Tech & internet / Monde

Les Indiens s'en remettent aux réseaux sociaux pour survivre au Covid-19

Temps de lecture : 6 min

La solidarité en ligne est une aubaine pour ceux qui cherchent désespérément de l'aide afin de soigner leurs proches.

Une patiente positive au Covid-19 dans un centre de soins à New Delhi, le 29 avril 2021. | Tauseef Mustafa / AFP

 
Une patiente positive au Covid-19 dans un centre de soins à New Delhi, le 29 avril 2021. | Tauseef Mustafa / AFP  

Le système de santé indien aura clairement montré ses limites face à l'impressionnante seconde vague de Covid-19 que traverse actuellement le pays. Manque d'oxygène, pénurie criante de lits en réanimation et de place dans les hôpitaux, médicaments essentiels de plus en plus rares... Tout ou presque fait défaut depuis maintenant plusieurs semaines sur le sous-continent, où plus de 4.000 personnes meurent chaque jour du virus.

Pour ne pas rentrer à leur tour dans le cortège des endeuillés qui, dans un silence assourdissant, procèdent à des crémations à la chaîne en pleine rue faute de place dans les crématoriums, des familles, amis, connaissances, voire même inconnus, multiplient les appels à l'aide sur les réseaux sociaux pour sauver leurs proches touchés par le Covid-19. Leurs cris de désespoir portent bien souvent leurs fruits.

Twitter, Instagram, Facebook, WhatsApp: ces noms si souvent décriés se sont transformés, pendant cette période tragique, en véritables plateformes humanitaires géantes, où transitent des informations sur la disponibilité de bouteilles d'oxygène, sur les lits d'hôpitaux et sur l'arrivée de médicaments et de plasma.

Entre la détresse et l'espoir

«Nous créons des groupes sur les réseaux sociaux et nous nous ajoutons les uns les autres», explique Sahil, un étudiant de 21 ans qui réside dans l'Uttar Pradesh, un État frontalier de Delhi profondément frappé par le virus. «Par exemple, je travaille sur le partage d'informations relatives aux bouteilles d'oxygène, tout en étant membre d'un groupe plasma.»

Étudiants, ingénieures, chauffeurs de taxi, médecins: tout le monde se mobilise en ligne pour porter secours là où le système de santé, et plus largement les gouvernements étatiques et le gouvernement national, dirigé par le Parti du peuple indien (BJP), ont failli. Parfois à des centaines de kilomètres de distance, ils vérifient et partagent les informations sur l'assistance médicale disponible dans leur région. La plupart du temps sans réseau formel en tant que tel, ces gens ordinaires s'unissent pour former un groupe et aider leurs concitoyens. Comme un arbre aux milliers de branches, les informations circulent ainsi d'un internaute à l'autre, jusqu'à mettre en relation malades et donneurs.

«Concrètement, je relaie toutes les informations qui peuvent être utiles aux personnes qui recherchent du plasma», précise Sahil. Les traitements par plasma, très fréquents en Inde, consistent à apporter aux malades des anticorps de patients guéris en leur transfusant du plasma. Cette méthode suppose des dons importants de la part des anciens malades du Covid-19.

Pour répondre à ce problème, des organisations en ligne se sont ainsi créées afin d'informer leur réseau communautaire, local mais aussi étatique et national, sur le besoin en plasma dans telle ou telle localité. Des groupes comme Plasma Donor-Recipient Help India ou Corona Recovered Warriors ont vu le jour.

«Cette solidarité en ligne nous aide à savoir que nous ne sommes pas seuls.»
Sahil, étudiant

Alors que les canaux ordinaires d'assistance médicale sont submergés, les réseaux sociaux fonctionnent 24 heures sur 24, sans interruption, comme des bouées de secours vitales. Il n'y a qu'à y faire un tour pour comprendre l'ampleur du phénomène: toute la journée défilent tantôt des messages de détresse et d'appels à l'aide, tantôt des messages d'espoir, où l'on apprend qu'une place en reanimation s'est libérée ou que de l'oxygène vient d'être réapprovisionné dans un centre d'aide.

Au milieu de la tourmente, alors que le pays compte toujours des centaines de milliers de nouveaux cas quotidiennement, des histoires de personnes ayant survécu au Covid-19 grâce à l'entraide en ligne viennent illuminer les discussions. Une femme qui a vaincu le virus grâce à de l'aide médicale apportée à la suite d'un message diffusé sur Facebook; un couple de personnes âgées qui a pu être rapidement pris en charge après un post LinkedIn de leur neveu, pourtant à plus de 200 kilomètres d'eux. Les belles histoires se comptent par milliers et viennent mettre du baume au cœur à une population meurtrie. «Cette solidarité en ligne est nécessaire et nous aide à savoir que nous ne sommes pas seuls», remarque Sahil.

Un système à genoux

Malheureusement, toutes les histoires ne se terminent pas bien. Après avoir envoyé plus de trente messages dans des groupes WhatsApp, Pinaki Roy, enseignant et activiste social dans le district de Dhanbad, a réussi à collecter deux unités de plasma pour un ami de son frère, gravement malade des suites d'une infection au Covid-19. «Les groupes sont les meilleurs moyens pour recevoir de l'aide, parce que celui qui peut répondre à votre détresse sera considéré par de nombreuses personnes dans le groupe», explique-t-il.

Malgré la solidarité en ligne, l'homme est mort quelques jours plus tard à l'hôpital PMCH de Dhanbad.

Pour Pinaki Roy, au vu de la situation actuelle du système de santé indien, «les réseaux sociaux tels que Facebook, WhatsApp et Twitter sont une bénédiction. C'est d'autant plus vrai que le Covid empêche les gens de s'entraider physiquement, ces plateformes deviennent alors des réseaux de solidarité.» Comme un cercle vertueux, les personnes qui ont reçu de l'aide se démènent ensuite à leur tour pour soutenir les personnes en détresse, observe l'enseignant.

Il arrive que de fausses informations circulent. Certains profitent de l'importante ramification de ces réseaux pour vendre aux plus désespérés des produits de mauvaise facture ou des médicaments à des prix exorbitants –parfois à plus de 30 fois leur coût habituel. L'oxygène, denrée rare sur le territoire, est par exemple au cœur de ces sinistres spéculations.

De son côté, l'infrastructure sanitaire du pays est surchargée et les hôpitaux privés, par ailleurs de bonne qualité, sont eux aussi pleins à craquer. Au total, plus de 25 millions de personnes ont contracté le Covid-19 en Inde, pour 274.000 décès –des chiffres très largement sous-estimés. Il n'y a qu'à regarder le Gange, au nord de l'Inde, pour prendre la mesure du désastre: des dizaines de corps d'individus présumés morts du virus ont été repêchés sur les rives du fleuve. Ces cadavres seraient jetés à l'eau étant donné que les crématoriums sont débordés.

Modi sous le feu des critiques

«Cette solidarité en ligne est une nécessité car notre gouvernement n'a pas pris ses responsabilités», s'insurge Manahil*, une étudiante indienne et militante environnementale de 22 ans, également très active sur les réseaux pour porter secours. «Les citoyens d'un pays ne doivent pas être responsables de la gestion d'une crise sanitaire», ajoute-t-elle.

Si Manahil, qui vit à Delhi, préfère témoigner anonymement, c'est parce que dans son État d'origine, l'Uttar Pradesh, on peut avoir de graves problèmes avec la police si l'on relaie des appels à l'aide sur les réseaux sociaux.

Récemment, une plainte a été déposée contre une personne ayant appelé sur Twitter à fournir au plus vite une bouteille d'oxygène à son grand-père. La police lui a alors reproché d'avoir répandu la peur, assurant qu'il n'y a pas de pénurie dans l'État.

«Cette solidarité en ligne est une nécessité car notre gouvernement n'a pas pris ses responsabilités.»
Manahil, étudiante et militante environnementale

Pour autant, les langues se délient petit à petit et les réseaux sociaux, en plus de constituer un formidable outil d'entraide, font office d'exutoire. Le gouvernement, et particulièrement le Premier ministre Narendra Modi, y sont la cible de critiques.

«Pas d'oxygène, pas de bulletin de vote», peut-on lire sur les réseaux, ou encore «Modi démission». Le mot «resign» («démissionner») revient très régulièrement, sur Twitter surtout. «Vous n'êtes plus digne d'être notre Premier ministre», a notamment écrit Arundhati Roy, l'une des plus célèbres écrivaines indiennes.

Jamais Narendra Modi n'avait été aussi fragilisé depuis son arrivée au pouvoir en 2014. On lui reproche, outre son incapacité à anticiper et à gérer la deuxième vague de Covid-19, d'avoir favorisé le relâchement général des précautions sanitaires au cours de l'hiver en affichant triomphalement sa victoire sur le virus, en participant à de gigantesques rallyes au Bengale-Occidental et en encourageant la tenue des fêtes religieuses qui ont rassemblé des millions de personnes.

Face à l'afflux de critiques, le gouvernement indien a demandé à Facebook, Instagram et Twitter de supprimer plusieurs dizaines de messages dénonçant sa gestion de la pandémie fin avril, au moment même où le Covid-19 balayait le pays. Selon les responsables, la manœuvre visait à éviter «l'incitation à la panique et l'utilisation d'images hors contexte» qui pourraient perturber leur action face à la pandémie.

Une chose est sûre: l'image du Premier ministre ne sortira pas indemne de cette crise d'une ampleur inédite, et ce, avec ou sans réseaux sociaux.

* Le prénom a été changé.

Newsletters

Publier des photos et stocker des mails, une pollution invisible

Publier des photos et stocker des mails, une pollution invisible

Le CO2 total généré au Royaume-Uni uniquement pour des données stockées inutilement équivaut à 112.500 vols allers-retours Londres-Australie.

Internet ne tient qu'à 420 câbles: l'Europe est-elle prête à les protéger?

Internet ne tient qu'à 420 câbles: l'Europe est-elle prête à les protéger?

Les grandes puissances se livrent une bataille sans merci pour le contrôle des autoroutes de l'information sous-marines.

L'algorithme de Twitter amplifie plus les contenus de droite que ceux de gauche

L'algorithme de Twitter amplifie plus les contenus de droite que ceux de gauche

Ce sont les résultats d'une étude interne menée par le réseau social.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio