Culture

«Mandibules», la ligne claire d'un burlesque aventureux

Temps de lecture : 4 min

L'inventif nouveau film de Quentin Dupieux mêle duo de comiques abrutis, touche de fantastique et poésie lunaire en ce qui semble un bricolage désinvolte et se révèle porteur d'un mouvement aussi précis que joyeux.

Le plus ailé des MacGuffin. | Memento Films Distribution
Le plus ailé des MacGuffin. | Memento Films Distribution

Difficile d'imaginer plus réjouissante façon de renouer avec le cinéma que le nouveau film de Quentin Dupieux. Comédie loufoque qui surjoue la décontraction absolue, Mandibules s'avère un exercice d'équilibre d'une précision et d'une délicatesse imparables.

Depuis Laurel et Hardy en passant par Dumb and Dumber ou Éric et Ramzy, voire depuis l'auguste et le clown blanc, le duo burlesque dont les deux membres font les idiots est une formule éprouvée, sinon éculée. Dupieux complique la situation en rendant ses personnages non seulement stupides, mais dépourvus de toute séduction.

Ils sont bêtes, ils sont moches, ils sont lâches et feignants, ils sont habillés comme des nazes et parlent comme des buses, bref tout pour plaire. Au bout de trois scènes, on doute d'avoir envie de passer soixante-dix-sept minutes en compagnie de ces Jean-Gab et Manu (le tandem David Marsais et Grégoire Ludig, rendu célèbre par leurs gags du Palmashow sur internet puis à la télé). Le film va se faire un plaisir de prouver qu'en fait, oui, et de grand cœur.

Projets calamiteux

L'un des compères s'est fait confier une valise au contenu aussi imprécis qu'assurément délictueux, valise qu'il doit aller remettre à un quidam contre espèces sonnantes et trébuchantes. Il embarque avec lui son pote pour une virée de livraison au volant d'une merco qui va à ces traîne-savates comme une chasuble à un catcheur.

Aussitôt en route, les deux lascars s'empressent d'échafauder les plans les plus aberrants, se comportant en malhonnêtes abrutis qui ne manqueraient pas à l'occasion d'être de surcroît méchants.

Après un kidnapping pouvant concourir pour le record des opérations les plus foireuses, ils se retrouvent affublés d'un monstre en bonne et due forme, droit sorti d'un magasin d'accessoires plus proches de Méliès que d'Alien. Cette mouche géante leur inspire illico d'autres projets calamiteux.

Quelques péripéties et quiproquos plus loin, Jean-Gab et Manu se retrouveront invités dans une riche villa de vacances par un quatuor (trois filles et un garçon) très propre sur lui, et où ils introduisent en cachette le diptère XXL, qui se révèlera le plus ailé des MacGuffin.

Agnès (Adèle Exarchopoulos), la vacancière qui ne peut s'exprimer qu'en hurlant. | Capture d'écran de la bande-annonce

L'une des jeunes femmes (Adèle Exarchopoulos) est dotée de la singulière infirmité de ne savoir s'exprimer qu'en hurlant, ce qui concourt à mettre une certaine animation au sein d'un groupe déjà passablement disparate et saturé de malentendus.

Mais à ce moment-là, on a déjà saisi. Saisi que rien ne se passera comme prévisible, y compris selon la logique de la comédie nonsensique –qui possède également une logique, très susceptible de devenir aussi routinière qu'une autre.

Un corps vivant

Là se déploie en douce l'étonnant talent de Quentin Dupieux, talent qui s'exerce à l'unisson dans l'invention des situations, dans le choix et le jeu des acteurs, dans les cadrages et le rythmes des scènes, dans l'utilisation de la musique...

Les gentils (ou pas si gentils) vacanciers –Coralie Russier, Roméo Elvis, India Hair– ne se doutent pas de ce qu'ils ont accueilli dans leur villa chic. Les spectateurs non plus. | Memento Films Distribution

Il faut un instinct de cinéaste très sûr pour trouver ainsi comment se décaler en permanence de ses propres règles, déjouer les mécanismes qu'on a soi-même mis en place, pour transformer une mécanique en corps vivant.

Les angles de caméra comme les accessoires improbables, les ellipses narratives comme l'utilisation de la lumière ou la chorégraphie des gestes y contribuent. Ils participent de cette équipée joyeuse que devient le film sous un soleil provençal qui paraît une lumière quasi abstraite, comme celle qui transforme en aplats de couleur et en gestes immédiatement lisibles les cases des bandes dessinées de la ligne claire.

Jean-Gab (David Marsais) et Manu (Grégoire Ludig) face à l'inattendu qui toujours arrive. | Memento Films Distribution

Mandibules est très drôle, mais pas seulement. Il ne cesse d'entrebâiller d'autres portes vers des ailleurs plus touchants, plus inquiétants, plus mystérieux, libre à chacun d'aller ou pas y faire un tour. En huit longs-métrages depuis l'excellent Steak en 2007 (avec Éric Judor et Ramzy Bedia), Quentin Dupieux n'a cessé d'explorer de manières différentes cette même veine de comique absurde, qui mise tout à chaque scène sur un mixte d'étrangeté et de burlesque aussi aventureux que le pari de Pascal.

La moindre des choses est que de telles expérimentations ne marchent pas à tous les coups, et nombre de films, malgré des inventions mémorables, ont peiné à tenir la distance. Mais tout se passe comme si le cinéaste avait de mieux en mieux affûté les armes très particulières de son cinéma, puisqu'il signe avec ce nouveau film une deuxième réussite d'affilée, après le remarquable et fort différent Le Daim il y a deux ans.

Il est bien des manières de définir ce qui fait un film réussi. Parmi elles, celle-ci, qui s'applique parfaitement à Mandibules: un plaisir pratiquement de chaque instant, disparate peut-être, inattendu toujours, et qui fait de la désorientation une joie; et, au sortir de la projection, le sentiment diffus mais incontestable qu'il s'est produit quelque chose d'étonnant et d'un peu magique tenant à la totalité du film, un effet d'ensemble qui dépasse et déplace la succession des instants.

Mandibules

de Quentin Dupieux avec Grégoire Ludig, David Marsais, Adèle Exarchopoulos, India Hair, Roméo Elvis, Coralie Russier

Séances

Durée: 1h17

Sortie le 19 mai 2021

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