Santé

Covid-19: allons-nous pouvoir passer un été tranquille?

Temps de lecture : 9 min

Nous allons vous décevoir: c'est difficile à dire.

Un employé d'un restaurant parisien nettoie la terrasse pour installer des tables en prévision de la réouverture, le 19 mai 2021. | Christophe Archambault / AFP
Un employé d'un restaurant parisien nettoie la terrasse pour installer des tables en prévision de la réouverture, le 19 mai 2021. | Christophe Archambault / AFP

Alors que le déconfinement s'amorce avec, dès le 19 mai, l'emblématique réouverture des terrasses, que dans le même temps, la campagne de vaccination s'amplifie et s'ouvre progressivement aux plus de 18 ans, et, enfin, que les indicateurs semblent à la baisse, nous avons envie d'être un peu optimistes. Nous avons envie d'espérer que nous pourrons profiter de l'été en levant un certain nombre de contraintes sanitaires tout en réussissant à parvenir à une faible circulation du virus.

Nous avons envie de croire que l'éventuel relâchement estival ne sera pas suivi, comme l'année dernière, d'un nouveau rebond et d'une quatrième vague.

Peut-on pour autant en être sûrs? C'est extrêmement difficile de prévoir les mois à venir, comme cela est déjà difficile de prévoir ce qui se passera dans les sept prochains jours –la réouverture des établissements scolaires risque-t-elle par exemple de relancer l'épidémie? Nous ne pouvons l'anticiper. Il y a trop de facteurs qui entrent en jeu pour pouvoir réellement le prédire. Reste que nous savons que les deux piliers d'une vie plus sereine sont la faible circulation du virus et une large vaccination.

Aujourd'hui, sur ce dernier point, la France a l'air de vouloir rattraper son retard. Nous vaccinons actuellement près de 500.000 personnes par jour, un chiffre avancé par Lila Bouadma, membre du Conseil scientifique et réanimatrice à l'hôpital Bichat, afin d'éviter une quatrième vague. Toutefois, il faut bien comprendre qu'il s'agit d'une course contre la montre, contre les variants et que cela constitue une zone d'incertitude.

En outre, il est urgent de mettre en place des solutions pour ne pas laisser à côté de la plaque les personnes les plus isolées, précaires et/ou éloignées du soin comme les sans-abris, les migrants, toutes les personnes avec une faible maîtrise du français, celles qui ont un accès restreint à l'information, celles touchées par la fracture numérique ou l'illettrisme, ou encore les travailleurs et travailleuses du sexe.

Pour toutes ces populations qui ont souvent payé un lourd tribut à la pandémie et pour leur assurer la sécurité à laquelle elles ont droit et éviter de créer des réservoirs à Sars-CoV-2, il est urgent de créer des solutions de proximité en leur apportant informations et vaccins au plus près, comme des vaccinodromes dans les déserts médicaux et les zones suburbaines ainsi que dans les camps de migrants ou au sein des associations.

Une condition sine qua non

Nous aurons aussi besoin d'une information accrue, claire et pédagogique pour amener les vaccino-sceptiques et vaccino-hésitants à envisager la vaccination et à franchir le cap. On pourra regretter certaines prises de parole culpabilisantes ou infantilisantes de la part de membres du gouvernement ou d'experts sur ce point. Il serait fort utile de solliciter l'expertise des associations de patients, par exemple les associations de lutte contre le VIH qui ont une bonne culture et une grande expérience de la réduction du risque et de la prévention.

Il faut aussi entendre que si nous souhaitons atteindre l'immunité collective, cela suppose de vacciner probablement 80 à 90% de la population et donc de vacciner les enfants et les adolescents. C'est ce que suggère le Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale –nous le suivons largement sur ce point. Reste qu'il est indispensable de s'assurer de l'efficacité –point sur lequel nous n'avons que peu de doutes– et de la sécurité des vaccins chez l'enfant. L'autorisation du vaccin Pfizer/BioNTech ayant été étendue aux adolescents âgés de 12 à 15 ans aux États-Unis, nous bénéficierons de l'expérience des Américains sur ce point particulièrement crucial.

Lorsqu'on regarde le calendrier de déconfinement, ce qui saute aux yeux, c'est la très faible prise en compte de la transmission par aérosols.

En effet, le Covid est extrêmement peu létal chez les moins de 18 ans, et même si le Covid long des enfants est une réalité, tout effet indésirable sévère serait légitimement jugé encore plus insupportable que chez les adultes. Nous nous montrons confiants mais la demande sera toujours la même: «Show me the data!», et cela peut prendre un peu de temps.

Concernant la diminution de la circulation du virus sur le territoire français, l'idéal serait de descendre au-dessous des 1.000 cas par jour, comme cela a été le cas en juin 2020. Nous pouvons pointer du doigt différents trous dans la raquette des protocoles sanitaires, qui pourraient potentiellement nous empêcher d'atteindre ces chiffres –quand bien même le gouvernement ne s'est pas donné d'objectifs sanitaires quantifiés pour passer d'un palier de déconfinement à un autre, au risque de maintenir un statu quo ou ce plateau élevé qui a fauché tant de vies depuis novembre dernier.

Rappelons que la faible circulation est la condition sine qua non à une politique de «tester/tracer/isoler» efficace. Lorsqu'on regarde le calendrier de déconfinement, ce qui saute aux yeux, c'est la très faible et très tardive prise en compte de la transmission par aérosols et la volonté égalitariste entre les lieux d'un même domaine d'activité quand bien même les agencements et installations sont différents.

Un faux sentiment de sécurité

Détaillons un peu: le 19 mai, la réouverture des terrasses semble parfaitement raisonnable. Pour ce qui est des commerces et des cinémas, nous aurions peut-être aimé que soient précisées des conditions de renouvellement de l'air –les salles de cinéma les plus modernes disposent probablement plus souvent de systèmes de ventilation correctement dimensionnés. On pourra aussi déplorer la pratique du sport en salle pour les publics scolaires, mais nous mettrons un bonus positif au fait que la pratique du chant lyrique en conservatoire demeure individuelle –la chorale est réellement une pratique à risque de contamination accrue.

Le 9 juin, les choses se gâtent et certaines réouvertures seront prématurées si elles ne sont pas liées à une très faible circulation du virus d'ici là. Ainsi, la réouverture des salles de sport, et tout particulièrement des salles de fitness où le masque ne sera pas obligatoire semble être une ineptie tant que le virus circule en plateau élevé dans la population (au-dessus de 10.000 cas par jour). En effet, durant l'effort, on exhale davantage d'aérosols par notre respiration.

Dans la mesure où ceux-ci peuvent se déplacer sur plusieurs mètres et rester en suspension dans l'air pendant des heures dans une salle insuffisamment ventilée, le respect d'une jauge est une mesure largement insuffisante, d'autant que nombre de petites salles ne disposent pas de systèmes de renouvellement d'air et ne seront pas obligées d'être équipées de capteurs de CO2. Il en va de même pour la restauration et la brasserie en intérieur ainsi que pour toutes les activités en lieu clos où le masque ne pourra pas être porté. La culture de la jauge et du gel hydroalcoolique présente un certain danger si, en ignorant ou minimisant la transmission aérienne, elle donne un faux sentiment de sécurité.

Au 30 juin, la vie semble reprendre son cours comme si de rien n'était… Nous aimerions beaucoup voir la réalisation de ce scénario optimiste, mais il semble impossible aujourd'hui de prévoir s'il sera alors opportun. Ce calendrier semble signifier, en effet, que tout ira vers le mieux, incontestablement, laissant l'impression que nous sommes réellement sur la fin de l'épisode pandémique. En vérité, nous n'en savons rien.

Qui peut dire aujourd'hui que le 30 juin, à la faveur du variant B1.617 (appelé «indien») ou d'un autre, nous ne lutterons pas de pied ferme contre un nouveau rebond? Le gouvernement semble répondre «personne, donc planifions le déconfinement et on verra bien». Mais nous attendrions de lui qu'il précise mieux les conditions requises permettant ce déconfinement décomplexé que nous appelons tous de nos vœux les plus chers.

De vertueux autotests

Sur le plan individuel, il y a aussi l'importance de se faire tester dès les premiers symptômes, de s'isoler en attendant les résultats et également dès lors que le test est positif. De s'isoler et de se faire tester aussi dès lors que l'on est cas contact. Sur cet aspect, un certain nombre de choses sont questionnables. D'abord, la cacophonie sur les durées d'isolement: entre les différentes instances (ministère de la Santé, ARS, CPAM…), les informations sont souvent discordantes et il peut être difficile de s'y retrouver.

Il y a désormais les tests rapides qui nous sont disponibles, mais qui ne sont pas gratuits (en Suisse, cinq autotests par semaine sont offerts à tous les résidents et remis en pharmacie). L'expérience britannique des autotests réalisés systématiquement deux fois par semaine semble avoir porté ses fruits, mais nous n'avons rien vu de publié encore à ce sujet. Faut-il s'autotester régulièrement? Faut-il rendre les autotests gratuits? Il semble bien que la réalisation fréquente de tests soit vertueuse, mais ici aussi, nous manquons de données pour guider les politiques publiques.

Une nouvelle fois, les plus précaires et les plus vulnérables sont laissés de côté.

Ensuite, la question des aides à l'isolement pour les personnes dans l'impossibilité de s'isoler correctement est assez floue. Du côté de la CPAM et de l'ARS, on nous a affirmé que des infirmiers assuraient une aide à domicile et que des assistants de service social pouvaient également être déployés en cas de besoin. On nous parle aussi d'aide à l'hébergement en foyer ou à l'hôtel pour les personnes Covid+ mais rien de concret n'apparaît. De l'aveu même d'une employée de l'ARS contactée par nos soins, proposer un hébergement reste anecdotique.

Une nouvelle fois, les plus précaires et les plus vulnérables sont laissés de côté: comment s'isoler lorsque l'on vit à cinq dans 30m2? Comment s'isoler lorsqu'on occupe un emploi précaire qu'on est susceptible de perdre en cas d'absence? Comme s'isoler lorsqu'on est un travailleur indépendant qui ne reçoit pas d'indemnité en cas de maladie?

Réduction optimale du risque

La question de la quarantaine devant être observée par les personnes revenant du Brésil, de l'Argentine, du Chili, de l'Afrique du Sud, de l'Inde, du Bangladesh, des Émirats arabes unis, du Népal, du Pakistan, du Qatar, du Sri Lanka et de la Turquie ressemble à une énorme blague bureaucratique dans la mesure où les personnes ont la possibilité de sortir entre 10h et 12h, sur le modèle des arrêts maladie.«Vous êtes mis en quarantaine parce que nous redoutons que vous importiez un variant dangereux, mais n'hésitez pas à le répandre entre 10h et midi, car là, le pays est équipé pour en parer sa diffusion sur le territoire!»

L'Europe a peut-être eu la bonne intuition de ne pas fermer ses frontières, de ne pas bloquer l'arrivée des étrangers sur son territoire, mais à la place d'exiger des quarantaines. En effet, certains pays ayant adopté la stratégie «zéro Covid» comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, se trouvent aujourd'hui pris dans un dilemme important, voire dans une trappe, entre leur aversion totale au risque –qui a fonctionné– et l'ermitage dans lequel ils se sont volontairement placés.

Les Européens, plus ouverts, ont délibérément refusé la fermeture totale de leurs frontières. Cependant, la lutte contre le coronavirus implique d'éviter d'importer le virus de l'extérieur, et les Australiens et Néo-Zélandais l'ont bien prouvé. Si nous ne voulons pas refuser aux étrangers de venir en France, c'est au moins en s'assurant le meilleur contrôle sanitaire possible à leur arrivée. Il ne s'agit alors pas de rechercher le risque zéro, mais un compromis favorable, que l'on appelle la réduction optimale du risque.

Il ne s'agit pas d'aller jusqu'à promouvoir les quarantaines de Hong Kong (qui enferme les voyageurs à leur arrivée pendant trois semaines dans un hôtel, avec bracelet électronique), mais est-ce aller trop loin que de recommander une quatorzaine stricte dans un hôtel, sans sortie pour tous les voyageurs revenant de zones à risque?

Aujourd'hui, même avec la meilleure volonté du monde, nous ne sommes pas en mesure de jouer les Madame Irma. En revanche, il apparaît clair qu'une meilleure prise en compte des populations exclues, précaires/précarisées et isolées n'est pas seulement un impératif éthique et moral mais aussi de sécurité. Nous pouvons également espérer une meilleure prise en compte des recommandations émises par des associations et collectifs mixtes tels que Du côté de la Science ou Adios Corona, qui ont un fort souci de promouvoir des décisions sanitaires basées sur la science. Nous avons besoin de pragmatisme et de réflexivité pour éviter d'avoir à affronter une insupportable quatrième vague.


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