres études publiées entre 1973 et 2011. Ils ont choisi de regrouper des données historiques relativement limitées sur les concentrations de spermatozoïdes en deux grands catégories: «occidentales» et «autres». Les chercheurs ont mis les États-Unis, le Canada, l'Europe, l'Australie et la Nouvelle Zélande –des zones à majorité blanche– dans le groupe «occidental.» Ils ont collé tous les autres pays et leurs populations à majorité de couleur, noire et asiatique dans la catégorie «autres».

Sans utiliser le mot «blanc», les chercheurs signalent –comme le font les anthropologues et les psychologues en comparant les populations à travers le monde– que les hommes pour qui nous devons nous inquiéter sont les hommes blancs. Avec le réel déclin du nombre de spermatozoïdes chez les hommes «blancs», «l'avenir de l'espèce humaine» est mis en péril.

«Occidental» et «autres» sont des catégories inefficaces qui excluent les facteurs les plus susceptibles d'influencer le nombre de spermatozoïdes.

Présentées ainsi, leurs conclusions se sont diffusées dans le monde de diverses alarmantes manières. Des nationalistes blancs et des supposés militants pour la défense des droits humains tirent la sonnette d'alarme devant la menace du déclin du sperme «occidental». Dans les forums en ligne comme 4chan et Reddit, des hommes s'inquiètent à l'idée que les Blancs ne se reproduisent pas à la même vitesse que les hommes racisés, surtout les immigrés et les Noirs. Comme on le lit dans un commentaire: «Les humains se sont condamnés eux-mêmes» en laissant la «mauvaise sorte d'hommes» se reproduire.

Poudre aux yeux

Mais c'est davantage qu'une question de perception. Séparer les nations à majorité blanche dans une analyse de tendances historiques de numération spermatique complique les tentatives d'analyser les causes réelles du déclin –et de savoir à qui il s'applique. «Occidental» et «autres» sont des catégories scientifiques inefficaces parce qu'elles échouent à prendre en compte les facteurs les plus susceptibles d'influencer le nombre de spermatozoïdes. Par exemple, beaucoup émettent l'hypothèse que les polluants, et tout particulièrement les produits chimiques contenus dans des objets à usage quotidien, sont les coupables les plus vraisemblables du déclin du nombre de spermatozoïdes.

Mais les «autres» hommes sont tout aussi susceptibles d'être exposés à ces produits chimiques que les hommes «occidentaux»: les plastiques, la pollution toxique et les pesticides sont autant concentrés –et parfois davantage– dans les pays à faibles et moyens revenus que dans les pays riches. Nous ignorons quels résultats auraient été obtenus si les scientifiques avaient choisi d'utiliser des régions «à pollution élevée» vs «à pollution faible» comme catégories d'analyse plutôt que pays «occidentaux» vs «autres». Peut-être, par exemple, l'étude aurait-elle découvert des déclins uniquement parmi les hommes exposés à certains types ou certains niveaux de pollution.

Science de pacotille

Il est aussi possible qu'il n'y ait même pas franchement de problème –même pour les hommes «occidentaux». Si le nombre de spermatozoïdes dans les pays «occidentaux» a en effet pu décliner pendant quelques décennies, en 2011 –la donnée la plus récente incluse dans l'étude– ils restaient bien au-dessus du seuil de fertilité. Bien qu'intuitivement, on puisse penser qu'il soit préférable que les hommes débordent de spermatozoïdes, une concentration historiquement «basse» ne représente probablement pas un problème même pour la partie «occidentale» de l'espèce humaine. En fait, ces taux «bas» n'étaient pas tellement différents de ceux relevés dans les «autres» pays dans les années 1970.

Il n'est même pas très clair qu'une cause sinistre continue de faire baisser encore les concentrations spermatiques. Même s'il y a eu des déclins chez certains hommes dans le monde, cela peut être le résultat d'une variation normale du nombre de spermatozoïdes, comme nous l'avançons dans un nouvel article publié dans la revue Human Fertility. La théorie du déclin postule que la concentration spermatique «occidentale» des années 1970 est un optimum à partir duquel nous avons décliné et qu'il convient d'y remédier.

Il est plus vraisemblable que le nombre de spermatozoïdes varie de façon significative d'un individu à l'autre.

Mais ces deux postulats ne sont pas étayés par la moindre preuve. En fait, il serait surprenant qu'il existe quoi que ce soit qui affaiblirait de façon systématique la fertilité masculine dans une vaste région du monde particulière. Il est plus vraisemblable que le nombre de spermatozoïdes, à l'instar d'autres mesures de la fonction reproductive comme les niveaux de testostérone et de progestérone, varie de façon significative d'un individu à l'autre, en fonction des moments et des lieux lorsqu'il n'y a pas de pathologie.

Pour faire la différence entre variation normale et pathologique, et pour rendre justice à la santé et à la fertilité des hommes dans toutes les régions du monde, les chercheurs devront identifier des facteurs locaux, environnementaux ou autres, qui pourraient de façon plausible s'avérer la cause de tendances spermatiques humaines sur le long terme, et les traquer à l'aide de schémas d'études rigoureux spécifiquement créés dans ce but. Approcher la question en divisant les hommes du monde de façon racisée en «nous» contre les «autres», puis utiliser les données qui en découlent pour faire des déclarations à la truelle sur les causes et les conséquences, c'est tout simplement de la science de pacotille.

Un mythe culturel

Comment ces catégories et ces postulats non scientifiques ont-ils pu atterrir dans les recherches au départ? La croyance selon laquelle les hommes blancs occidentaux sont en danger d'être émasculés et de disparaître a des racines profondément ancrées dans le discours nationaliste blanc. Elle est liée à un mythe culturel nostalgique d'un passé dans lequel les hommes blancs détenaient un pouvoir incontesté.

Il est beaucoup trop facile pour les institutions scientifiques, dont la majorité des chercheurs sont blancs, de placer les Blancs au centre de tout et de promouvoir ces mythes, qui circulent souvent inconsciemment. C'est la raison pour laquelle il est si important d'avoir davantage de voix issues de la diversité dans le cadre des recherches scientifiques.

Il est beaucoup trop facile pour les institutions scientifiques, dont la majorité des chercheurs sont blancs, de placer les Blancs au centre de tout.

Les récentes recherches sur les concentrations spermatiques montrent que des idées racistes, sexistes et eurocentrées peuvent être incrustées dans les catégories utilisées par les scientifiques pour analyser les données. Lorsque la recherche est conçue, réalisée et communiquée par des gens aux perspectives variées, les postulats problématiques sur certains groupes particuliers sont plus susceptibles d'être repérés et réglés. Les institutions qui financent la science, les revues qui en publient les recherches et les médias qui en assurent la diffusion ont le devoir d'examiner minutieusement les découvertes qui font des revendications apocalyptiques et décontextualisées sur les différences démographiques des capacités reproductives.

C'est tout particulièrement crucial lorsque les histoires sur des personnes en danger et les causes avancées semblent à la fois familières et commodes. Le déclin du nombre de spermatozoïdes dans le monde occidental est, fondamentalement, un mythe que nous sommes tous trop habitués à entendre.

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