Politique

Macron, l'anti-Gramsci

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L'un des grands échecs de la présidence Macron aura été d'ignorer le consentement comme ingrédient vital de son quinquennat.

Emmanuel Macron résume à lui seul le macronisme comme il résume gouvernement et majorité parlementaire. | Gonzalo Fuent / POOL / AFP
Emmanuel Macron résume à lui seul le macronisme comme il résume gouvernement et majorité parlementaire. | Gonzalo Fuent / POOL / AFP

Emmanuel Macron bénéficie encore pour l'heure d'une relative centralité dans la vie politique. Il le doit à une série de facteurs: la destruction de l'ancien système partisan, la menace assénée quotidiennement d'un risque d'accession du Rassemblement national au pouvoir, le délitement du débat public et, évidemment, à l'exercice de la magistrature suprême.

Mais davantage encore que je ne l'avais prévu, en faisant du président de la République la clé de voûte du régime, Emmanuel Macron résume à lui seul le macronisme comme il résume gouvernement et majorité parlementaire. Il n'entre éventuellement en conflit qu'avec la haute administration.

Macron et les people organiques

Le macronisme se résume à Macron. Ce n'est pas rien, mais c'est loin d'être tout. En France, il n'y a fondamentalement qu'un seul véritable macroniste, le président lui-même. Son parti, La République en marche (LREM) est une maison vide. Il n'y a pas d'intellectuel collectif macroniste. Il n'y pas d'intellectuels organiques du macronisme.

Très tôt, alors qu'il se préparait à être candidat, son entourage cherchait déjà à «mener le combat culturel». Les savoir-faire à disposition n'étaient pas nuls. Son conseiller Ismaël Emelien déployait un réel talent dans l'exégèse d'enquêtes d'opinions captant la perception de la politique et de celle d'Emmanuel Macron par le grand public.

Le macronisme se résume à Macron.

Mais ce marketing à l'américaine, souvent d'ailleurs revendiqué comme tel, permettait de capter l'état de l'opinion à l'approche de 2017 et non d'agir sur lui dans la durée. Les outils pour se faufiler vers le pouvoir ne sont en rien ceux qu'il faut mobiliser pour gouverner dans la longévité ni pour tracer les contours d'un projet pour la France.

Il serait erroné d'incriminer son entourage. Certains ont tenté, depuis la présidence de la République, de forger un corpus idéologique post-élection. Ismaël Emelien et David Amiel, alors tous deux conseillers à l'Élysée, se sont attelés à un opus dont on ne savait si c'était un salutaire exercice personnel d'auto-clarification ou bien l'exégèse d'une pensée politique originale portant hors les murs du Château.

Le substrat idéologique du président

L'ouvrage n'a pas eu un succès en librairie. Entaché d'une campagne médiatique pour le moins périlleuse, le livre a eu le mérite de la tentative intellectuelle un peu désespérée mais réelle. Du côté de LREM, rien n'a filtré sur le plan idéologique. C'est le président qui, seul, propose et dispose, trace les grandes lignes du récit collectif, nomme et remercie. Le néant idéologique du parti présidentiel reçoit en écho le vide du groupe parlementaire. Personne, même parmi les soutiens du président dans les urnes, ne saurait comment prendre la carte du parti présidentiel: d'abord parce qu'il n'y a pas de carte, ensuite parce qu'il n'y a pas de parti au sens propre du terme.

Plus étonnant encore est l'espèce de laissez-faire exercé par la présidence ou par ses deux Premiers ministres à l'égard des autres ministres. La parole gouvernementale semble échapper désormais à toute règle, a fortiori à celle du bon goût.

Le ministre de la Santé Olivier Véran a parlé plus que de raison au fil de l'année écoulée en multipliant les points presse. Son discours anxiogène mêle cours de médecine, prédictions et songes apocalyptiques. Ses irruptions sporadiques dans les médias donnent une impression confuse d'autosatisfaction jubilatoire et d'amateurisme politique. Olivier Véran répondait régulièrement au débotté aux questions des journalistes lors de déplacements sur le terrain, alimentant la chronique du Covid. Le chaos hospitalier n'avait donc d'égal que le chaos communicationnel.

Marlène Schiappa, ministre de la République, se laisse volontiers entraîner chez Cyril Hanouna, dont elle valide les codes télévisuels. Hélas! Elle porte atteinte à la fonction qu'elle exerce autant qu'à la forme que doit prendre le débat politique. Madame Schiappa, qui a son bureau Place Beauvau, se plaît à employer un vocabulaire étranger à la bonne tenue du débat républicain comme «relous» dans la définition de ses objectifs ministériels.

Il n'était pas prévu que le nouveau monde se traduise par l'obsession des réseaux sociaux, du paraître et de la transformation des ministres en people. Les «appels à Jean-Marie Bigard» ou la présence de «Mimi» Marchand dans l'entourage plus ou moins proche du chef de l'État ne permettent ni dialogue avec le pays ni relai de sa pensée dans la société. Au contraire: c'est sa parole, sa fonction et lui-même qui sont atteints. Dans ce quinquennat, les people se sont substitués aux intellectuels organiques.

Macron, l'anti-Thatcher

On le sait, dans l'esprit d'Antonio Gramsci, le consentement et la coercition forment un tout. La critique de gauche présente souvent Emmanuel Macron comme l'équivalent français de Margaret Thatcher.

Il n'en est rien. Pour de nombreuses raisons. C'est d'ailleurs parce qu'il n'en est rien que la gauche aurait pu avoir une chance de se reconstruire sous ce quinquennat.

L'ère Thatcher ne se résume pas à ses victoires électorales ni à ses «réformes» proprement dites. La révolution thatchérienne portée par ce que Stuart Hall a appelé le «populisme autoritaire» ne se réduisait pas à sa frénésie économique de privatisations et de déréglementations –autrement dit aux mesures qui ont modifié les structures économiques et sociales du Royaume-Uni.

Margaret Thatcher est, au contraire, une vraie «gramsciste de droite». Elle l'est car elle s'attelle dès le début à recomposer l'univers idéologique du Royaume-Uni. La dame de fer se préoccupe de ce qui se passe dans la tête des gens. Et, par un univers d'images, de connotations et d'évidences qui composent ce que Gramsci appelle «le sens commun» –l'ensemble des croyances et idées communément admises– l'ancienne Première ministre change le pays en transformant ce qu'il y a dans la tête de chacun. Avec Emmanuel Macron, les chiffres succèdent aux chiffres, mais sans se soucier des évidences. C'est ce qui explique la sorte de continuel heurt avec une grande partie de la société française –même s'il ne faut pas jeter les discours mémoriels sur l'histoire de France du président avec l'eau du bain.

À l'encontre des évidences thatchériennes, celles du macronisme («traverser la rue», «je ne céderai rien aux fainéants») ne pénètrent pas le sens commun. Faute d'une stratégie et de véritables relais, elle ne le peut pas.

Macron et les Français: la pandémie de Covid, deus ex machina

Finalement, tenant à l'écart les traditionnels corps intermédiaires (la brouille avec la CFDT étant aussi surprenante que surréaliste), le président semble ne pas avoir envisagé d'ancrer son projet politique dans la société. François Hollande avait gardé de ses années de Premier secrétaire du Parti socialiste une proximité sans doute excessive avec la gent journalistique. Nicolas Sarkozy a toujours su entretenir un lien constant avec un certain nombre de journalistes… Même le Général de Gaulle avait quelques journalistes ou intellectuels entrés en journalisme pour rares visiteurs.

Avec Emmanuel Macron, nul écho d'un tel dialogue ou d'échanges. Alors qu'on constate que les citoyens jugent pour beaucoup les médias comme «pro-Macron», force est de constater que la réalité est nettement plus nuancée (le service public radiophonique ne brillant pas par son souci de louer notre président). Si tel était le cas, cela ne devrait sûrement pas à un opiniâtre travail des médias par l'Élysée. De fait, par la concentration entre ses mains de la définition du seul et unique macronisme existant, Emmanuel Macron focalise l'hostilité –sinon la haine– de ses opposants. Ces derniers se muent en ennemis. Quoi qu'il dise désormais, ils le répudieront in odium auctoris (en horreur de l'auteur).

Les images des Champs-Élysées montrant des forces de l'ordre affrontant des militants contestataires ont des airs du Buenos Aires au tout début des années 2000. | Geoffroy van der Hasselt / AFP

Le dialogue avec les Français est ainsi devenu une échauffourée permanente. Depuis une dizaine d'années, l'activisme contestataire laissait apparaître une violence relative mais croissante. Désamorcer l'affrontement avec les mouvements de contestations aurait dû s'imposer. Les images des Champs-Élysées montrant des forces de l'ordre affrontant des militants contestataires ont des airs du Buenos Aires au tout début des années 2000. La dimension culturelle de la politique s'exerce aussi à l'égard de l'étranger. Ces bandeaux selon lesquels «les Champs-Élysées brûlent» auraient dû être évités à la France et au président de sa République.

Le Grand débat national apparaît, davantage encore a posteriori, comme les cahiers de doléances sans les États-Généraux. S'y est jouée une pantomime à laquelle des Français de tous bords se sont prêtés de relative bonne grâce. Passé maître dans les discours commémoratifs, le président n'évite pas pour autant les poncifs en vogue ni le verbalisme qui envahit la scène politique depuis deux ou trois décennies. Surtout, aucun groupe social n'a vraiment dirigé dans le jeu de l'oie macronien.

Le macronisme récolte les fruits d'un vice majeur: il n'a pas produit de militants mais accueilli des investisseurs. Formidable accélérateur de carrière, le succès électoral d'Emmanuel Macron n'a pas imprégné le pays. Paradoxalement, il avait tout pour y parvenir. Investisseurs parmi d'autres dans un marché politique prometteur et, in fine, rentable, des députés LREM comme Matthieu Orphelin et Aurélien Taché font leur retour à gauche. Macron s'est appuyé sur des gens qui espèrent continuellement un rendement à cours terme de leur investissement politique. Ce n'est pas en regardant le ciel qu'on améliore sa très humaine et matérielle condition. C'est en regardant le barreau situé juste au-dessus dans l'échelle de l'ascension sociale et politique.

La capacité de consentement des Français est remarquable. Ils ont consenti à tout. Strictement tout.

Le deus ex machina de ce quinquennat sans intellectuels organiques, de ce «thatchérisme» qui n'en est pas un, a trouvé à s'incarner sous la forme de la pandémie de Covid-19. On ne saurait encore affirmer, à l'instar de Bernard-Henri Lévy, que ce virus «rend fou». Du moins doit-on convenir qu'il rend pour le moins relativement discipliné –sinon parfaitement docile. Si le discours sur la «guerre» au Covid était intellectuellement faux sur le fond –puisqu'une pandémie n'est pas une guerre– l'usage de ce terme visait peut-être à faire du coronavirus la Guerre des Malouines d'Emmanuel Macron. Le virus aura au moins fait acquiescer à toutes les mesures prises par le pouvoir pour faire face à la pandémie, et davantage encore.

La capacité de consentement des Français est remarquable: en plus d'un an de confinements, couvre-feu, mesures d'exception, restrictions diverses des libertés individuelles et d'informations angoissantes martelées d'heure en heure, les Français ont consenti à tout. Strictement tout. Si les Français étaient des «Gaulois réfractaires», ils n'auraient jamais accepté avec autant de rapidité, de placidité et de continuité les mesures imposées d'en haut depuis plus d'un an. Seul le virus a fait naître un semblant d'État total, c'est-à-dire, selon l'équation gramscienne, «société civile + société politique» et fait opérer par un tour de magie l'addition de la coercition et du consentement.

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