Médias / Monde

Ce qui se passe à Jérusalem n'est une surprise que pour ceux qui ne veulent pas voir

Temps de lecture : 6 min

Charles Enderlin, qui y fut correspondant de France 2 pendant près de trente ans, publie un ouvrage à tonalité autobiographique qui éclaire l'actualité.

Une frappe aérienne israélienne touche Rafah, au sud de la bande de Gaza, le 13 mai 2021. | Said Khatib / AFP
Une frappe aérienne israélienne touche Rafah, au sud de la bande de Gaza, le 13 mai 2021. | Said Khatib / AFP

Ceux qui pensaient pouvoir désormais passer le conflit israélo-palestinien par pertes et profits viennent de se voir infliger un cinglant démenti. La spirale de violences, de larmes et de sang, de pierres, de roquettes et de balles qui a explosé à Jérusalem-Est puis en Israël et à Gaza rappelle à ceux qui voulaient l'ignorer que la guerre y est toujours tapie. Les accords d'Abraham, ces deux traités de paix signés en août 2020 entre Israël et les Émirats arabes unis d'une part, et entre Israël et Bahreïn d'autre part, n'ont rien résolu du tout.

S'il en est un qui n'a pas été surpris par ce nouvel embrasement, c'est bien Charles Enderlin, dont on a pu de nouveau entendre les commentaires, voix posée, grave et chaude à cette occasion. Toujours basé à Jérusalem, l'ancien correspondant qui fut aux manettes du bureau de France 2 pendant près de trente ans vient de publier De notre correspondant à Jérusalem – le journalisme comme identité (Éd. Don Quichotte, 2021). L'ouvrage permet d'inscrire cette ultime déflagration dans une continuité et fournit ainsi une utile clé de compréhension.

Y est évoqué par exemple la première fois où le très délicat problème de la souveraineté sur Jérusalem fut abordé, dès septembre 1978, lors des premières négociations de Camp David entre Menahem Beguin et Anouar el-Sadate, et comment l'habileté de plume de Jimmy Carter permit d'éviter d'avoir à trancher la question.

«Enderlin a découvert les Palestiniens avec Oslo [du nom du processus de négociations officialisé en 1993], raconte son ancien collègue de France 2, Gérard Grizbec. C'est d'ailleurs un admirateur de ce processus, il y a cru, et il est resté longtemps sur cette ligne», nouant des relations approfondies avec nombre d'acteurs palestiniens de ces négociations, tels Fayçal Husseini et Saeb Erekat.

«Une occasion perdue»

Les développements sur le rôle de deux hommes, deux généraux devenus Premiers ministres, Yitzhak Rabin et Ehud Barak, sont particulièrement intéressants pour saisir les germes de la situation actuelle. C'est en effet Rabin qui obtint le premier accord entre les deux adversaires; mais, comme on le sait, il fut soumis à une opposition d'une très grande aggressivité de la part de l'extrême droite israélienne, laquelle aboutit à son assassinat. Barak, lui, fut sans doute celui qui alla le plus loin dans la recherche de l'accord final; mais, subissant également des pressions très fortes, il renonça à réaliser des retraits pourtant acceptés de l'occupation israélienne de la Cisjordanie.

Car, au fond, Enderlin le montre bien, et c'est en cela qu'il y a téléscopage entre son livre et l'actualité, la négociation bute sur le statut de Jérusalem, ou plus exactement sur la souveraineté sur le «Haram Al-Charif/Mont du Temple», comme l'écrit précautionneusement l'auteur pour se prévenir des critiques arabes et juives. Les uns rêvant de proclamer la création de l'État palestinien depuis le Dôme du rocher, alors que les seconds ne veulent abandonner ne serait-ce qu'une parcelle de Jérusalem, «capitale une et indivisible de l'État d'Israël».

Aujourd'hui, la solution des deux États n'est plus qu'une chimère, celle d'un seul État quasiment impossible.

Pourtant les occasions de réussir n'ont pas manqué: ainsi, selon l'auteur, les fameux «paramètres de Clinton» proposés lors des négociations «de la dernière chance» qui se sont déroulées à Taba fin 2000/début 2001, ou encore l'initiative saoudienne adoptée par le sommet de la Ligue arabe à Beyrouth en mars 2002. Mais «la réponse de Sharon sera négative. Une telle proposition après la guerre des Six-Jours aurait, sans aucun doute, été acceptée par les Israéliens. C'est encore une occasion perdue alors que tout bascule.»

Aujourd'hui, la solution des deux États n'est plus qu'une chimère, celle d'un seul État quasiment impossible. Les extrêmes ont donc un boulevard devant eux, comme on le voit ces derniers jours. Leur montée constitue le fil rouge de ce livre, qui dit l'aveuglement des autorités de Tel Aviv à l'égard des mouvements islamistes qu'elles ont cherché à instrumentaliser durant les années 1980; puis le laisser-faire d'Arafat; et de l'autre côté, l'aveuglement de la gauche israélienne qui n'a pas mesuré la puissance politique de l'extrémisme juif de droite, indissociable de la colonisation.

Ainsi, dès 1970, un virage messianique qui remettait déjà en question la citoyenneté des arabes israéliens était perceptible. Puis il y eut, dans les années 1990, l'influence des rabbins messianiques lors de larges manifestations parfois présidées par Benyamin Netanyahou, l'actuel Premier ministre, où une foule enragée hurlait «À mort Rabin». Enfin, le renoncement de Shimon Peres à affronter l'extrême droite et le refus de toute concession sur Jérusalem.

Une identité contestée

De notre correspondant à Jérusalem illustre le style Enderlin: des phrases courtes, efficaces, des informations sans fioritures pour rendre compte et analyser la situation le plus honnêtement possible. Ceux qui attendaient une autobiographie très incarnée seront déçus. On aurait aimé en savoir plus sur son parcours: pourquoi le jeune homme qu'il était a-t-il décidé de quitter l'Est de France pour venir en Israël au lendemain de la guerre des Six-Jours? Que représentait alors le sionisme pour lui? Quel rapport a-t-il avec cette terre, son peuple, sa langue?

Par exemple: à partir de quand, si c'est le cas, Charles Enderlin a-t-il admis que Jérusalem, «capitale une et indivisible d'Israël», devait être partagée avec les Palestiniens? «C'est la loi du genre, mais il a un peu oublié ses faiblesses dans ce livre, commente Gérard Grizbec, qui l'a connu lorsqu'il collaborait à Kol Israël et à RMC. Au début, lors de la première intifada [à partir de 1987] ses papiers radio étaient encore très marqués par la ligne officielle, c'était un peu la voix de son maître.»

Quoiqu'il n'évoque pas vraiment le fait qu'il a été réserviste[1] dans l'armée israélienne, Charles Enderlin aborde rapidement cette question lancinante de la compatibilité déontologique entre son identité juive et israélienne et ce poste de correspondant de la principale chaîne publique de télévision française, couvrant non seulement Israël mais aussi les territoires palestiniens occupés par Israël.

Cette identité l'exposait physiquement –nombre de journalistes israéliens n'osaient pas se rendre en territoires occupés– mais outre le courage dont il a fait preuve, il a su finalement faire un atout de cette identité contestée: ceux qui l'ont reçu pour des interviews, islamistes ou djihadistes palestiniens en premier lieu, avaient tout intérêt à le prendre comme interlocuteur et tenter ainsi de prouver leur ouverture d'esprit et leur absence de sentiment antisémite. Grâce à ses contacts, à ce réseau, il s'imposera tout au long de ces années comme le journaliste français le mieux informé, avec toujours un coup d'avance.

Il fera du bureau de Jérusalem une véritable PME, employant fixeurs et caméramen en Cisjordanie, à Gaza, en Jordanie, en Égypte. «C'était un peu la méthode à l'anglosaxonne, avec plein de types qui travaillaient pour lui sur le terrain, lui envoyant les images qu'il commentait», décrit Gérard Grizbec.

Le mélange des genres

Ce n'est d'ailleurs pas lui, mais son caméraman palestinien Talal qui se trouve au carrefour de Netzarim, à Gaza, le 30 septembre 2000 au moment où un petit garçon blotti dans les bras de son père, en plein accrochage opposant de jeunes Palestiniens à l'armée israélienne, est tué. Vraisemblablement par des tirs provenant de cette dernière, une bavure, ce que ne peuvent cependant pas établir définitivement les rushes existants.

Jamal al-Durra et son fils Mohammed s'abritent, lors d'échanges de tirs israélo-palestiniens, le 30 septembre 2000, à Gaza. | FRANCE 2 / AFP

L'acharnement dans la dénonciation et la diffamation qu'il va alors essuyer de la part d'une partie de la communauté juive française l'a indéniablement marqué et meurtri. Mais la violence des accusations et des procès qui s'en sont suivis a peut-être permis de révéler à l'opinion publique un peu de la réalité de cette «police de la pensée juive» (selon l'expression d'Annie Kriegel, la belle-mère de Charles Enderlin) particulièrement active en France, qui s'exerce sur toute allusion publique à la répression israélienne.

Or, ce qui fait sans doute la spécificité de Charles Enderlin, c'est qu'il a, au fil des ans, traversé à de multiples reprises la ligne qui distingue le journaliste du diplomate, l'observateur de l'acteur. Médiateur, porteur de messages, facilitateur de rencontres: il est aussi un peu tout cela, comme ce jour où il ouvre son bureau de France 2 aux négociateurs israéliens et palestiniens pour que ceux-ci s'y retrouvent discrètement.

L'ancien correspondant a donc allègrement opté pour le mélange des genres, sur le modèle d'un Amnon Kapeliouk ou encore d'un Éric Rouleau, devenant un interlocuteur privilégié si ce n'est incontournable des politiques français, israéliens et palestiniens. Un rôle auquel il aspirait sans doute, qui lui a permis de nourrir ses nombreux livres, mais lui a probablement causé quelques jalousies dont on devine qu'il se soucie comme d'une guigne.

1 — Dans une première version nous avons attribué à tort le grade d'officier de réserve à Charles Enderlin, lequel nous a écrit pour nous préciser qu'il avait été «mobilisé en octobre 73, puis avait fait des réserves comme simple citoyen de ce pays, jamais comme officier». L'autrice prie Charles Enderlin de l'excuser pour cette erreur. Retourner à l'article

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