Monde

Adieu Europe

Moisés Naím, mis à jour le 06.05.2010 à 12 h 11

L'Union européenne semble subir les effets de la loi des séries.

Tout a commencé par une tragédie grecque. Cela s'est poursuivi avec une zarzuela espagnole. Et le point culminant sera peut-être un opéra explosif allemand. La crise économique qui frappe l'Europe s'étend, se diversifie et s'aggrave. Si cette tendance ne s'inverse pas, le projet le plus imaginatif et novateur en matière de géopolitique mondiale -l'intégration européenne- risque de mourir.

L'ambitieux objectif de renforcer l'Europe en tant qu'acteur politico-économique cohérent et bien intégré sur la scène internationale est indispensable pour les Européens. Cela serait également bénéfique pour le reste du monde. L'Europe ne saurait défendre efficacement ses intérêts, maintenir le niveau de vie auquel se sont habitués ses citoyens et être un acteur mondial de premier plan si elle se fragmente de nouveau. Hélas, une Europe moins intégrée n'est plus aussi inimaginable qu'il y a encore quelques mois.

Après la crise européenne, l'avenir du continent pourrait être «Moins d'Europe»

Il y a deux scénarios. On peut baptiser le premier «Moins d'Europe». C'est cette issue qui l'emportera si des changements radicaux ne s'opèrent pas à trois niveaux. Au niveau des politiques économiques des gouvernements; de l'impunité avec laquelle les politiciens opportunistes -tant ceux du gouvernement que de l'opposition- font de la langue de bois sur la gravité de la situation; enfin, et c'est très important, au niveau de la complaisance d'un public enclin à en vouloir aux responsables politiques qui jouent la transparence. «Moins d'Europe», c'est ce qui résulterait d'une «solution» pour la Grèce qui, dans quelques mois, apparaîtrait comme insuffisante et nécessiterait de secourir financièrement ce pays.

Seulement, le sauvetage financier arriverait trop tard et ne serait pas assez important. D'où l'aggravation du «krach» grec, lequel contaminerait et affaiblirait davantage les autres pays faibles d'Europe. L'Espagne, le Portugal et l'Italie hurleraient à qui veut l'entendre: «Nous ne sommes pas la Grèce!», une affirmation est plutôt vraie, mais qui sous-entendrait que leur stabilité économique est de plus en plus précaire.

En attendant, une Allemagne aussi riche que réticente à l'idée d'investir dans le sauvetage de ses partenaires méditerranéens interviendrait à coup de mesures tardives et partielles, largement façonnées par l'impression que sa contribution au projet européen a engendré des coûts inacceptables pour sa population. Bientôt, les Chinois, les Indiens, les Etats pétroliers arabes et d'autres pays riches en ressources énergétiques n'ont plus aucune confiance dans l'euro et se raccrochent au dollar. Certains pays abandonnent même la monnaie européenne. Un climat de sauve-qui-peut et de chacun pour soi commence à gagner les sommets européens. Beaucoup applaudissent la perte de prestige et l'affaiblissement des institutions de Bruxelles. L'une des vidéos les plus vues sur la Toile montre Lady Gaga qui remplace Lady Ashton, la Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères.

Selon ce scénario, l'Allemagne et la France demeureraient des pays de poids dans l'ordre mondial. Quant à la Grande-Bretagne, grâce à sa relation privilégiée avec les Etats-Unis, elle jouerait un rôle plus important que celui qui devrait être associé à son pouvoir économique. Bien sûr, l'Europe ne disparaîtrait pas entièrement et continuerait de mener des initiatives qu'elle voudrait faire passer pour celles d'un continent uni, sain économiquement et cohérent politiquement. Mais le reste du monde se gausserait de ses gesticulations, sachant qu'elles émanent d'une région qui est sortie de la crise économique encore plus faible qu'avant. Pire, d'un continent qui est bien loin de là où ses ambitions auraient dû le mener.

Le second scénario, «Plus d'Europe», est possible et il faut travailler dans ce sens

Le premier scénario, «Moins d'Europe» serait un malheur qu'il faut à tout prix empêcher. Non seulement «Plus d'Europe» est souhaitable, mais ce projet est tout à fait viable. Pour autant, il ne doit pas être synonyme de plus de Bruxelles, plus de bureaucratie ou plus de preuves d'incompétence (comme celles qu'on a pu voir au moment du choix des leaders de l'Union, lors de la gestion de la crise du trafic aérien provoquée par l'éruption du fameux volcan au nom imprononçable ou de celle -désastreuse- de la crise grecque.

Un projet «Plus d'Europe» se bâtit avec des dirigeants qui savent dire la vérité à leurs compatriotes. Qui sont capables de leur dire que si les pays du continent ne réforment pas drastiquement leur économie et qu'on approfondit pas plus sérieusement l'intégration européenne, leurs enfants seront condamnés à avoir un niveau de vie inférieur au leur. Des leaders qui savent leur expliquer que l'Europe devra faire des sacrifices qui impliqueront de reconnaître l'impossibilité d'augmenter les salaires tous les ans quand le PIB baisse.

Par ailleurs, les syndicats doivent accepter que le marché du travail soit soumis à plus de concurrence. Le patronat que les marché des biens et services soit également plus concurrentiel. Il faut faire admettre que les profits monstrueux de certaines banques sont la manifestation de distorsions à corriger au niveau des prix du risque. Que les Allemands, les Français et tous ceux qui ont amassé des réserves d'argent et les conservent sous leur matelas pendant que l'Europe se fragmente se fourvoient. Car, à long terme, une telle attitude dessert leurs intérêts.

Nous sommes aujourd'hui à l'un de ces moments décisifs où l'humeur, l'audace et la vision des leaders peuvent changer les politiques économiques et sociales européennes. Et, par voie de conséquence, le cours de l'histoire.

L'opportunité de bâtir «plus d'Europe» est là. Pour ceux qui sauront la saisir.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Photo: REUTERS/Kai Pfaffenbach

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