Égalités / Société

Pourquoi les coiffeurs ne maîtrisent pas les textures bouclées, frisées ou crépues

Temps de lecture : 6 min

Ces types de cheveux ne sont pas toujours bien accueillis dans les salons généralistes français. Les raisons de cette marginalisation ne se réduisent pas à une discrimination.

Si en France il n'y a pour le moment aucune statistique ethnique sur le sujet, les cheveux BFC représentent 21% du marché américain et 14% du marché européen selon une étude. | Liza Summer via Pexels
 
Si en France il n'y a pour le moment aucune statistique ethnique sur le sujet, les cheveux BFC représentent 21% du marché américain et 14% du marché européen selon une étude. | Liza Summer via Pexels  

«Oh merde des cheveux frisés. Quelle galère!» À Dijon, c'est l'accueil qui a été réservé à Sonia dans un salon de coiffure dit généraliste. La jeune femme de 30 ans, aux cheveux frisés-bouclés se remémore avec un ton revanchard son expérience passée dans ce salon dijonnais. Elle n'y mettra plus jamais les pieds! À peine passée le pas de la porte, elle dit sentir des regards «horrifiés et paniqués» de la part des quelques coiffeuses présentes sur place. Une situation qu'elle qualifie de «discriminatoire». Elle finit par quitter le salon.

Pour les femmes aux cheveux bouclés, frisés ou crépus –dits BFC– comme Sonia, trouver un professionnel capable de les coiffer est un parcours du combattant. Absence d'offres adaptées, remarques désobligeantes ou tout simplement refus de les coiffer, les cheveux du types BFC peinent à trouver leur place dans les salons de coiffure traditionnels. Il n'existe pour le moment que 200 salons spécialisés en France capables de s'en occuper, alors que 20% de la population française possède ce genre de cheveux, selon le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN).

Deux choix s'offrent aux personnes qui ont ce type de chevelure: se coiffer seules ou se rapatrier vers des salons spécialisés pas forcément compétents. «À partir du moment où une personne aux cheveux texturés ne peut se faire coiffer comme une personne caucasienne, on peut qualifier cela de discrimination», s'insurge Naissa Kimbassa, présidente de l'association Sciences Curls. Cette dernière relaie sur les réseaux sociaux «des cas de discrimination capillaires». Pourtant, la gêne autour du cheveu frisé et crépu n'est pas dû qu'à une simple question de discrimination.

«C'est du racisme ordinaire!»

Peu d'offres pour les cheveux frisés ou crépus, mais un réel marché: c'est là que réside la contradiction. Si en France il n'y a pour le moment aucune statistique ethnique sur le sujet, les cheveux BFC représentent 21% du marché américain et 14% du marché européen, selon une étude Kérastase. Certaines marques ont vite compris à quel point ce type de cheveux pouvait représenter un gain non négligeable.

En 2000, L'Oréal achète Soft Sheen-Carson, une marque de cosmétiques ethniques. Aujourd'hui, avec sa marque Mizani, implantée en France depuis seize ans, L'Oréal cherche à toucher un plus large public, aux cheveux BFC, avec pour slogan: «Valoriser et favoriser l'équilibre du cheveu frisé et crépu.»

«Il y a à la fois du mépris et une méconnaissance.»
Louis-Georges Tin, ex président du CRAN

Pourtant, certaines femmes avec ce type de cheveux continuent à ressentir un manque de considération dans le monde de la coiffure. «Véronique, Christine, Stéphanie venez voir, venez voir ça.» Alors que Kemagali, une Grenobloise aux cheveux frisés, s'installe et retire son élastique, la coiffeuse n'hésite pas à appeler toute son équipe provoquant un sentiment de la malaise chez la jeune femme. «Pour elles, j'étais une bête de foire. À ce moment-là, je me suis sentie comme une extraterrestre», confie-t-elle. C'est décidé, elle ne mettra plus un pied dans un salon traditionnel.

«C'est du racisme ordinaire!», tranche Louis-Georges Tin, ex président du CRAN. Son crédo: s'assumer comme noir et français sans complexe. «Quand un coiffeur refuse un client pour ses cheveux ou a des propos désobligeants, il y a à la fois du mépris et une méconnaissance. Les coiffeurs se demandent pourquoi ils devraient faire un effort avec des gens qui n'ont que très peu d'intérêt pour eux», poursuit-il.

«Des coiffeurs dépassés»

«La gêne part de coiffeurs dépassés», tempère Alexis Rosso, coiffeur depuis seize ans d'origine antillaise et ambassadeur de la marque Mizani. En France, les coiffeurs ne sont pas formés à traiter les cheveux dits BFC. En CAP coiffure, certificat d'aptitude professionnel qui se prépare en deux ans, ce type de cheveux ne fait pas partie du référentiel de la coiffure qui définit les compétences attendues des candidats à ce diplôme. Ainsi, aucune école reconnue par l'État ne forme à coiffer ce type de cheveux.

À Joinville-le-Pont (Val-de-Marne), le salon d'application de l'école de coiffure Élysée Marbeuf ouvre ses portes dès 9h du matin pour accueillir les habitués. C'est l'occasion pour les étudiants de pratiquer. En absence de clients, les quelques étudiants présents peuvent s'entraîner sur des têtes malléables, des modèles à coiffer blonds, bruns, roux. Problème, ces têtes coiffantes ont toutes les cheveux lisses et aucune d'entre elles n'a de cheveux crépus, frisés ou même bouclés. «Les têtes sont très chères donc on ne peut pas leur proposer des têtes crépues. Cependant, il arrive parfois que des personnes aux cheveux bouclés viennent au salon», justifie Mélie Fisher, formatrice à l'école. Sa directrice, Élodie Fasano, confirme ce manque de formation en la matière: «On ne va pas être en mesure de répondre aux attentes des clients BFC parce qu'on n'a pas été formé et on ne forme pas les élèves à pouvoir travailler ce cheveu.»

Pourtant, un projet de création d'un certificat de qualification professionnelle (CQP) concernant une spécialisation sur les cheveux afro avait été mis en place en 2017 en collaboration avec la Fédération de la coiffure (UNEC) et l'Éducation nationale. Les représentants des professionnels de la coiffure comme des écoles pourraient librement créer une spécialisation sur cheveu afro sans avis ni autorisation du ministère. «Rien n'est tombé à l'eau. Cela ne dépend pas de nous mais de l'Éducation nationale», commente la Fédération de la coiffure. Fondatrice du studio Ana'e, Aude Livoreil-Djampou, qui a participé aux concertations, dément ces propos et explique que l'ancien président de la fédération, aujourd'hui décédé, avait reconnu le retard qu'a pris l'UNEC quant à la mise en place de ce projet. L'Éducation nationale confirme: «Ce projet est resté sans suite à ce jour.»

Des salons spécialisés pas toujours compétents

Estimant ne pas avoir les techniques ni le savoir-faire nécessaires, certains coiffeurs préfèrent orienter les clients aux cheveux frisés vers des salons spécialisés, dits «ethniques», capables a priori de les coiffer. «On les dirige vers les salons spécialisés afro car nous n'avons pas le savoir-faire. D'ailleurs, nous n'avons pas de clientes afro et peu de nos habitués ont les cheveux frisés», témoigne le coiffeur d'un salon Franck Provost parisien. Les salons spécialisés ne sont néanmoins pas toujours compétents, peu formés et parfois illégaux. «Ils n'ont pas de technique, mais plus un bagage culturel. Ce sera donc plus ou moins catastrophique», explique Sabrina JB, membre de Nappy Party, association fondée en 2010 qui a pour but de lutter contre les préjugés sur les cheveux BFC. Sa devise? «Aimer sa chevelure est aussi un acte militant.»

À Strasbourg-Saint-Denis, quartier du Xe arrondissement de Paris, les coiffeurs spécialisés afro pullulent. Dans le petit salon Net-Coiffure, une dizaine de femmes aux cheveux crépus discutent. Les clientes se mêlent aux coiffeurs au point d'y être indiscernables. Chute de cheveux sur le sol, odeur chimique et perruques étalées sur les tables forment une sorte de méli-mélo chaotique. «On ne peut pas reprocher aux coiffeurs de refuser les cheveux frisés. Ils n'ont pas appris donc pour moi c'est normal et pas forcément discriminant», déclare Liliane, s'attelant à tresser sa poupée coiffante. Elle l'affirme: elle n'est pas diplômée en France et a tout appris sur le tas en Afrique. Les salons comme le sien acceptent de coiffer tout type de clientèle, mais toutes les clientes qui le fréquentent ont les cheveux crépus.

L'Oréal, toujours un coup d'avance

«Il y a une séparation naturelle», estime Aude-Livoreil-Djampou, fondatrice du salon Studio Ana'e. Créé en 2015, Ana'e est un salon multi-textures comme il en existe quinze en région parisienne, qui accepte de coiffer tous les types de cheveux. Pour elle, la différence de traitement dans les salons de coiffure n'est pas volontaire. «Lorsqu'on a les cheveux crépus ou frisés, on ne peut pas rentrer dans n'importe quel salon. Néanmoins, beaucoup de coiffeurs sont prêts à se former.»

Elle évoque notamment le grand plan de formation mondial lancé par la marque Kérastase. Une information confirmée par sa présidente Rosa Carrico, qui souhaite former «près de 150.000 coiffeurs Kérastase dans le monde et potentiellement près de 8 millions de coiffeurs de manière plus globale» en ouvrant des modules en ligne de formation dédiés aux cheveux bouclés, frisés et crépus.

De son côté, L'Oréal a déjà pris les devants en créant Real campus, la première école de coiffure privée qui sensibilise aux cheveux BFC. À travers son Bachelor coiffure et entrepreneuriat, elle apprend à ses étudiants à travailler sur toutes les textures de cheveux. Une note d'espoir pour les cheveux frisés et crépus, selon Aude Livoreil-Djampou, qui officie également dans cette école. Elle y voit la nouvelle génération des «coiffeurs cosmopolites et plus ouverts à la diversité».

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