Égalités / Société

Faire une fausse couche en France, c'est se retrouver seule avec sa peine, sans soutien, sans suivi

Temps de lecture : 7 min

Dans «Trois mois sous silence - Le tabou de la condition des femmes en début de grossesse» (Éditions Payot), Judith Aquien milite, entre autres, pour la reconnaissance de ce deuil.

«J'ai cru comprendre qu'une grossesse sur quatre se terminait par une fausse couche, mais difficile, quand on le vit, de ne pas culpabiliser.» | Carlyn1982 via Pixabay 
«J'ai cru comprendre qu'une grossesse sur quatre se terminait par une fausse couche, mais difficile, quand on le vit, de ne pas culpabiliser.» | Carlyn1982 via Pixabay 

Pour 85% des femmes, les trois premiers mois de la grossesse sont, par certains aspects, un enfer tant physique que psychologique: nausées, vomissements, fatigue extrême, état dépressif, peur de la fausse couche et, dans près de 20% des cas, fausse couche réelle…

Trois mois sous silence - Le tabou de la condition des femmes en début de grossesse de Judith Aquien, paru le 12 mai aux Éditions Payot, dénonce la non-prise en charge –RH, médicale, psychologique– des femmes pendant ce tiers de leur grossesse, à la faveur de l'injonction à ne pas en parler, et propose une lecture féministe de ce tabou systémique.

Nous publions des extraits de son livre.

C'est quoi vivre une fausse couche, en France, au XXIe siècle?

Pour répondre de but en blanc à cette question, vivre une fausse couche en France aujourd'hui, c'est faire l'expérience du vide: la médecine n'a qu'une hâte, celle de vider l'utérus (on parle d'«expulsion», d'«aspiration», de «curetage»), dans des conditions au mieux spartiates, pour faire place nette. Et les femmes, seules ou en couple, sont de leur côté face au vide sidéral d'une prise en charge inexistante et par conséquent ni bienveillante, ni informative, ni rassurante.

Un protocole sans prise en charge ni suivi

La fausse couche comprend l'expulsion de l'embryon (qui se matérialise par d'abondants saignements) et, si l'expulsion ne se fait pas d'elle-même, elle est complétée par le curetage ou l'aspiration, consistant à éliminer toute trace de l'embryon dans l'utérus: si la fausse couche est en cours et le col utérin ouvert, le processus va se poursuivre jusqu'à l'expulsion. Le plus souvent spontanée et totale, celle-ci peut prendre plusieurs jours ou être incomplète.

«Un traitement par le misoprostol (Cytotec) permet d'accélérer l'expulsion. Ce médicament, très utilisé, induit des contractions utérines. S'il est insuffisant (20% des cas), ou si la femme souhaite une issue rapide, une aspiration-curetage chirurgicale est réalisée au bloc, sous anesthésie, avec un petit risque ensuite d'adhérences utérines, les synéchies[1]

Le choix du traitement doit être laissé à la femme, sauf en cas d'hémorragie importante et de fortes douleurs, où l'acte chirurgical s'impose[2]. Dans cet article du Figaro Santé, beaucoup d'informations, certes, mais exprimées avec une froideur étonnante, s'appuyant sur des termes barbares et ne considérant jamais la prise en charge psychologique, terminologique et pédagogique comme nécessaire à l'accompagnement des femmes.

En France, en 2020, on laisse les femmes tirer la chasse sur leur embryon à peine expulsé.

Lors d'un groupe de parole sur la fausse couche auquel j'ai participé (j'y reviendrai), une femme a raconté son expérience, ne parvenant pas à dire «fausse couche» et pointant le fait que les mots lui manquaient. Elle disait explicitement ne pas savoir quels mots choisir, qu'elle avait vécu une «grossesse arrêtée», qu'elle ne savait pas ce qu'était un «œuf clair», et qu'après des protocoles qui l'avaient «baladée durant trois semaines», où les internes ne pouvaient pas d'eux-mêmes poser de diagnostic, les chef·fes de service étant absent·es, elle avait dû prendre ce fameux médicament pour expulser la poche où se trouvait l'œuf, seule chez elle dans ses toilettes, et que le pire avait été de devoir tirer la chasse d'eau, que cet épisode revenait la hanter sans cesse.

En France, en 2020, on laisse les femmes tirer la chasse sur leur embryon à peine expulsé. Les médecins ne les appellent pas après, c'est à elles de demander de l'aide. Et si la procédure doit avoir lieu à l'hôpital, la délicatesse n'est pas non plus au rendez-vous: on aspire les femmes, on les récure comme des machines un peu encrassées; puis on les laisse rentrer chez elles avec leur peine, sans délai, sans soutien et sans suivi.

Sur le site du docteur Martin Winckler[3], une femme livre son expérience horrifiante de l'aspiration: «En 2007, dans un hôpital public parisien, on m'a fait subir une aspiration suite à une fausse couche. J'insiste sur le mot subir car je pense (et ma gynécologue aussi) que cette intervention n'était pas justifiée. On m'a très fortement incitée à subir cette intervention sous anesthésie locale. Ma faiblesse psychologique du moment m'a fait céder. Ils voulaient économiser un lit sans doute. Le jour de l'intervention, on ne m'a pas administré de calmant comme il était prévu. Une fois installée dans la salle et attachée (sans avoir été prévenue au préalable) les étudiants sont entrés et la gynécologue en a choisi une et lui a dit (je cite): “Videz-moi cet utérus.”

Je n'étais donc à leurs yeux qu'un utérus. Il m'avait été demandé d'apporter un lecteur MP3 pour “ne pas entendre” [mais] j'ai absolument tout entendu de l'intervention. Le bruit de la machine, les conseils aux étudiants. Ils ont même été jusqu'à poser l'embryon à côté de ma tête, jugeant certainement que l'utérus n'avait pas d'yeux. Tout au long du “cours”, une aide-soignante n'a cessé de me répéter: “Vous oublierez.”

Ça n'a pas été le cas. Après, on m'a félicitée d'avoir été si docile contrairement à nombre de mes congénères qui se “plaignent dès qu'on les touche”. Une fois retournée dans ma chambre, je me suis en plus fait passablement engueuler parce que je n'avais pas de carte de groupe sanguin. Je le leur avais pourtant précisé la veille. Ma grossesse s'étant arrêtée trop tôt, je n'avais pas eu le temps de faire la seconde prise de sang à apposer à la carte. S'en est suivie une infection. Ils ont tenté de m'imposer une deuxième aspiration deux semaines plus tard (ma docilité sans doute…). Cette fois-ci, j'ai refusé et ils m'ont littéralement jeté une plaquette de Cytotec à la figure et ont refusé de m'accorder un arrêt de travail, que j'avais demandé pour le temps de la prise seulement (48 heures).»

Traitée comme un cas d'étude, sans jamais faire l'objet d'un soin, d'une écoute, d'un respect élémentaire, cette femme a subi, en plus du traumatisme de la fausse couche, celui de ne même pas être reconnue dans sa dignité humaine. L'acte médical était à apprendre de manière ultrafactuelle pour ces étudiants (qu'on suppose étudiants en gynécologie et obstétrique), pas la dignité des patientes et leur suivi –un défaut invraisemblable dans leur formation. Résultat: six ans après les faits, cette femme encore sous le choc postait son témoignage.

«La prise en charge de tout ce qui va avec, en général, n'est pas à la hauteur de l'événement pour les patientes.»
Marie Bornes, gynécologue-obstétricienne

Toujours sur le site de Martin Winckler, une femme ayant vécu deux fausses couches témoigne: «J'ai été choquée par les réactions des soignants, que ce soit les urgentistes, les spécialistes, les internes ou ma généraliste. Entre froideur et apitoiement, mépris et incompétence, je me suis retrouvée face à mes questions. Mon compagnon et moi-même n'avons eu d'autre solution qu'aller voir sur les forums, où on trouve, on le sait, une qualité d'informations fluctuante. J'ai cru comprendre qu'une grossesse sur quatre se terminait par une fausse couche, mais difficile, quand on le vit, de ne pas culpabiliser ou être culpabilisé·e.»

Ce à quoi Winckler répond: «La survenue d'une fausse couche spontanée alors qu'on a le désir d'être enceinte est évidemment très triste, très angoissante et, pour peu que l'histoire personnelle de la femme soit compliquée, elle peut être vécue comme une punition. (En particulier si la femme décide d'être enceinte après 30 ou 35 ans pour la première fois, ou si elle a subi une IVG par le passé.) Pour peu que l'entourage ait pris l'habitude de la tanner avec le fait qu'elle n'a pas “encore” d'enfant, la fausse couche prend une dimension morale et émotionnelle très importante. En réalité, faire une, voire deux fausses couches spontanées l'une après l'autre n'a rien à voir avec une “faute” quelconque de la femme, ni dans le présent, ni dans le passé. Les antécédents d'IVG médicalisée n'ont pas d'impact sur la fécondité ultérieure. Et, quoi qu'en disent certains lacaniens purs et durs, vous ne choisissez pas d'éliminer une grossesse par la pensée. Si semblable chose était possible, on n'aurait besoin ni de contraception, ni d'IVG.»

Abus de psychanalyse, injonction extérieure à faire un enfant vite et bien, culpabilité liée à un défaut total d'information: la réponse magnifique et rassurante de Martin Winckler, analysant le discours qui jamais ne libère les femmes d'une faute originelle qu'elles auraient commise, devrait figurer dans tous les manuels de médecine. Car les médecins ne sont pas formés pour cette prise en charge.

Marie Bornes, gynécologue-obstétricienne responsable de la maternité de l'hôpital Tenon, à Paris, le reconnaît: «Il y a un problème en France, dans la prise en charge de ces patientes qui le plus souvent viennent consulter parce qu'elles saignent en début de grossesse –signe clinique numéro 1–, tombent sur des internes ou des médecins de garde qui en auront vu 10 ou 15 par jour et qui, malheureusement, à cause de l'argument de fréquence, vont banaliser l'événement. Parce que la prise en charge médicale est bien souvent relativement simple: on propose soit un traitement médicamenteux, soit un traitement chirurgical, mais la prise en charge de tout ce qui va avec, en général, n'est pas à la hauteur de l'événement pour les patientes.»

Pour autant, elle note une amélioration de la prise en charge, sortant d'un discours qui banalise l'événement et refuse de traiter la souffrance liée au deuil, qui soigne sans jamais prendre soin: «On est en train de sortir de cette médecine très paternaliste et on évolue vers une médecine où les patientes participent de plus en plus à leur prise en charge, ce qui est très bien parce que c'est elles qui font évoluer la profession[4]

Copyright: Éditions Payot & Rivages, Paris, 2021

1 — Citation de Cyrille Huchon, gynécologue-obstétricien (CHU de Poissy) dans l'article de Martine Lochouarn, «La fausse couche concerne une femme sur quatre» Retourner à l'article

2 — Ibid. Retourner à l'article

3 — Martin Winckler est un médecin militant et féministe français, installé au Canada. Son combat principal réside dans la défense d'une parole plus empathique et pédagogique de la part des médecins, tenant compte de la douleur des patients et, à plus forte raison encore, des patientes, bien souvent victimes de violences gynécologiques et obstétricales du fait de leur genre. Retourner à l'article

4 — Dans le podcast L'Écho des Gynécos, épisode 1, «La fausse couche: un mal banal» Retourner à l'article

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