Monde / Économie

Heureux et surveillé comme un milliardaire en Chine

Temps de lecture : 7 min

Si Pékin a un temps encouragé l'enrichissement de la population, Xi Jinping veut désormais montrer que les fondements du régime ne sont pas oubliés.

Une voiture en or exposée dans une bijouterie, dans la province du Jiangsu, en 2011. | STR / AFP
Une voiture en or exposée dans une bijouterie, dans la province du Jiangsu, en 2011. | STR / AFP

«Il est bon de s'enrichir.» «Être riche est glorieux.» Deng Xiaoping a notamment prononcé ces phases en 1992 au cours d'une tournée dans le sud de la Chine, et elles ont été largement diffusées dans les médias du pays. Le «petit timonier» est arrivé au pouvoir en 1978, deux ans après la mort de Mao Zedong, et il a aussitôt lancé la modernisation de l'économie chinoise. Mais, en 1989, la sévère répression lancée contre l'occupation par les étudiants de la place Tian'anmen à Pékin a grandement isolé la Chine sur la scène internationale.

Encourager l'initiative privée et l'enrichissement de la population permettait de tourner la page des initiatives hasardeuses du maoïsme telles que le «Grand Bond en avant» ou la Révolution culturelle et d'ouvrir de nouvelles perspectives. Les Chinois ont parfaitement saisi le message lancé par Deng Xiaoping. En mars 2021, une trentaine d'années plus tard, les statistiques officielles indiquent qu'il y a en Chine 992 milliardaires, soit 253 de plus que l'année précédente. Le Covid-19, qui a sévi au premier semestre 2020, n'a pas stoppé cette progression.

Les domaines où se situent les plus grosses richesses en Chine sont divers. La revue américaine Forbes établit chaque année un classement mondial: actuellement, l'Américain Jeff Bezos, PDG d'Amazon, est en tête avec une fortune évaluée à 177 milliards de dollars, suivi par le Sud-Africain devenu américain Elon Musk (151 milliards de dollars), patron de Tesla et, en troisième position, par le Français Bernard Arnault, PDG de LVMH (150 milliards de dollars). La treizième fortune au monde, évaluée à 68 milliards de dollars, est détenue par un Chinois: Zhong Shanshan. À l'origine, il était maçon puis il a été journaliste avant de se lancer dans la mise en bouteilles d'eau de source sous la marque Nongfu Spring, ce qui a fait sa fortune.

Ensuite, dans le domaine des logiciels, se trouve Zhang Yiming. Sa société ByteDance, dont le siège est à Pékin, est évaluée à 75 milliards de dollars et a créé l'application mobile de vidéos courtes TikTok. Celle-ci est très populaire en Chine mais également aux États-Unis. Au point que Donald Trump a même essayé de la bloquer. Plus loin dans le classement se trouve He Xiangjian, dont la fortune est évaluée à 37 milliards de dollars. Son entreprise, Midea group, située à Foshan, non loin de Canton, fabrique des appareils électroménagers. Ou encore, Qin Yinglin, 33 milliards de dollars, dont la société Muyuan élève annuellement plus de 10 millions de porcs.

Des représentants d'intérêts particuliers

Dans la plupart des grandes villes chinoises, de luxueux quartiers abritent les résidences des plus riches. Rolls-Royce, la firme automobile anglaise possédée par BMW, réalise ses meilleures ventes en Chine. Au début des années 2000, sous la présidence de Jiang Zemin, le pouvoir communiste a mis en valeur les milliardaires chinois. Lei Jun, fondateur des smartphones Xiaomi, qui vend également des purificateurs d'air, ou Dong Mingzhu, la propriétaire de la marque d'électroménagers Gree, sont devenus membres de l'Assemblée nationale populaire aux côtés de 3.000 hauts représentants du parti.

Mais c'est surtout dans la deuxième assemblée chinoise, la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), que des milliardaires ont été invités à siéger. Cette institution se réunit début mars pendant une dizaine de jours, parallèlement à l'Assemblée nationale populaire. Elle est présidée par un haut dignitaire du régime, mais ses 2.200 membres ne sont pas tous communistes. Outre ces riches entrepreneurs, la CCPPC réunit des représentants de petits partis qui étaient alliés du Parti communiste lorsqu'il a pris le pouvoir en 1949, ainsi que des célébrités du sport, de la chanson ou de la télévision.

Cette assemblée est appelée à donner un avis consultatif sur toutes sortes de sujets économiques et sociaux. Cela permet au régime d'affirmer qu'avant les décisions gouvernementales, des représentants d'intérêts particuliers sont consultés. Et notamment ceux du monde des affaires qui peuvent s'y exprimer. Sans, bien sûr, aller jusqu'à s'opposer.

Multiplication des contrôles

Il existe donc en Chine des possibilités de dialogue entre la direction du Parti communiste et quelques-uns des chefs d'entreprises les plus en vue et les plus riches du pays. Mais ceux-ci, comme l'ensemble du patronat, sont constamment et étroitement surveillés. En 2014, la ville de Pékin a, par exemple, réglementé en détail la publicité pour les articles de luxe. Des mots tels que «suprême», «royal», ou «luxueux» ont été bannis des affiches sur la voie publique. L'explication reprise dans la presse chinoise était que «l'étalage du luxe a un impact négatif sur toute la société» car «cela risque de provoquer un sentiment de rancune chez les plus pauvres». En 2015, une étude de l'université de Pékin révélait qu'un tiers des richesses du pays sont contrôlées par 1% des ménages chinois, alors que les 25% les plus pauvres n'en partagent qu'un petit 1%.

Dans ces conditions, le pouvoir chinois semble vouloir empêcher que de riches chefs d'entreprises prennent trop d'importance dans le système économique. D'où toutes sortes de contrôles qui se multiplient depuis quelques années et qui exercent une pression importante sur les géants de l'économie chinoise. En 2015, c'est l'entreprise Fosun qui a été visée. Ce vaste conglomérat est actif dans les domaines de la pharmacie, de la finance et du tourisme. Son PDG, Guo Guangchang, a disparu pendant quatre jours. Il a seulement été dit qu'il «aidait» la police dans une enquête sur sa fortune. En 2017, c'est Wang Jianlin qui a été arrêté.

Wang Jianlin, patron du groupe Wanda, en 2017, à Pékin. | Wang Zhao / AFP

À la tête du groupe Wanda, il possède en Chine un grand nombre de studios et de salles de cinéma. Mais Wanda multipliait les investissements à l'étranger donnant lieu, selon les soupçons de la police à Pékin, à d'importantes fuites de capitaux. Au bout de quelques semaines, Wang Jianlin a été relâché et le groupe a annoncé qu'il vendait pour l'équivalent de 8 milliards d'euros d'hôtels et de parcs d'attractions à travers le monde.

Récemment, une mise au pas a concerné Alibaba, la plus grande plateforme de commerce B2B au monde présidée par Jack Ma. En décembre 2020, le groupe a été accusé de «pratiques monopolistiques». Précisément, il lui était reproché d'interdire aux commerçants souhaitant utiliser sa plateforme de vendre leurs produits via des sites concurrents. En avril 2021, une amende de 2,8 milliards de dollars a été infligée à Alibaba, soit 3% de son chiffre d'affaires. Sur ses réseaux, le groupe a indiqué: «Nous acceptons sincèrement cette sanction et nous nous y conformerons fermement.»

Un exemple à ne pas suivre

Ce cas d'Alibaba montre qu'à Pékin, le pouvoir est bien décidé à approfondir son contrôle sur les grands groupes chinois. L'objectif est que ceux-ci soient davantage au service de la politique du gouvernement chinois plutôt que de grandir dans leur propre intérêt. Vu de Pékin, la puissance des géants américains de la tech Google ou Facebook est un exemple à ne surtout pas suivre. Et en Chine, la fermeté des autorités s'adresse notamment aux géants de la nouvelle économie chinoise, Baidu, Tencent ou Xiaomi, qui, ces dernières années, se sont considérablement développés et enrichis en Chine et dans le reste du monde. Xi Jinping et la direction du Parti communiste veulent contrôler ces grandes entreprises et les vastes autres conglomérats qui ont surgi au fur et à mesure que l'économie chinoise a gagné en puissance. Sans quoi, leur importance va leur donner une autonomie grandissante.

Ce n'est pas la première fois qu'un parti communiste au pouvoir encourage puis met un frein à l'initiative privée. Les dirigeants chinois ont une parfaite connaissance de ce qui s'est passé en 1921, alors que la Russie n'était soviétique que depuis quatre ans. Lénine avait institué une libéralisation économique sous le nom de NEP (Nouvelle politique économique). Il était alors urgent de donner une dynamique au régime qui venait d'affronter une guerre civile et se retrouvait confronté à une terrible famine. La NEP était un «repli stratégique» dans la construction du socialisme et Lénine avait déclaré qu'il s'agissait de «faire au capitalisme une place limitée pour un temps limité».

Dès lors, les surplus agricoles en URSS n'étaient plus réquisitionnés par l'État et les fermiers étaient autorisés à les vendre au marché libre. Si bien que la production des fermes familiales a rapidement augmenté, et que les paysans ont préféré conserver leur production afin de la vendre plus tard à un meilleur prix. Le résultat a été une augmentation générale des prix agricoles, ce qui a amené les industries lourdes ou les banques, aux mains de l'État, à augmenter également leurs prix. Le gouvernement a décrété un blocage des prix en 1925. Quatre ans plus tard, Staline a organisé une nationalisation de l'ensemble de l'économie, accompagnée d'une vaste planification donnant la priorité à l'industrialisation de l'URSS. L'objectif était alors de rattraper et de dépasser les performances des économies capitalistes. Le 6 janvier 1930, un décret a mis fin à la NEP.

Agrandir la richesse chinoise

En Chine, le gouvernement n'est pas loin aujourd'hui de voir, dans les puissantes et modernes grandes entreprises du pays, l'équivalent de ce qu'étaient les propriétaires agricoles du temps de la NEP en URSS. La logique de Pékin n'est plus d'encourager l'enrichissement, mais de montrer que les fondements communistes du régime ne sont pas oubliés. Il n'est pas question d'adhérer à l'esprit de libre entreprise qui est l'un des fondements de l'économie en Occident.

L'évolution économique de la Chine et toutes les réformes qui ont été nécessaires depuis 1980 ont toujours été lancées et autoritairement conduites par la direction du Parti communiste. Le but n'est pas de mettre en place un capitalisme chinois. Il s'agit au contraire d'abord de se servir le mieux possible des ressources du marché pour agrandir la richesse chinoise et, ensuite, de conforter le monopole du Parti communiste en renforçant sa puissance. Face à ces objectifs, les milliardaires en Chine ont une fonction économique comme encouragement à l'enrichissement. Mais il ne leur est pas demandé d'être des modèles pour la société. C'est ce que le Parti communiste chinois s'emploie à leur faire savoir ces derniers temps.

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