Life

Allergiques à l'indifférence

Jean-Yves Nau, mis à jour le 08.05.2010 à 16 h 49

Maladie de l'élite il y a un siècle, les allergies touchent aujourd'hui des centaines de millions de personne. Pourquoi? Une explication provocatrice.

Elle se nomme Anne-Marie Moulin. Médecin et philosophe, elle vient de signer chez Odile Jacob un étonnant et foisonnant ouvrage centré sur Le médecin du prince. Elle y analyse les rapports séculaires établis entre d'une part ceux qui (rois et princes) ont exercé le pouvoir et, de l'autre, ceux qui -médecins en charge de leur corps- les ont observé, écouté et, autant que faire se pouvait, soulagé de leurs maux. Un thème a priori fort éloigné des allergies. Or, poursuivant sa réflexion initiale, l'auteur en vient à aborder ce vaste sujet et nous offre à cette occasion une leçon novatrice, dérangeante, pour ne pas dire provocatrice.

Le hasard veut qu'au moment où nous dévorions ce livre, un géant agroalimentaire dénommé Herta faisait publiquement savoir au monde qu'il procédait au rappel en urgence d'un vaste lot de ses «saucisses cocktail»; des saucisses pouvant contenir du «sésame» sans que ceci soit précisé dans la liste des ingrédients. Pour Herta, il ne faut voir là qu'une erreur de conditionnement. Pour les lecteurs de Slate amateurs du genre: il s'agit d'un lot de saucisses cocktail «Knacki Ball Original»; pots de 200 grammes, portant le numéro de lot 0142081701. Elles étaient consommables jusqu'au 22 mai (2010). «Ce défaut ne remet pas en cause la qualité des produits concernés qui peuvent être consommés par les personnes ne présentant pas d'allergie au sésame», prend soin de souligner Herta qui invite les personnes allergiques à prendre garde et à contacter le service consommateur au 0800 11 21 31 (appel gratuit depuis un poste fixe).

De plus en plus d'allergiques

Deux questions s'imposent. La première est de savoir pourquoi des «saucisses cocktail» peuvent bien réclamer la présence de sésame. La seconde, tout aussi mystérieuse: pourquoi tant de personnes sont-elles aujourd'hui allergiques aux graines de Sesamum indicum comme tant d'autres le sont devenues aux arachides et à de multiples ingrédients alimentaires d'origine végétale ou animale?

Autre hasard, ou télépathie: au moment où Herta sonnait le tocsin pour ses saucisses, plus de deux mille spécialistes d'allergologie participaient à Paris au 5e congrès francophone de cette spécialité méconnue, multiforme et souvent déroutante. Thème central de leurs travaux: les allergies alimentaires. On avait de longue date appris à connaître les allergies aux venins d'hyménoptères, aux poils de chat, aux pollens printaniers des graminées. On connaissait certes aussi l'existence des allergies à certains constituants de laits de mammifères ou d'œufs d'oiseaux. Mais le phénomène des «allergies alimentaires» a, en moins de trois décennies, pris des dimensions considérables. Sans que l'on en connaisse véritablement les raisons.

Chroniques par définition, plus ou moins handicapantes, les maladies allergiques affecteraient près de 12 millions de Français. Et entre 2 et 4% des Français (soit deux fois plus qu'il y a cinq ans) souffriraient de l'une des multiples formes des allergies alimentaires. Il s'agit trois fois sur quatre -et ce n'est pas le plus rassurant- d'enfants de moins de 15 ans. Lors du congrès de Paris, le Pr Benoît Wallaert (hôpital Albert-Calmette, Lille) a rappelé  le caractère «très polymorphe» de ce tableau pathologique qui, au choix, se caractérise par des démangeaisons cutanées, un eczéma, des douleurs abdominales, des nausées; voire, dans les cas les plus graves par un «choc anaphylactique» imposant une hospitalisation d'urgence.

Apprendre au corps à tolérer l'intolérable

Grande simulatrice, l'allergie alimentaire peut prendre mille et un visages. Elle ne se révèle parfois que lorsque l'aliment allergène est consommé avant un exercice musculaire plus ou moins soutenu. Sont alors souvent en cause: crustacés et farine de blé mais aussi céleri, pêche, tomate, raisin, oignon, pomme, fruits à coque, kiwi, poulet, escargot, graine de pavot, vin, maïs, céleri, lentilles... L'allergie alimentaire ne se soigne pas; du moins en théorie. Le conseil habituel est de bon sens: éviter totalement les aliments incriminés en sachant que les obscures pratiques des géants de l'agro-alimentaire associées à celles de la restauration collective rendent souvent la chose quasiment impossible. D'où la nécessité d'avoir constamment à sa disposition une trousse d'urgence, avec des substances salvatrices: antihistaminiques, adrénaline injectable...

Mais les temps changent. «Aujourd'hui, en allergie alimentaire, nous ne conseillons plus l'éviction totale, qui aggrave le problème, diminue la tolérance et ne facilite pas la guérison», indique le Pr Wallaert qui ajoute qu'elle pourrait même au fil du temps augmenter l'intensité de l'intolérance à l'aliment. C'est ainsi que depuis quelques années, une approche thérapeutique tenue pour obsolète est revenue à la mode: «l'induction de tolérance orale». Apprendre petit à petit au corps allergique à tolérer ce qui lui était intolérable.

Au-delà de l'alimentaire, le phénomène allergique (asthme, eczéma, hypersensibilité au latex voire aux ondes des téléphones portables...) est suffisamment spectaculaire, massif et intriguant (et les spécialistes semblent trop souvent démunis face à leurs patients) pour que l'on ne cherche à changer de focale.  Et c'est ici toute l'originalité de la grille que nous propose Anne-Marie Moulin. Résumons ce qu'elle nous dit de plus précieux. Tout d'abord que des phénomènes observés de longue date n'ont été regroupés sous le terme d'«allergie» que peu de temps avant la Première Guerre mondiale par Clemens von Pirquet (1874-1929), pédiatre viennois créateur de ce néologisme. Ensuite que von Pirquet voulait de ce fait désigner tant les aspects positifs que négatifs des différences individuelles à tel ou tel stimulus. Enfin que, le temps passant, l'«allergie» est devenue pour l'essentiel un cortège de manifestations handicapantes singularisant les personnes concernées. Et qu'il faut désormais faire face à une véritable épidémie planétaire.

Dans les années 1870, le Dr Charles Blackey décrit, pour la première fois peut-être dans l'histoire de la médecine occidentale, tous les signes caractéristiques de l'allergie aux pollens. Mais ces signes ne sont présents que dans sa clientèle huppée de l'ère victorienne.

Dès les années de von Pirquet, les  troubles allergiques ont semblé caractériser des personnalités d'exception, devant finalement leurs malheurs au caractère sélectif de leurs goûts et à leur sophistication intellectuelle. On peut voir en Marcel Proust, asthmatique bien connu, un théoricien et un esthète du snobisme. Le snob se devait d'être allergique. Pendant longtemps, le rhume des foins avait été plus ou moins l'apanage de la haute société, faisant parler de lui davantage chez les aristocrates britanniques partant à la campagne que chez le paysan exposé au long des jours aux senteurs du foin retourné. L'hypersensibilité reflétait un système nerveux délicat, apanage des degrés les plus élevés de l'échelle sociale comme de celle de l'évolution (....). Aujourd'hui, l'allergie a touché la planète entière, elle est devenue un sujet favori des experts en santé publique et l'OMS dénonce son extension dans les pays les plus pauvres. Selon certaines estimations, le fléau croissant toucherait la moitié de la population, il s'est donc bien démocratisé, on ne peut plus parler d'une maladie de l'élite.

Comment comprendre? L'explication la plus fréquemment avancée, notamment chez les militants écologistes, est que ce phénomène est l'éclairant symptôme des altérations environnementales, conséquences du développement industriel et du mépris des hommes pour la Nature. C'est là une forme de retour à la théorie des miasmes. «Le spectre contemporain de la pollution, jugée responsable de l'allergie respiratoire, ranime le rêve d'une atmosphère assainie, d'un air épuré et transparent, proche de la lumière dans un monde purifié, écrit encore Anne-Marie Moulin. La ceinture visible à l'horizon des mégapoles, presque palpable sous les rayons du soleil couchant, est faite de métaux lourds et de particules qui diffractent la lumière en un étrange et inquiétant arc-en-ciel. Elle symbolise la menace que la détérioration de l'air atmosphérique fait planer sur l'humanité. Ainsi seraient perdus les avantages de l'allongement de la vie et compromise l'entreprise prométhéenne d'immortalisation de la vie humaine.»

Faites attention à moi

Jadis membres de l'élite et à ce titre hors des normes, les allergiques sont aujourd'hui devenus la proie consentante des épidémiologistes; des «sentinelles» démocratiques dont les corps expriment l'artificialisation de notre monde et prédisent un futur qui, sauf révolution verte et inversion à toute vapeur de la croissance ne peut être qu'angoissant. Anne-Marie Moulin ose pour sa part, et non sans un certains courage, développer une autre hypothèse. On pourrait selon elle voir là la traduction d'un désir: celui des personnes «d'attirer l'attention sur leurs caractéristiques à nulles autres pareilles». «Dans l'allergie, le corps, avec ses symptômes déconcertants, dirait quelque chose que la conscience ne formule pas clairement, ajoute-t-elle. Le rejet fréquent de l'allergie dans le domaine à tout le moins du psychosomatique, sinon du psychiatrique est donc loin d'épuiser ses multiples significations.»

En d'autres termes, face à une médecine de masse aux procédures diagnostiques et thérapeutiques industrialisées et standardisées, les allergiques nous diraient sans que la chose émerge véritablement à leur conscience que leurs caractéristiques corporelles spécifiques exigent que les médecins et plus généralement la société les prennent mieux, soit plus «individuellement», en charge. Un peu à la manière dont ceux qui avaient le suprême pouvoir étaient soignés. L'avènement, en somme, du «patient-roi». Nous sommes d'ores et déjà nombreux à attendre que le Dr Moulin ose, un jour prochain, nous en dire un peu plus.

Jean-Yves Nau

Photo: Une femme se protège du pollen, à Pékin en 2008. REUTERS/David Gray


Jean-Yves Nau
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Journaliste
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