France

Europe: le sursaut est possible. Il suffit de le décider

G. Le Hardy, mis à jour le 08.05.2010 à 11 h 38

Le temps n'est plus aux lamentations, ou à l'incantation, mais aux décisions urgentes et concrètes pour sortir l'Union européenne de la spirale de désintégration dans laquelle elle est engagée.

Le 7 mai, les dirigeants de la zone euro étaient réunis à Bruxelles. Les chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro se sont accordés pour mettre en place «un mécanisme de stabilisation» (c'est-à-dire un fonds d'urgence) pour aider les pays qui seraient confrontés à des difficultés financières et ont également validé le plan d'aide à la Grèce.

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On croyait que tout avait été dit sur la nécessité pour les Européens de tirer les conséquences de la nouvelle donne du monde dans lequel nous vivons depuis vingt ans s'ils ne veulent pas se retrouver marginalisés, tels une grande Suisse. Et bien non. Tous les avertissements, tous les coups de semonce n'ont pas suffit jusqu'ici pour nous faire changer radicalement d'attitude, penser différemment nos souverainetés nationales et faire les efforts nécessaires pour faire de l'Europe un des acteurs de ce nouveau monde.

Qu'on en juge:

Il y a d'abord eu la chute du mur de Berlin, la fin de l'Union (et de l'empire) soviétique ainsi que la réunification de l'Allemagne. Qu'en est-il sorti de bon pour l'Europe? D'abord l'euro, succès impressionnant dû au courage du Chancelier Kohl et à l'opiniâtreté de François Mitterrand; ensuite  les débuts de la défense européenne grâce à la décision historique franco-britannique à Saint-Malo (1998). En revanche, nous avons raté l'ouverture de l'Union aux nouvelles démocraties d'Europe centrale et orientale fraîchement sorties de cinquante ans de communisme. Au lieu de les accueillir aussitôt politiquement dans la famille dont elles avaient été arbitrairement séparées (quitte à envisager des périodes de transition sur le plan économique et commercial), nous avons multiplié les obstacles  de tous ordres à leur adhésion à l'UE. Résultat? Ils se sont tournés vers les Etats-Unis qui les ont fait entrer dare-dare dans l'Otan et ils ont intégré l'UE en 2004 dans les pires conditions, c'est-à-dire sans se préoccuper des conséquences politiques, économiques et institutionnelles de cet élargissement. A l'inverse,  nous avons fermé la porte à la Turquie (après l'avoir pendant longtemps laissé grand ouverte), nous privant ainsi de la valeur ajoutée économique, politique, militaire, culturelle et démographique de ce pays dont l'Europe, à l'ère des grands ensembles chinois, indien, américain, russe et brésilien, aurait tant besoin.

Puis il y eu le coup de tonnerre du referendum sur la Constitution européenne, en mai 2005, en France et aux Pays-Bas, deux pays fondateurs de l'Europe. Ce rejet aurait dû provoquer un sursaut, une réflexion intérieure pour en tirer les conséquences sur notre vision de l'Europe, pourquoi nous en étions arrivés là, comment rebondir? En fait, rien ou pas grand-chose, si ce n'est la reprise de la Constitution sous la forme d'un Traité «simplifié», qui ne répond à aucun des problèmes de fond et qui, par-dessus le marché, complique le fonctionnement de l'Europe en instituant la cohabitation à tous les étages: entre le Président du Conseil européen, le Président de la Commission et le Haut Représentant pour la politique étrangère; entre l'exécutif européen et le Parlement; entre les institutions européennes et les gouvernements nationaux.

Et que dire du fameux couple franco-allemand qui continue à être encensé alors que chacun sait et que chacun voit que tout oppose les deux pays. Cela a d'ailleurs toujours été la réalité, mais avec une différence de taille: pendant quarante ans, ces divergences ont été surmontées pour faire avancer l'Europe (en faisant en général payer la note par l'Allemagne). Désormais, les Allemands ont retrouvé le droit d'avoir (et de défendre) leurs intérêts nationaux. Ils ne s'en privent pas; ils le font sans ménagement mais non sans raisons. Quand avons-nous mis tout cela sur la table pour examiner les possibilités d'un nouveau départ entre la France et l'Allemagne, avec d'autres, le Royaume-Uni en tête? Ce ne sont pas les 80 propositions formulées au sommet franco-allemand de 2009 ou la présence d'un ministre français au Conseil des ministres allemand qui peuvent faire illusion.

Oui, la maison brûle

Enfin, cerise sur le gâteau, la crise grecque. C'était devenu une banalité de dire, depuis des années, qu'une monnaie unique sans coordination des politiques  économiques et budgétaires n'était pas viable. Rien ne s'est passé. Il était évident qu'en l'absence d'une décision politique claire et immédiate, prise au plus haut niveau sur un soutien à la Grèce, la spéculation allait s'en donner à cœur joie. Là non plus, rien n'y a fait. On s'est réveillé trop tard et à force de faire la leçon à la cigale grecque, la fourmi allemande risque de se retrouver avec une Europe au pouvoir d'achat réduit qui ne pourra plus acheter les produits allemands dont l'exportation est un des moteurs de la prospérité de l'Allemagne.

Dire qu'il y a urgence est une litote. La maison brûle. Répéter que l'Europe est à la croisée des chemins et doit choisir entre une intégration plus forte et le risque de désintégration est également vrai, mais cela ne suffit plus. Il faut agir, vite et fort. Cette action ne peut venir des institutions de Bruxelles qui sont trop faibles; tous nos pays ont d'ailleurs veillé à ce qu'elles le soient, à commencer par le Président du Conseil européen et le Président de la Commission. Non, le signal doit venir des gouvernements, et d'abord de ceux des principaux pays: France, Allemagne, Royaume-Uni. Puisque la France va présider dès cet automne le G2O, puis le G8, pourquoi ne pas nous fixer un objectif  européen précis?

Il s'agirait pour le Président Sarkozy de déclarer solennellement que la France souhaite progresser concrètement dans l'intégration européenne. Cette seule déclaration serait une révolution car elle signifierait que nous sommes prêts à accepter de nouveaux partages de souveraineté dans des domaines où nous nous y sommes en fait toujours opposés. Il faut en finir avec les mots qui ne veulent rien dire ou qui veulent dire tout et son contraire. Parler de gouvernance économique de l'Europe ne signifie rien si on n'entre pas dans le vif du sujet. Qui décide quoi? Les Etats, les institutions européennes? Sur quels sujets, sur quels critères? Quel degré de solidarité entre pays membres, à quelles conditions, avec quelles incitations, quelles sanctions?

Concrètement, il s'agirait de dire que la France est prête à examiner d'urgence les moyens d'harmonisation et/ou de coordination des politiques économiques et budgétaires de la zone euro, qu'elle fera des propositions  concrètes à ce sujet et qu'elle demande que des décisions soient prises à l'automne au plus tard au niveau européen.

Il faut bien entendu associer l'Allemagne (et la prévenir de cette initiative) et, dès qu'un gouvernement britannique aura été formé, dire clairement au nouveau Premier ministre de sa Majesté que, pour le Royaume-Uni aussi, l'heure des choix a sonné, que l'Union européenne a besoin de l'Angleterre pour progresser, mais qu'elle n'est plus disposée à continuer à aider le Royaume-Uni  à avoir un pied dedans, un pied dehors.

Bref, cela s'appelle comme on dit maintenant faire de la politique, donner de l'espérance aux Français au lieu de leur promettre une protection illusoire et de remplacer les débats inutiles sur l'identité nationale, la sécurité ou l'immigration par un nouveau leadership en Europe.

G. Le Hardy

Photo: Angela Merkel et Nicolas Sarkozy en 2008. REUTERS/Thierry Roge

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