Économie

La crise du Covid passée, il faudra bien reparler de la réforme des retraites

Temps de lecture : 7 min

Emmanuel Macron ne pourra éviter d'aborder le sujet lors de la campagne présidentielle: certains de ses opposants ressortent l'étendard de la retraite à 60 ans, et le vieillissement de la population amène à adapter les systèmes partout dans le monde.

Photo prise le 19 juin 2013 à Paris, de différentes coupures de journaux traitant du sujet de la réforme des retraites. | Joël Saget / AFP
 
Photo prise le 19 juin 2013 à Paris, de différentes coupures de journaux traitant du sujet de la réforme des retraites. | Joël Saget / AFP  

Dans le long entretien que le Premier ministre a accordé au Parisien le 10 mai pour préciser les modalités de sortie du confinement et présenter son programme d'action des prochains mois, les observateurs de la vie politique ont cherché en vain une référence à la réforme des retraites mise entre parenthèses en juillet 2020 en raison de la crise sanitaire.

On sait que le ministre de l'Économie tient à cette réforme, mais d'autres ministres, comme Élisabeth Borne, chargée du Travail, estiment que le plus urgent est de gérer la sortie de crise. Les deux points de vue ne sont pas inconciliables et certains disent que le président de la République pourrait se donner jusqu'à l'été pour trancher. En fait, on le voit mal relancer le débat sur une réforme aussi peu populaire si près d'échéances électorales décisives.

Travailler jusqu'à plus de 70 ans?

Il ne faut pas se faire d'illusions: la question reviendra sur le tapis. Il ne peut en être autrement. Tous les pays développés et ceux qui les rejoignent, comme la Chine, s'inquiètent des conséquences économiques et sociales du poids croissant des plus de 60 ans dans la population et de la baisse de la natalité.

Le premier concerné a été le Japon, où la population diminue de 0,2% par an depuis 2015, où l'espérance de vie à la naissance atteint 82 ans pour les hommes et 88 ans pour les femmes, et où les plus de 65 ans représentent 28,7% de la population. Depuis 2019, l'âge légal de la retraite est fixé à 63 ans pour les hommes et 61 ans pour les femmes, mais les salariés sont encouragés à rester en poste plus longtemps.

Si l'on cherche des exemples extrêmes, on peut trouver des entreprises qui autorisent les volontaires à rester jusqu'à... 80 ans! Selon les statistiques de l'OCDE, l'âge effectif du départ à la retraite au Japon s'établissait en 2018 à 70,8 ans pour les hommes et 69,1 pour les femmes. Un autre pays d'Asie enregistre d'ailleurs des âges de départ effectif à la retraite encore plus élevés: c'est la Corée du Sud, à 72,3 ans pour les femmes comme pour les hommes (chiffre en légère baisse par rapport à 2017).

Des choix limités

On peut admettre qu'une telle perspective ne fasse pas vraiment rêver, même si Joe Biden nous prouve qu'on peut aujourd'hui, grâce aux progrès de la médecine et avec une bonne hygiène de vie, prétendre postuler à des postes à haute responsabilité à 78 ans. Mais la question de la retraite ne prête guère à la fantaisie. Les paramètres sur lesquels on peut agir sont peu nombreux: les cotisations, le niveau des pensions et l'âge auquel on peut faire valoir ses droits. Et quel que soit le système de retraite envisagé, c'est toujours le rapport entre la population active et la population pensionnée qui détermine le caractère soutenable ou non de ce système et sa plus ou moins grande générosité.

On en a un bon exemple à côté de chez nous avec l'Allemagne, qui a la réputation d'être plutôt bien gérée, avec une économie robuste. Progressivement l'âge de la retraite y est repoussé de 65 à 67 ans, qui sera l'âge légal en 2029. Un salarié qui a aujourd'hui 60 ans devra attendre encore six ans et six mois pour avoir droit à une retraite pleine, et les possibilités de retraite anticipée sont aussi progressivement réduites. Pourtant, des économistes s'inquiètent: le système de retraite ne serait pas prêt à faire face au changement démographique.

Taux de fécondité en chute libre

L'Europe du Sud, qui est souvent jugée plus laxiste, s'adapte elle aussi à cette nouvelle donne. Il faut dire que ces pays (l'Espagne, le Portugal, l'Italie et la Grèce) connaissent une évolution démographique encore plus défavorable, avec des taux de fécondité (nombre annuel de naissances rapporté au nombre de femmes en âge de procréer) en chute libre. Le cas le plus spectaculaire est celui de l'Italie où le taux de fécondité est tombé l'an dernier à 1,24, soit l'un des plus faibles d'Europe, très loin du seuil de renouvellement des générations estimé à 2,05 ou 2,1.

La population italienne a encore baissé en 2020, à 59,258 millions, après avoir atteint un pic en 2014 à 60,346 millions, ce qui a conduit le gouvernement à organiser des états généraux de la natalité (non loin du Vatican et en présence du pape) et à décider de consacrer 21 milliards d'euros par an à la politique familiale. L'âge légal de la retraite y est de 67 ans et devrait atteindre 69 ans et 9 mois en 2050.

Quand on regarde l'âge légal du départ à la retraite dans le monde, on constate que la tendance générale est à une augmentation bien au-delà de 60 ans. La Chine a gardé cette référence avec des aménagements permettant de la prendre avant: 50 ans pour les femmes (mais 55 pour celles qui travaillent pour l'État ou pour des entreprises publiques), 55 ans pour les hommes et 45 ans pour les femmes qui exercent un métier pénible ou dangereux.

Pour l'instant, rien n'est très précis. Le Premier ministre chinois parle seulement de «reporter progressivement» cet âge légal, ce qui suffit à déclencher des réactions assez vives sur les réseaux sociaux, mais l'évolution démographique actuelle est claire: face au vieillissement de la population, une réforme est impérative.

Contrairement aux rumeurs qui circulaient avant la publication des chiffres de 2020 le 11 mai dernier, la population chinoise n'est pas encore en recul: elle aurait atteint 1,41 milliard l'an passé. Mais la progression est faible, elle risque de s'arrêter très vite, avec un taux de fécondité tombé à 1,3, presque au niveau de celui du Japon –malgré l'abandon de la politique de l'enfant unique– et le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus augmente rapidement.

Inquiétudes en France aussi

La France ne connaît pas une évolution aussi brutale, elle reste un des pays d'Europe à la démographie la plus dynamique. Il n'empêche que le taux de fécondité y est aussi, à 1,84, au-dessous du seuil de renouvellement et que sa population vieillit. François Bayrou, haut-commissaire au Plan, s'en inquiète.

Dans un document publié le 16 mai, il constate que «dans tous les scénarios qui sont sur la table, les plus de 65 ans représenteront un quart de la population en 2040». Or, souligne-t-il, tout notre modèle social, et pas seulement l'équilibre des régimes de retraite, dépend de l'évolution démographique: «L'équilibre du système se trouve extrêmement dépendant de l'importance de la population active, du rapport numérique entre actifs et inactifs, que ces derniers soient dans leur enfance, en formation, malades, handicapés, chômeurs ou à la retraite [...]»

Comme il le rappelle, deux solutions seulement existent: un relèvement de la natalité ou une hausse de l'immigration. Et, selon la conclusion de son rapport, «la France devra jouer des deux leviers dans des proportions raisonnables qui garantissent le maintien de la cohésion nationale». La situation se pose de façon similaire dans tous les pays où la population vieillit. Même le Japon, où l'on préfère recourir à des robots plus qu'à des travailleurs étrangers, est contraint d'accueillir une population immigrée, en hausse certes très modérée et au total encore très modeste.

Revenir à la retraite à 60 ans?

Ce problème d'équilibre démographique se posera de toute façon en ce qui concerne l'équilibre des retraites. Mais il risquerait de se poser de façon encore plus urgente si l'on refusait de repousser progressivement l'âge du départ à la retraite au fur et à mesure de la hausse de l'espérance de vie. Pourtant, on voit que des candidat·es à la prochaine élection présidentielle vont encore plus loin et proposent le retour de la retraite à 60 ans.

C'est le cas de Jean-Luc Mélenchon, qui le 1er mai, à Lille, a émis le souhait de revenir un an plus tard «comme président de la République, ayant rétabli les huit heures de travail, les trente-cinq heures, la retraite à 60 ans». Quant à Marine Le Pen, elle aussi favorable au retour de la retraite à 60 ans, elle précise tout de même que ce serait réservé à ceux qui auraient quarante annuités de cotisation, ce qui, reconnaît-elle, est de plus en plus rare.

Comment nos deux mages financeront-ils ces retraites? En augmentant les cotisations? En baissant le niveau des pensions? Aucune de ces deux solutions ne serait très populaire. Et vont-ils proposer des politiques démographiques encore plus vigoureuses que ne le préconise François Bayrou, avec un encouragement à faire des enfants à tout va ou en ouvrant les frontières à tous les candidats à l'immigration? On attend avec impatience leur programme détaillé.

Iront-ils jusqu'à faire des propositions aussi délirantes que Matthew Yglesias qui, dans un livre remarqué publié en 2020, One Billion Americans, affirme que les États-Unis doivent viser le cap d'une population d'un milliard d'habitants (ce qui correspondrait en gros à un triplement!) pour maintenir leur niveau de vie actuel (et, accessoirement, l'hégémonie américaine sur le reste du monde); sinon, tous leurs gains iraient à l'entretien de la foule des retraités. Pour arriver à ce résultat, il faudrait utiliser au maximum tous les instruments de politique économique pour encourager la natalité et une immigration massive. Pour la France, en suivant ce raisonnement, il faudrait faire passer notre population à 200 millions d'habitants!

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Finalement, une réforme des retraites même un peu désagréable est peut-être encore le meilleur que nous puissions nous souhaiter... La vraie question est de savoir s'il faut une réforme de très grande ampleur comme celle proposée par Emmanuel Macron avec un système à points généralisé à tous les Français ou s'il faut continuer à procéder par touches successives pour encourager un relèvement progressif de l'âge effectif du départ à la retraite et un rapprochement des différents régimes. Cette question, nous serons très certainement amenés à nous la poser au printemps 2022.

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