Santé / Société

Les fous se prennent-ils vraiment pour Napoléon?

Temps de lecture : 5 min

Le délire est l'un des symptômes de la société, surtout dans les périodes troubles.

Autoportrait en costume de Napoléon. | Marco Trovò via Flickr
Autoportrait en costume de Napoléon. | Marco Trovò via Flickr

«Napoléon est une part de nous», déclarait Emmanuel Macron lors de la commémoration du bicentenaire de la mort de l'empereur. Ce qui est d'autant plus vrai dans les hôpitaux psychiatriques? C'est un lieu commun de penser aux fous peuplant les asiles déguisés en Napoléon et se prenant pour lui. Bicorne sur la tête, main dans le veston et délire mégalomaniaque en bandoulière, le patient souffrant de «napoléonite aiguë» est une allégorie de la folie, une image d'Épinal qui a la vie dure.

«J'entends Shakira et Beyoncé qui me disent qu'elles veulent mon corps. Je les sens qui se frottent contre moi», me rapportait Martin*, 32 ans, un de mes patients souffrant d'hallucinations dues à la schizophrénie. «Mais de l'autre côté, il y a aussi les voix de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy qui m'interdisent de passer à l'acte.» Si aujourd'hui la folie napoléonienne ne hante plus les asiles, le délire psychotique intègre parfois célébrités et hommes politiques.

En 1816, le psychiatre Esquirol écrivait déjà que «l'influence de nos politiques a été si constante que je pourrais donner l'histoire de notre Révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu'à la dernière apparition de Bonaparte, par celle de quelques aliénés dont la folie se rattache aux événements qui ont signalé cette longue période de notre histoire».

«Quel impact les événements historiques ont-ils sur la folie?» C'est la question que se pose l'historienne Laure Murat dans L'homme qui se prenait pour Napoléon, une approche originale qui aborde l'aspect politique des délires recensés dans les asiles parisiens au cours du XIXe siècle. «Quelles inquiétudes politiques et sociales les délires portent-ils en eux?» Autrement dit: comment délire-t-on l'histoire?

Un personnage récurrent des asiles

«Jamais il n'y eut tant de maladies mentales qu'après l'orage de la Révolution et les razzias de l'Empire. La vie nerveuse semblait atteinte dans ses sources mêmes», écrit l'historien Jules Michelet, qui vécut lui-même dans une maison de santé où son père était employé.

En 1800, en plus de l'argent et de l'amour, ce sont ainsi près d'un tiers des délires qui reprennent des éléments de la Révolution. Notamment la guillotine, machine de mort moderne, qui hante les esprits et pénètre les délires des patients. Certains se croient condamnés à mort, d'autres qu'on les a déjà guillotinés en leur offrant une tête de remplacement. Puis c'est la figure de Napoléon Ier qui va devenir un motif récurrent des asiles du XIXe siècle.

«L'année où l'on ramena à Paris le cercueil de Napoléon, le docteur Voisin constata à Bicêtre l'entrée de treize à quatorze empereurs.»
Un médecin anonyme, 1847

«Pour la seule année 1818, on note à Charrenton l'arrivée d'un seul fils de Louis XVI (qui se prend aussi pour Jésus et les prophètes Élie et Samuel) contre cinq empereurs, recense Laure Murat. Cinq empereurs sur quatre-vingt-douze patients entrés cette année-là, cela porte à 5,4% la folie impériale à Charrenton.»

«L'année où l'on ramena à Paris le cercueil de Napoléon, le docteur Voisin constata à Bicêtre l'entrée de treize à quatorze empereurs», rapporte un médecin en 1847, comme conséquence inattendue du retour des cendres de Napoléon en France le 15 décembre 1840. «Cette présence de Napoléon parmi nous, les images, les signes extérieurs dont on entoura sa mémoire et qui semblaient pour ainsi dire multiplier sa figure, tout contribua à créer dans cet événement une cause particulière d'aliénation mentale», continue-t-il.

La monomanie orgueilleuse

«N'est-ce pas une indignité que de traiter ainsi l'empereur Napoléon?», se plaint l'un de ces patients à son médecin. «Ces affreux valets ont osé me lier, je vais les faire fusiller.»

Connus sous le nom de «monomanie orgueilleuse», les délires d'identification mégalomaniaques prennent leur source dans la psychose, mais aussi parfois dans des affections neurologiques comme les encéphalites syphilitiques.

«Le délire est l'investissement inconscient d'un champ social historique.»
Deleuze et Guattari, «L'Anti-Œdipe»

Touchant plus de 25% des hommes et 10% des femmes à Bicêtre, «la monomanie orgueilleuse est la maladie d'époque, comme le sera l'hystérie dans la Vienne fin de siècle», écrit Laure Murat. C'est «à la fois, le symptôme et la réponse d'une société où triomphent l'argent et l'ennui à la cour d'un roi bourgeois que les journaux croquent en roi-poire».

Autant les délires napoléoniens sont nombreux, autant les identifications à Louis-Philippe sont inexistantes. Le roi bourgeois se prête mal aux délires d'identification, «preuve que la symbolique de la fonction royale nécessite d'être incarnée pour devenir une image délirable […]. Trop humain, trop simple, trop bourgeois, il désamorce le délire identificatoire», écrit Laure Murat. Combien de délires psychotiques ont-ils repris la figure de François Hollande, président normal ces dernières années? La question reste ouverte.

Usurpateur et surhomme

Mais pourquoi s'identifie-t-on mieux à Napoléon qu'à n'importe quel autre monarque? «Napoléon est la figure par excellence du surhomme, le symbole même de la domination et de la toute-puissance moderne, poursuit l'historienne. Napoléon est l'Usurpateur, le petit caporal corse parvenu seul à la tête de L'Europe. Sa légitimité a été non pas héritée, mais acquise par les armes et le génie politique.»

Ainsi, la figure napoléonienne hanta les délires mégalomaniaques tout au long du XIXe siècle. «Quand Louis XVI a disparu des archives au mitant du siècle, Napoléon le Grand hante toujours les couloirs de maisons de fous bien après la Commune», note Laure Murat.

Le délire suit ainsi l'histoire de France. Pendant la guerre de 1870, c'est surtout Jeanne d'Arc qui a les faveurs des troubles mentaux de l'époque, en tant que figure romantique de libération de la France face à l'oppression.

Le XXe siècle aussi peut être lu à travers les délires des patients psychotiques. Le Dr Yves Beauvalot, psychiatre, a soutenu une thèse intitulée «Délire et événement politique – Étude historique et clinique des certificats médico-légaux à l'hôpital de la Chartreuse de 1843 à 1953». On retrouve dans le discours des patients délirant les grands événements de ce siècle agité. «Globalement, tout ce qui modifie l'équilibre familial peut entraîner des délires, comme l'affaire Dreyfus, mais aussi toutes les guerres, la collaboration ou encore l'épuration. Aujourd'hui, on peut retrouver cela avec le terrorisme et les attentats», écrit Yves Beauvalot.

Le délire, symptôme de la société

À notre époque, les délires d'identification sont rares, mais ils peuvent prendre parfois la forme de délire de filiation. «L'un de mes patients se prenait pour le fils d'Hitler: il s'agissait d'un schizophrène, avec un délire mégalomaniaque, rapporte le Dr Didi Roy. J'ai essayé de discuter le délire avec lui, mais il devenait agressif quand on le critiquait. À la fin de la consultation, il s'est apaisé et a calmement déposé sur la table un revolver chargé qu'il gardait caché depuis le début de notre entretien: dans son délire il avait toujours peur d'être attaqué.»

S'il prend sa source dans la maladie mentale, le délire s'inscrit dans un contexte social et culturel. «Le délire est l'investissement inconscient d'un champ social historique», écrivaient Deleuze et Guattari dans L'Anti-Œdipe.

«Chaque culture, après tout, à la folie qu'elle mérite.»
Michel Foucault, philosophe

«Je suis le patient zéro du Covid-19. Tout ce qui arrive est à cause de moi.» Ce discours, je l'ai entendu de la bouche de plusieurs patients en mars et avril 2020 au début de la crise du coronavirus en France. Se prendre pour Napoléon hier ou pour l'origine de la pandémie aujourd'hui relève du même constat: le délire est perméable à l'actualité, surtout dans les périodes troubles. Il est l'un des symptômes de la société. La construction délirante se saisit alors de ce qui fait soucis dans la société. «Chaque culture, après tout, à la folie qu'elle mérite», écrivait Michel Foucault.

*Le prénom a été changé

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