Égalités / Société

La bénédiction des couples LGBT+ divise l'Église catholique

Temps de lecture : 5 min

La chute du nombre des fidèles pousse une partie des responsables religieux à s'ouvrir sur les questions qui fâchent.

Beaucoup de catholiques rompent avec l'Église notamment en raison du manque de réforme. | Filippo Monteforte / AFP

 
Beaucoup de catholiques rompent avec l'Église notamment en raison du manque de réforme. | Filippo Monteforte / AFP  

Lundi 10 mai 2021 en Allemagne, une centaine de prêtres ont béni des couples de même sexe lors d'une initiative appelée «L'amour l'emporte». Outre des couples LGBTI+, ces prêtres proposaient aussi de bénir des couples hétérosexuels, divorcés remariés et non mariés, en bref montrer «toute la diversité de l'amour».

Cette initiative est une réaction au responsum publié par la Congrégation pour la doctrine de la foi (ex-Saint-Office) et approuvé par le pape François en mars dernier, qui interdit la bénédiction de couples de même sexe. Ce texte romain, en effet, fait couler beaucoup d'encre depuis sa publication au sein même de l'Église, ce qui n'est pas si fréquent dans une institution qui craint plus que tout le schisme. Et qui n'a pas l'habitude de débattre.

«Réévaluer les unions homosexuelles»

Ce n'est pas un hasard si cette initiative vient d'Allemagne: outre-Rhin, les chrétiens ont entamé il y a quelques mois une démarche de réflexion collective appelée «chemin synodal». Ainsi, clercs et laïcs se réunissent pour réfléchir autour de problématiques telles que la bénédiction des couples de même sexe, l'ordination presbytérale d'hommes mariés et de femmes, l'intercommunion entre catholiques et protestants… L'Église en Allemagne –une des plus riches du monde avec celle aux États-Unis et qui finance directement le Vatican– est confrontée à une chute de ses fidèles qui refusent, désormais, de payer l'impôt ecclésiastique. En 2018, ils étaient plus de 200.000 à se désinscrire des listes de catholiques. Beaucoup d'entre eux rompent en raison des multiples scandales liés aux viols et abus commis par des prêtres mais surtout en raison du manque de réforme de l'Église, notamment sur les sujets brûlants que sont les bénédictions de couples formés par des personnes homosexuelles, les ordinations…

François, pressé par sa Curie qui redoute ce synode, a écrit en juin 2019 une Lettre au Peuple de Dieu qui chemine en Allemagne, dans laquelle il demande peu ou prou aux chrétiens allemands de ne pas aller trop loin et «de maintenir vivante et efficace la communion avec l'ensemble du corps de l'Église».

Mais celle-ci eut finalement peu d'effet, le chemin synodal ne s'interdisant aucune discussion. Par ailleurs, des évêques allemands –les président et vice-président de la conférence épiscopale, le cardinal-archevêque de Munich, Reinhard Marx, proche du pape, entre autres– ont parallèlement donné leur appui à des bénédictions de couples de même sexe, espérant publiquement un changement sur ce point à Rome. La réponse du Vatican à ces attentes fut le «responsum», lequel entraîna l'initiative «L'amour l'emporte».

Toutefois, aucun prélat n'a soutenu cette initiative, le président de la Conférence épiscopale allemande, Georg Bätzing, estimant qu'elle n'était «pas un signe utile ni une voie à suivre». Mais dans le même temps, le même président demandait à la Congrégation pour la doctrine de la foi de «réévaluer les unions homosexuelles et de poursuivre le développement de la morale sexuelle de l'Église».

Une vision rétrograde de l'Église

Il n'est pas le seul à réclamer une nouvelle approche ecclésiale de ces questions. En Belgique, l'évêque d'Anvers, Johan Bonny, au nom de ses collègues, est sans doute celui qui est le plus virulent. Au sujet du responsum, il dénonce sa «faiblesse théologique», un «niveau de qualité ordinaire» impensable venant de cette administration qui devrait être au contraire «au sommet de l'érudition biblique et théologique». Dans son diocèse, depuis la publication du document romain, l'évêque d'Anvers déplore le départ de plus de 700 personnes, principalement des jeunes; en Région flamande, ce sont plus de 2.000 personnes qui ont annulé leur inscription au baptême. La vision rétrograde de l'Église sur les questions liées à l'homosexualité affaiblit les églises locales occidentales déjà très diminuées, et suscite des commentaires inimaginables il y a encore quelques années.

En Suisse, c'est un théologien laïc, accompagnateur des gays et lesbiens à Zurich, qui a béni dix couples. L'évêque du lieu nouvellement nommé, Joseph Bonnemain, pourtant membre de l'Opus Dei (organisation ultraconservatrice «à caractère sectaire»), ne l'a pas sanctionné. Il a même affirmé que «l'instruction du Vatican était une provocation». Jusqu'à présent, Rome n'a pas réagi formellement à l'initiative «L'amour l'emporte» et à ces propos épiscopaux, prenant acte des bénédictions accordées dans les différentes dépêches de Vatican News tout en rappelant la teneur du responsum. Mais quelque chose est en train de changer dans les églises occidentales.

Un schisme digne du protestantisme

La Curie romaine redoute en effet un schisme qui, après celui provoqué par Luther en 1517, partirait une fois encore d'Allemagne. Cette crainte a été pour partie alimentée par les secteurs conservateurs outre-Rhin emmenés par le cardinal-archevêque de Cologne, Rainer Woelki. Ce prélat a attiré l'attention dernièrement en raison d'un rapport établissant que plus de 200 clercs de son diocèse ont abusé et violé plus de 300 mineurs entre 1975 et 2018.

Beaucoup avaient réclamé sa démission après qu'il avait tenu secret un premier rapport accablant. La Curie semble donc prêter l'oreille à ceux qui voient dans la démarche synodale allemande une œuvre de Satan. Et, fidèle à ses méthodes, comme il y a 500 ans, elle estime que la meilleure façon de discuter avec les récriminateurs est de réaffirmer la doctrine. Elle sait que dans les églises en Afrique et en Asie, le responsum a été bien accueilli, l'homosexualité étant vue comme un mal propagé par l'Occident.

Mais il faut aussi s'interroger sur la motivation du pape: pourquoi avoir laissé passer un tel texte? François, dans son attitude et ses paroles, semble aux antipodes de ce responsum. Peu de temps après sa publication, l'un de ses plus fidèles cardinaux, l'archevêque dominicain de Vienne Christoph Schönborn, déclarait que les couples de même sexe demandant à Dieu une bénédiction «ne seront pas refusés». Sans doute le pape argentin est-il dans ce même état d'esprit. On oublie trop souvent que peu de temps après son élection le pape affirmait être «un po' furbo» (un peu rusé). Il laisse passer des textes aux antipodes de sa propre approche, sachant pertinemment que, loin de clore les discussions, ils créeront des débats dans l'Église. Il montre aussi à sa propre Curie que le caractère définitif qu'elle donne à certains de ses documents ne fonctionne plus dans une Église synodale qu'il appelle de ses vœux.

Dans cette perspective, le pape jésuite a déjà commencé un travail de décléricalisation de l'Église en ouvrant aux femmes les ministères du lectorat et de l'acolytat.

Toujours dans cette optique, le 11 mai 2021 il a institué un ministère de catéchiste ouvert aux hommes et aux femmes. Cette année, il devrait promulguer une nouvelle constitution régissant la Curie qu'il veut au service de l'évangélisation. Pour mener cette réforme, il souhaite auprès de lui à des postes à responsabilités des partisans de ses vues rénovatrices, à la fibre pastorale et ouverts sur ces sujets brûlants que sont l'homosexualité, l'ordination presbytérale… Il compte sur cette méthode pour faire évoluer les mentalités et changer l'Église profondément, de l'intérieur. Une Église qui écoute sa base et se fait proche de tous, quelle que soit l'orientation sexuelle de chacun.

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