Société

Mort de Michel Fourniret: des secrets enterrés et des corps sans sépulture

Temps de lecture : 11 min

«L'Ogre des Ardennes», condamné pour avoir tué huit femmes et fillettes, est mort le 10 mai alors qu'il était mis en examen pour quatre meurtres, dont celui d'Estelle Mouzin. Le deuil des familles des victimes repose désormais sur les épaules de Monique Olivier.

Michel Fourniret se rend à son procès devant la cour d'assises des Ardennes, à Charleville-Mezières, le 7 avril 2008. | François Nascimbeni / AFP
Michel Fourniret se rend à son procès devant la cour d'assises des Ardennes, à Charleville-Mezières, le 7 avril 2008. | François Nascimbeni / AFP

26 juin 2003. Vers 14h, Marie-Ascension, une adolescente de 13 ans, quitte son domicile de Ciney, en Belgique. Alors qu'elle se rend au supermarché, elle est accostée par une camionnette blanche Citroën C15. Le conducteur, Michel Fourniret, dit s'être perdu et lui demande de l'accompagner pour retrouver le chemin de l'école. «J'ai des enfants, je suis prof de dessin», lance-t-il en espérant amadouer la fillette récalcitrante, avant de tenter de susciter chez elle un sentiment de culpabilité: «Ce n'est pas bien de ne pas faire confiance aux gens. C'est à cause de cela que le monde tourne mal.»

Marie-Ascension cède et monte à bord du véhicule. «Tais-toi sinon je te frappe», lui assène rapidement le conducteur. Très pieuse, la jeune fille se réfugie dans la prière et s'époumone à coups de «Je vous salue Marie» avant de terminer ligotée, pieds et poings liés, à l'arrière du véhicule. «Vous êtes de la bande à Dutroux, interroge-t-elle. «Je suis pire que Dutroux», lui répond-il. Par chance, l'un des liens se desserre. Marie-Ascension parvient à se libérer et profite d'un arrêt de la camionnette pour s'échapper sans que son ravisseur ne s'en aperçoive. Une automobiliste la prend à son bord. Quelques kilomètres plus loin, elles croisent la camionnette de Fourniret, Marie-Ascension reconnaît le chauffeur et relève le numéro d'immatriculation du véhicule, permettant à la police d'interpeller l'auteur de la tentative d'enlèvement rapidement.

À cette époque, Michel Fourniret est installé à la frontière côté belge, avec son épouse Monique Olivier et leur fils Selim, né en septembre 1988. Lui qui vivote depuis plusieurs années, enchaînant les petits boulots, vient d'être embauché comme surveillant de cantine à l'école communale de Gedinne, dans la province de Namur. Pour obtenir ce poste, Michel Fourniret a tu son lourd passé judiciaire, ce que les enquêteurs belges n'ont pas tardé à découvrir dès lors qu'ils se sont rapprochés des autorités françaises.

Aussi apprennent-ils qu'il est connu des services depuis 1966. En 1967, Michel Fourniret, alors âgé de 25 ans, est condamné à huit mois d'emprisonnement avec sursis pour l'agression d'une fillette dans les Ardennes. Interpellé en 1984 pour onze agressions de jeunes femmes commises depuis 1982, il est condamné en juin 1987 par la cour d'assises de l'Essonne à une peine de sept ans d'emprisonnement dont deux avec sursis. Il ne passe que quelques mois en détention.

«Chasser deux à trois vierges par an»

Si ces deux condamnations lui coûtent ses deux premiers mariages, c'est à l'occasion de sa courte incarcération à Fleury-Mérogis qu'il rencontre celle qui deviendra sa troisième épouse, Monique Olivier. Auxiliaire de vie auprès de personnes âgées ou handicapées, la jeune femme répond à une petite annonce publiée dans les colonnes du magazine d'obédience catholique, Pèlerin. «Prisonnier cherche contact pour rompre la solitude.» Une intense relation épistolaire se noue entre les deux. Pas moins de 217 lettres, soit 760 pages de correspondance, seront versées au dossier.

Au fil des semaines, les échanges se font de plus en plus intimes. Michel Fourniret dévoile peu à peu ses fantasmes concernant la virginité. Il explique à Monique l'intensité de la déception ressentie lorsqu'il apprend que sa première épouse, Annette, n'était pas vierge au moment de leur mariage. Il interroge Monique Olivier sur le statut virginal de la jeune femme handicapée dont elle s'occupe. D'une confession à l'autre, c'est un pacte diabolique qui se scelle entre les deux futurs amants qui s'installent à Saint-Cyr-les-Colons (Yonne) à la libération de Michel Fourniret en octobre 1987. Jusqu'à la tentative ratée d'enlèvement de Marie-Ascension, seize ans plus tard, le couple se fait discret.

Les enquêteurs rouvrent dix-sept vieux dossiers non résolus en France et en Belgique. Un an après leur interpellation, à quelques jours de la remise en liberté de Michel Fourniret, Monique Olivier craque et dénonce huit crimes qu'elle attribue à son époux sans toutefois nier en avoir été la complice. Aussi apparaît-il que le prédateur a recommencé à sévir un mois à peine après sa sortie de prison.

Le 11 novembre 1987, le couple enlève Isabelle Laville, une lycéenne de 17 ans, et la ramène à son domicile où elle sera droguée, violée et étranglée. Son corps sera retrouvé au fond d'un puits en 2006 grâce aux informations fournies par Monique Olivier lors de ses aveux. Fabienne Leroy, Jeanne-Marie Desramault, Elisabeth Brichet, Natacha Danais, Céline Saison, Mananya Thumpong. L'appétit de l'ogre semble insatiable et le mode opératoire relativement identique d'une victime à l'autre, même si le couple brouille les pistes en déménageant ou en se déplaçant fréquemment.

«Un Fourniret, ça ne regrette pas.»
Michel Fourniret au Dr Jean-Luc Ployé

La plupart du temps, les époux agissent ensemble selon une mécanique bien rodée. Monique Olivier fait office d'appât, quand ce n'est pas elle qui repère une proie susceptible de rassasier son époux, lui qui revendique devoir «chasser deux à trois vierges par an». Monique Olivier met en confiance la victime qui accepte de monter dans le véhicule puis fait le guet le temps que son époux assouvisse ses instincts.

Pour l'ensemble de ces crimes, ainsi que pour la tentative de viol sur Joëlle Parfondry en janvier 1995 à Namur, la tentative d'enlèvement de Sandra, 14 ans, à la gare de Gedinne en février 2000, et pour l'enlèvement de Marie-Ascension, Michel Fourniret est renvoyé devant la cour d'assises des Ardennes, à Charleville-Mézières, aux côtés de son épouse, accusée de complicité. À l'issue de deux mois de débat, le couple est reconnu coupable.

Matricule 5451

Tous deux sont condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité mais la peine de Monique Olivier est assortie d'une période de sûreté de vingt-huit ans, tandis que celle de son époux est alourdie d'une période de sûreté illimitée de sorte qu'aucun aménagement de peine ne soit envisageable. De ce fait, il rejoint le cercle très restreint des condamnés à la perpétuité incompressible entrée en vigueur en février 1994 sous le gouvernement Balladur, alors que Pierre Méhaignerie était garde des Sceaux, après l'émoi qu'avaient suscité le viol et le meurtre de Karine, une petite fille de 8 ans, par Patrick Tissier en septembre 1993.

Si la «perpétuité réelle» concernait initialement les meurtres avec viol ou actes de barbarie commis sur des mineurs, son champ d'application a, par la suite, été élargi aux meurtres de personnes dépositaires de l'autorité publique commis en bande organisée ou avec préméditation, puis aux crimes terroristes. Véritable problématique sociétale et sensible, la question ressurgit fréquemment lorsque la libération de criminels notoires est imminente ou envisagée à court terme, comme ce fut le cas pour Jean-Pierre Romand ou Patrick Henry. Toutefois, en France, cette peine est extrêmement rare. Seuls cinq accusés y ont été condamnés: Pierre Bodein, dit «Pierrot le fou», Christian Beaulieu –mais le verdict a été annulé en appel et sa peine a été réduite à trente ans de réclusion criminelle assortis d'une peine de vingt ans de sûreté–, Michel Fourniret, Nicolas Blondiau et Yannick Luende Bothelo.

Le dossier de Michel Fourniret, matricule 5451 à la centrale d'Ensisheim (Bas-Rhin) aux côtés de Francis Heaulme, Guy Georges et Patrice Alègre, n'en est pas moins classé. La fortune de celui qui se revendique forestier, notamment l'acquisition du château de Sautou (Ardennes) –1,2 million de francs payés cash– intrigue. La vérité éclate en 2004 sous la plume de la journaliste Patricia Tourancheau qui a mené l'enquête pour Libération.

Sans le savoir, Michel Fourniret s'est acoquiné avec le «gang des postiches», une organisation de braqueurs de banques dans les années 1980. Lors de son incarcération en 1987 à Fleury-Mérogis, Fourniret a partagé la cellule d'un proche du groupuscule, Jean-Pierre Hellegouarch, qui lui a livré les informations nécessaires pour retrouver un trésor caché dans un cimetière du Val-d'Oise. Sitôt sorti et accompagné de Farida Hammiche, la compagne d'Hellegouarch, Michel Fourniret débusque le magot et élimine sa camarade.

«Jamais je n'aurais dû [tuer Farida Hammiche], ne serait-ce que par respect pour Jean-Pierre Hellegouarch que j'apprécie énormément.»
Michel Fourniret à son fils

Par peur des représailles, le couple Fourniret fuit en Belgique au moment de la libération d'Hellegouarch. Accusés d'avoir tué et fait disparaître le corps de Farida Hammiche, le couple Fourniret comparaît une nouvelle fois devant la cour d'assises des Yvelines. Lors du procès, le couple s'emmure dans le silence. Bien que reconnaissant avoir exécuté la trentenaire pour des raisons crapuleuses, il restera sourd aux invocations des sœurs de la victime à livrer le lieu où a été enterré le corps. Les proches de Farida Hammiche auraient souhaité pouvoir l'enterrer. Bien que se souvenant des dernières paroles de la victime, «Ne me tue pas comme cela», il se contentera d'invoquer une mémoire défaillante pour le reste.

«Un Fourniret, ça ne regrette pas», avait-il déclaré au Dr Jean-Luc Ployé lors d'une expertise en 2005. Il semblerait qu'il en soit autrement pour le meurtre de Farida Hammiche. Réputé pour son absence totale de compassion et de remords à l'égard de ses victimes, il confiera à son fils n'avoir qu'un seul regret, celui «d'avoir tué Farida». «Jamais je n'aurais dû, ne serait-ce que par respect pour Jean-Pierre Hellegouarch que j'apprécie énormément [...] un chic type vraiment.» Le 16 novembre 2018, Michel Fourniret est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité; Monique Olivier à une peine de vingt ans d'emprisonnement pour l'assassinat de la compagne de Jean-Pierre Hellegouarch en 1988, soit trente ans après les faits.

Cold cases et aveux du bout des lèvres

«C'est une magistrate comme on en rêve pour résoudre des cold cases», s'était réjoui Me Didier Seban, l'avocat des familles de jeunes filles disparues dont Estelle Mouzin. Cette magistrate, c'est la juge d'instruction Sabine Khéris, qui sait user de sa minutieuse connaissance des dossiers tout en n'hésitant pas à faire appel aux techniques les plus modernes d'investigation pour tenter d'éclaircir toutes les zones d'ombre de la vie de Fourniret.

Depuis 2017, l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) enquête sur près de trente ADN retrouvés dans la camionnette blanche de l'Ogre des Ardennes et qui pourraient être en lien avec des affaires de disparitions non résolues survenues entre 1987 et 2003. Confronté aux découvertes des enquêteurs, aux révélations le contredisant de son ex-épouse et interrogé sans relâche par la juge Kheris, Michel Fourniret finit par passer à table. Il livre avec parcimonie des aveux à demi-mot, mais des aveux tout de même, quant à sa responsabilité dans des affaires que l'on aurait pu croire classées.

Ainsi reconnaît-il, en février 2018, être l'auteur des meurtres de Joanna Parrish et de Marie-Angèle Domèce dont il a «croisé la route». Le corps de Joanna Parrish, jeune assistante d'anglais, avait été repêché le 17 mai 1990 à Moneteau (Yonne). L'autopsie révélait que la victime avait été ligotée et violée avant d'être tuée. Quant à Marie-Angèle Domèce, disparue depuis juillet 1988, il l'avait repérée avec Monique Olivier à la sortie de l'établissement auxerrois dans lequel était scolarisée la jeune fille de 18 ans atteinte de handicap mental. Bien que les Fourniret aient reconnu le meurtre, le corps de la victime n'a jamais été retrouvé.

D'aveux en demi-teinte à trous de mémoire, Michel Fourniret joue avec les nerfs des enquêteurs et surtout, malmène les familles des victimes. «Pour nous, il n'y aura jamais de fin à l'affaire tant qu'on n'aura pas retrouvé le corps de Marie-Angèle et tant qu'on n'aura pas pu lui donner ce que l'on doit lui donner», déclarait le père de la victime au quotidien régional L'Yonne républicaine.

«Je reconnais là un être qui n'est plus là par ma faute.»
Michel Fourniret à la juge Sabine Khéris, à propos d'Estelle Mouzin

L'étau se resserre, par ailleurs, autour de Michel Fourniret concernant l'affaire de la disparition d'Estelle Mouzin. Alors âgée de 9 ans, la fillette s'est évaporée à Guermantes (Seine-et-Marne) le 9 janvier 2003, sur le chemin qui la ramenait de l'école. Michel Fourniret avait été suspecté dès le mois de juillet suivant les faits, comme le furent beaucoup d'autres auteurs de crimes sur mineurs, ainsi qu'en juin 2006 avant d'être, par deux fois, mis hors de cause. Michel Fourniret dispose d'un alibi de taille. Le jour de la disparition de la fillette, il se trouve chez lui, à son domicile belge de Sart-Custinne, soit à 250 kilomètres de Guermantes. En atteste le relevé téléphonique faisant état d'un appel passé à l'un de ses fils.

Coup de théâtre le 21 novembre 2019 lorsque Monique Olivier anéantit l'alibi de son ex-époux. C'est elle qui a passé le coup de fil au fils de Michel Fourniret, à la demande de ce dernier, absent du domicile. D'après l'enquête, Michel Fourniret n'est rentré chez lui que le 10 janvier 2003 avant d'aller passer quelques jours dans la maison de sa sœur à Ville-sur-Lumes (Ardennes). Michel Fourniret est mis en examen pour l'enlèvement, la séquestration et le meurtre d'Estelle Mouzin. À la juge qui l'interroge sur les faits et lui présente une photo de l'enfant, il répondra: «Je reconnais là un être qui n'est plus là par ma faute.»

En août 2020, des traces de l'ADN de la victime sont retrouvées au domicile de la sœur de Michel Fourniret. Si la progression de l'enquête a sans doute pu redonner une lueur d'espoir aux parents d'Estelle Mouzin, il n'en demeure pas moins que les fouilles menées fin avril à Issancourt-et-Rumel (Ardennes), conformément aux indications fournies par Monique Olivier, n'ont pas permis de retrouver le corps.

En décembre 2020, il avait également fini par admettre sa responsabilité dans la disparition de Lydie Logé, jeune femme de 29 ans, disparue depuis le 18 décembre 1993. Après qu'une trace d'ADN correspondant au profil génétique de la mère de la victime avait été découverte dans la camionnette de Fourniret, en mai 2019, le suspect avait déclaré: «Je ne crois pas que cela puisse être quelqu'un d'autre que moi qui aie mis fin à son parcours de vie.»

Rendez-vous manqué

L'état de santé de Michel Fourniret se dégradant de jour en jour, les enquêteurs, tout comme les familles des quatre victimes pour la disparition desquelles Michel Fourniret avait été mis en examen, savaient que le temps était compté. Chaque famille nourrissait l'espoir de savoir enfin ce qu'il était advenu de sa disparue, de pouvoir offrir une sépulture à celle dont le corps n'a jamais retrouvé, et surtout de voir Michel Fourniret affronter la justice à l'occasion d'un procès.

Ce rendez-vous n'aura jamais lieu puisqu'il a rendu son dernier souffle lundi 10 mai, s'étant contenté de parsemer de quelques bribes le chemin qui mène à la vérité, bien trop insuffisantes pour reconstituer le puzzle. Les familles ne pourront dès lors que compter sur la coopération de Monique Olivier, à présent seule en possession des secrets du couple.

À l'annonce du décès du suspect numéro 1 dans la disparition de sa fille, Éric Mouzin a fait part de sa colère. «Sa mort est anecdotique –il était malade, c'était normal», a-t-il déclaré à l'antenne d'Europe 1 mardi 11 au matin. «Mais le problème, c'est qu'elle est la manifestation de toutes les erreurs commises dans le dossier d'Estelle et dans d'autres dossiers. [...] La manifestation aussi du défaut de la justice française d'instruire ce genre d'affaires et de la sorte de légèreté qui a été la règle vis-à-vis de ce couple.» La tenue du procès d'un vieillard sénile ne présentait pas un grand intérêt pour ce père de famille dont seul importe que soit retrouvé le corps de sa fille, ce qui n'est pas le cas du père de Marie-Angèle Domèce.

«J'attends un procès avec impatience! Je n'ai plus autant d'énergie qu'avant. La maladie commence à me gagner. Mais après le procès et après avoir enfin donné une tombe à ma fille, je pourrai mourir. Mais je veux d'abord entendre la condamnation de Michel Fourniret et de Monique Olivier», avait déclaré Claude Domèce en septembre 2018 dans les colonnes du Parisien. Pour l'avocate de la famille, Me Corinne Herrmann, «la justice a failli».

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