Parents & enfants

«Je me sens tout simplement incapable de faire un troisième enfant»

Temps de lecture : 4 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille une maman de deux enfants, à nouveau enceinte, et qui hésite à avorter.

«J'ai peur de mes réactions à la vue d'une femme enceinte et qui me rappellera mon acte.» | Paolo Gamba via Flickr 
«J'ai peur de mes réactions à la vue d'une femme enceinte et qui me rappellera mon acte.» | Paolo Gamba via Flickr 

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Après deux grossesses merveilleuses, deux filles de 5 et 3 ans qui ont toujours fait leurs nuits, deux petites chipies adorables, j'apprends il y a quelques jours ma grossesse, et je suis complètement perdue.

Je suis envahie d'interrogations, d'angoisses, car bien que je n'étais pas complètement fermée à l'idée d'avoir un troisième enfant avec mon conjoint, je ne le voulais pas maintenant. Pas avant les 5 ou 6 ans de notre dernière. Aujourd'hui, nous retrouvons un petit rythme de liberté avec nos filles, nous voyageons…

Et j'ai une soif de voyages, de découvertes, de sommeil, égoïstement. J'ai peur de perdre notre rythme de vie. Je travaille et deux enfants prennent déjà du temps et de l'énergie. Parfois, je regrette de ne pas trouver plus de temps pour chacun de mes bébés, alors un troisième...

À côté de ça, j'ai peur de l'après, de mal vivre cet avortement, de vivre avec ce regret et ces pensées permanentes «et si». J'ai peur de mes réactions à la vue d'une femme enceinte et qui me rappellera mon acte. J'ai peur de tant de choses. Mon conjoint est optimiste, il ne veut pas avorter, mais je me sens tout simplement incapable de faire un troisième enfant maintenant...

Une maman de deux enfants complètement perdue.

Chère maman de deux enfants complètement perdue,

C'est vous qu'il faut écouter, votre corps, votre intuition. C'est la seule manière de ne pas regretter votre geste plus tard. Vous vous serez écoutée. Et ce conseil fonctionne pour tous les moments et les grandes décisions de la vie. Ce dont vous avez peur, en réalité, est un mythe qu'on a créé pour dramatiser l'avortement. On fait croire que les femmes regrettent, que le moment est traumatique et douloureux. Dans les statistiques, la réalité est tout autre: une très sérieuse étude américaine vient de mettre en avant que cinq ans après leur geste, la majorité des femmes ne regrettent pas leur avortement. Pour 27% d'entre elles pourtant, la prise de décision avait été difficile. Mais une fois qu'elles avaient fait leur choix et décidé de l'assumer, la question ne se posait même plus.

Il fut un temps où les femmes n'avaient aucun pouvoir sur leur corps et sur le temps dans leur histoire. Elles tombaient enceintes, c'est tout. Ou alors, elles ne tombaient pas enceintes et devaient faire avec. Ce temps est révolu. On ne garde pas un bébé jusque parce que l'ovule a été fécondé. On le garde parce qu'on l'a décidé, parce que ça a du sens avec notre histoire, parce qu'on a envie, parce que c'est un projet. Ou juste parce qu'on a la conviction que c'est la bonne chose à faire. Ici, ce n'est pas le cas. Vous ne vous sentez pas capable, vous n'en avez pas l'énergie et vous savez que vous avez beaucoup à perdre. C'est vous qui savez tout ça. Pas votre conjoint. Celui-ci a beau faire preuve d'un grand soutien, il ne sait pas complètement, et ne saura jamais, ce que ça coûte à une femme en matière de santé physique et mentale de faire un enfant et de l'assumer dans les premiers mois de sa vie.

Vous avez le droit d'avoir besoin de temps. Vous avez le droit, dans la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui, de décider que ce n'est pas le bon moment pour vous. Ça ne fait pas de vous quelqu'un d'égoïste. Cela fait de vous quelqu'un de réaliste qui sait ce que la venue d'un nouvel enfant coûte à une famille, les bouleversements que cela implique, les risques en termes de fatigue que cela représente.

Si vous décidez que ce n'est pas le moment pour agrandir votre famille mais que vous y reviendrez probablement plus tard, il n'y a pas de raison que vous vous mettiez à détester toutes les femmes enceintes de la planète. Détestez-vous les gens qui s'offrent une glace ou commandent un dessert en fin de repas alors que vous avez décidé que vous n'aviez plus faim et que c'était tout pour vous? Vous ne vous faites pas assez confiance. Vous ne respectez pas assez votre capacité de jugement et de décision. Vous êtes une femme adulte. Vous avez deux enfants. Vous savez déjà ce que vous voulez et ne voulez pas. Rien ne vous condamne à réagir comme une enfant à qui on aurait pris son jouet.

Oui, vous savez que les grossesses ont parfois de bons côtés. Peut-être que, comme moi, vous avez aimé être enceinte. J'ai eu trois enfants et il m'arrive de me dire que j'aimerais bien être enceinte. J'aimerais bien ressentir cette sensation unique d'avoir quelqu'un à l'intérieur de moi qui grandit et avec qui je crée un lien privilégié. Je regrette même les câlins et le peau à peau des débuts.

Et puis, ce sentiment passe. Je ne suis en colère contre personne. Je ne suis surtout pas en colère contre moi-même. Je sais qu'une grossesse implique beaucoup plus que les bons et beaux moments. Je sais ce que ça m'a coûté en tant que femme et en tant que mère, et c'est un prix que personne d'autre n'a payé. Si je décide de faire un enfant à nouveau un jour, ce ne sera pas à cause d'un sentiment furtif de nostalgie ou d'un caprice. Ce sera parce qu'au fond de moi, je serai prête à nouveau à prendre cette responsabilité et à payer ce prix. Et cela peut prendre du temps ou même ne jamais revenir. D'ici là, je sais que ma famille est complète. Comme la vôtre l'est actuellement.

Écoutez votre cœur, chère maman perdue, vous n'êtes pas si perdue que ça. Vous êtes la seule que vous devez écouter et vous devez vous faire confiance. Cette voix qui parle en vous, qui sait et non pas qui doute, c'est la seule voix qu'il faut prendre en compte.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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