Société / Sports

Le surf, une touche de poésie qui résiste au capitalisme

Temps de lecture : 6 min

L'océan indomptable rappelle à l'homme son insignifiance vertigineuse. C'est de cette humilité face aux éléments que l'on peut tirer sa liberté.

Le surf permet de renouer avec une forme de spiritualité liée aux éléments naturels. | Jeremy Bishop via Unsplash
Le surf permet de renouer avec une forme de spiritualité liée aux éléments naturels. | Jeremy Bishop via Unsplash

Le succès grandissant du surf est indiscutable: compétitions toujours plus nombreuses, vagues toujours plus hautes, tourisme associé au surf en plein boom… Certains passionnés bravent même la rigueur des pays froids afin de retrouver un environnement sauvage. Fictions et documentaires sur le sujet ne cessent de se multiplier depuis les années 1960, et des entreprises telles que Quiksilver, Billabong ou Roxy ont développé leur marché autour du surf et du mode de vie associé.

La décision de l'intégrer aux JO de 2020 à Tokyo signe définitivement le succès planétaire de ce sport. Au cœur d'une nouvelle pop culture assortie d'une «idéologie moderne de la glisse», la pratique du surf représente un véritable phénomène contemporain.

L'esprit de contemplation occupe une part centrale dans l'expérience du surf. «Le surf, c'est une sorte de philosophie stoïque, c'est accepter qu'on n'a pas le pouvoir sur les choses», nous dit la romancière Sigolène Vinson. De fait, les meilleures applications météo ne permettent pas de prévoir s'il sera possible de surfer ou non. À l'origine, le surf constitue une activité spirituelle profondément ancrée dans la religion et la culture de différentes îles du Pacifique, notamment à Hawaï où elle était liée à la célébration du Dieu Lono, le dieu de la fertilité.

S'il était à l'époque réservé aux personnalités de haut rang, le surf a conservé cet état d'esprit d'osmose avec la nature: «Ces surfeurs dans l'âme, on les surnomme “soul surfeurs”. Ils explorent la facette imperceptible de la discipline, rêvant de la précieuse équation entre l'homme et l'élément, celle qui poussait Duke Kahanamoku, pionnier du surf hawaïen, à s'élancer sur des murs d'eau colossaux muni d'une antique planche d'acacia. Pour eux, la glisse n'est ni un vecteur d'esbroufe ni un enchaînement de manœuvres spectaculaires, mais un art de vivre, une philosophie. Ils y voient même parfois une croyance apparentée à l'animisme, dans laquelle les éléments naturels –en particulier l'océan– sont dotés d'une force vitale.»

Reconquérir sa liberté

Un soul surfeur ou free surfeur oriente toute sa vie autour de cette pratique, dans une société où la liberté est de plus en plus compromise, le rapport à la nature souvent inexistant, l'aliénation par les technologies toujours plus forte. Cette sensation d'être pleinement présent à ce que l'on fait est devenue rare –sauf peut-être dans les sports extrêmes qui permettent d'atteindre ce type d'intensité. Le surf pratiqué par les soul surfeurs, c'est cet idéal des pionniers en quête de liberté largement repris par la contre-culture américaine des années 1960 avant qu'elle soit absorbée par le capitalisme.

Le surf représente une manière d'être libre dans un monde où l'intelligence artificielle et ses algorithmes laissent de moins à moins de place au libre arbitre et au hasard. C'est l'apothéose du besoin de se soustraire au système, de se recentrer sur soi. L'engouement pour le yoga ou la méditation, devenues des industries victimes de leur succès s'inscrit d'ailleurs dans la même quête de spiritualité et de liberté.

Le surf apporte une touche de poésie au temps du capitalisme technologique. La vague à surfer représente la déroute de l'intelligence artificielle. Pour faire dire à une IA comment prendre la vague, il faudrait lui avoir montré toutes les vagues du monde et selon toutes les conditions météo possibles. Et quand bien même une IA aurait intégré toutes ces données, elle serait en défaut de prédire comment aborder le déferlement suivant. C'est ce qui rend ce moment d'attente si précieux et unique: il est proprement imprédictible.

Même le meilleur surfeur peut se retrouver pris dans la houle, incapable d'affronter l'élément qui se tient devant lui.

Au milieu des flots, conscient de sa condition face aux éléments naturels, le surfeur observe, sent, décide et fait. L'océan indomptable le remet à sa juste place d'être humain. Pas au-dessus de la nature, pas au-dessus du monde, mais bien en dessous. Les promesses de la société capitaliste se heurtent à cette paroi impénétrable. C'est pour cela que dans la pratique du surf, quelque chose résiste au capitalisme qui aspire sa critique.

Dans un monde où les transhumanistes ambitionnent d'utiliser les technologies pour sauver l'humanité, voire à tuer la mort, le surf rappelle l'homme à son insignifiance vertigineuse face à la force incœrcible que constitue l'océan –et la nature de manière générale. C'est pourquoi le capitalisme ne va pas cesser de tenter de l'absorber, tant il tient à ingérer sa critique, sans jamais y parvenir.

Même le meilleur surfeur peut se retrouver pris dans la houle, au milieu de l'océan, incapable d'affronter l'élément qui se tient devant lui. C'est aussi de cette mise en danger et de cette humilité face aux éléments que l'homme tire sa liberté.

Une pratique qui résiste à la récupération commerciale

La multiplication des écoles de surf, des magazines, des compétitions, des films, de la musique, de la mode du surf en témoigne: le soft power du surf n'a jamais été aussi fort. Certains chefs d'entreprises vont même jusqu'à souligner l'importance de «laisser leurs employés surfer», comme Yvon Chouinard, fondateur de la marque Patagonia.

Pourtant, quelque chose résiste. Le capitalisme ne peut s'emparer de ce moment unique et solitaire où le surfeur doit faire fi de tout ce qu'il connaît pour ne pas se faire emporter, pour finalement prendre la vague et ressentir un sentiment d'osmose avec un élément indomptable et puissant.

Comme le rappelle le voyageur et écrivain Lodewijk Allaert: «Ceux qui l'ont compris n'ont que faire du simulacre commercial, du fétichisme vestimentaire ou de la mauvaise météo. Ils savent qu'au-delà du corps, au-delà de la pensée et des mots, un lien infrangible et primitif les unit à l'élément liquide. Une sorte d'alchimie entre l'homme et la vague qui inexorablement encourage à y revenir.»

Le surf se révèle une médecine de l'âme particulièrement efficace face à la dérive technoscientifique croissante de la médecine, comme le souligne le philosophe Claude Romano: «La médecine objective qui réduit le malade à une courbe de température sur un lit d'hôpital ne peut manquer de susciter une médecine subjective, douce, naturelle ou parallèle pour faire pendant à la déshumanisation qu'elle enveloppe à titre de prémisse méthodique.»

Si certains hôpitaux mettent en place des programmes de méditation laïcisés afin d'apaiser des patients souffrant de maladies chroniques ou de dépression, d'autres sont parvenus à utiliser le surf à des fins thérapeutiques pour véritablement guérir, par exemple, des vétérans souffrant de troubles post-traumatiques.

L'océan comme frontière irréductible

À l'heure de la pandémie de Covid-19, de nombreuses personnes ont remis en cause leur mode de viedéménagement, changement de travail ou divorce. La société dit avoir pris conscience de sa faiblesse face à ce virus, et tout est mis en place pour lutter contre cette pandémie. La limitation des libertés, que ce soit par les règles imposées par le gouvernement afin de limiter la propagation du virus comme le port du masque, le couvre-feu, la fermeture de lieux publics, couplée à la multiplication des applications destinées à contrôler le déplacement des citoyens, ont largement affecté les libertés individuelles.

Certains vont même jusqu'à qualifier de telles mesures «d'excès d'orgueil démontré par le capitalisme de surveillance en réponse à la pandémie de Covid-19». Si la contre-culture américaine avait conçu les technologies comme une manière d'émanciper l'individu des contraintes de l'establishment, celles-ci sont aujourd'hui de plus en plus critiquées.

Le surf est peut-être susceptible de prodiguer cet affranchissement, d'offrir des moments hors des radars. Selon le docteur en sociologie Jérémy Lemarié: «Les surfeurs sont souvent présentés comme des conquérants qui voyagent au gré de leurs envies, des nouvelles vagues à découvrir, fuyant les vicissitudes de la vie moderne: […] Aujourd'hui, la mer est leur seule échappatoire dans la surpopulation et le cloisonnement de la vie moderne. L'océan est leur dernière frontière.»

Si, en 1945, Vannevar Bush présentait au gouvernement américain la science comme la nouvelle frontière à conquérir, il semble que son souhait ait été exaucé. Les technologies promettent en effet aujourd'hui de dépasser les limites du temps –avec l'ambition transhumaniste de tuer la mort– et de l'espace, avec la conquête spatiale. Dès lors, l'océan se pose peut-être comme une dernière frontière irréductible à même de consoler l'homme face au désenchantement moderne.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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