Monde

Surpopulation: phobie démographique

Charles Kenny, mis à jour le 10.05.2010 à 6 h 23

La planète a beaucoup de problèmes, mais pas celui de la surpopulation.

Depuis sa publication en 1798, l'Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus est le livre de référence de tous les millénaristes et Cassandre autoproclamés qui nous prédisent famines et fléaux en cascade. Les thèses malthusiennes et les angoisses de surpopulation avaient même retrouvé une belle fraîcheur en 1968, avec le best-seller La Bombe P [The Population Bomb]. Plus récemment, Jeffrey Sachs, économiste à l'université Columbia, a eu recours au vieux pasteur anglais pour expliquer l'état dramatique du continent africain, tandis que Niall Ferguson, historien à Harvard, s'en remettait à sa pensée pour pronostiquer 20 années de souffrances mondiales à venir. Et la dernière crise alimentaire, qui a plongé plus de 100 millions de personnes dans la pire des pauvretés, a élevé Malthus au rang d'oracle de Delphes ou de Nostradamus.

Pourtant, malgré une notoriété qui a traversé les siècles et qui semble même revigorée aujourd'hui, Malthus s'est trompé, et depuis le début. Il s'est trompé sur l'avenir de son pays natal, comme sur l'avenir du reste du monde.

La thèse principale développée dans son Essai sur le principe de population est frappante de radicalité condescendante: les ressources peuvent être produites dans la limite des terres disponibles, et la plèbe n'a de cesse de procréer tant que cette limite n'est pas atteinte. La population se voit ainsi condamnée à une économie de subsistance, avec un taux de natalité qui frise celui de la mortalité quand la nourriture se fait rare. Le seul moyen de briser ce cercle vicieux, conclut Malthus, est de réduire la population. Aider les pauvres ne fait que créer plus d'indigents.

Du vivant de Malthus, la quantité de terre disponible a cependant cessé d'être la variable suprême de la capacité de production: on a commencé à faire beaucoup plus dans beaucoup moins d'espace. En 1820, la production mondiale était inférieure à l'actuel Produit intérieur brut (Pib) de la Corée-du-Sud, nous a appris l'économiste britannique Angus Maddison. Depuis 1950, la production agricole mondiale a triplé, tandis que le Pib mondial a été multiplié par huit. Sur 140 pays étudiés par Maddison entre 1950 et 2000, tous ont accru leur production, et seuls quatre l'ont moins que doublée; 88% ont augmenté leur revenu par habitant (adieu, économie de subsistance), et aucun n'a vu sa population diminuer. Naturellement, tout ce beau monde ne se nourrit pas de la production de biens et de services, principal moteur de la croissance du Pib. Mais l'argent généré permet d'accéder à un marché agricole mondial qui représente aujourd'hui 600 milliards de dollars [environ 450 milliards d'euros].

Quant aux coutumes procréatives des miséreux, John Stuart Mill notait déjà au milieu du XIXe siècle qu'en Europe de l'Ouest, les revenus augmentaient alors que la croissance démographique se tassait de façon bien peu malthusienne. La tendance s'est ensuite confirmée dans le reste du monde. Entre 1960 et 2000, sur 187 pays pour lesquels nous disposons de données, le taux de fécondité a baissé dans 183 d'entre eux, avec un fléchissement moyen de 42%. Les progrès en matière d'hygiène infantile ont fortement contribué à réduire le nombre d'enfants par femme - or, Malthus doutait qu'une moindre mortalité infantile puisse permettre d'échapper au piège de la subsistance.

Mais quid de l'avenir? Malthus ne pourrait-il pas avoir le dernier mot? Rien n'est moins sûr. Si le prix des denrées alimentaires a flambé ces deux dernières années, ce n'est pas parce que nos capacités de production ont atteint leurs limites et que la famine menace de revenir. Cette hausse des prix s'explique en grande partie par la politique de subventions que mènent les États-Unis pour détourner chaque année plus de 80 millions de tonnes de maïs vers la production d'éthanol, a calculé Donald Mitchell, économiste à la Banque mondiale. Et bien qu'avec 6,8 milliards de personnes, nous soyons aujourd'hui neuf fois plus nombreux sur la planète qu'à l'époque de Malthus, les experts estiment que nous pourrions être encore deux fois plus sans que la nourriture vienne à manquer. En outre, on dénombre actuellement 1,6 milliard de personnes en surpoids, soit beaucoup plus que le milliard de sous-alimentés. Et la baisse de la fécondité observée dans le monde entier suggère, n'en déplaise à Malthus, qu'aider les pauvres permet bel et bien de réduire le nombre de personnes souffrant de malnutrition.

Ces derniers temps, la pensée malthusienne est venue à la rescousse des hérauts du développement durable. Pour reprendre les termes de l'auteur de La Bombe P, Paul Ehrlich : «Il faut surtout se soucier de l'explosion démographique à cause de (...) l'impact qu'elle aura sur les écosystèmes qui sous-tendent la civilisation.» Malthus considérait que pour résoudre les problèmes de la planète, il fallait empêcher les pauvres de se reproduire. Mais quand on pense en terme de surconsommation, la solution n'est absolument pas là. À l'échelle du monde, les 10% des plus pauvres ne récupèrent que 0,6% des richesses; la population de l'Afrique subsaharienne n'est responsable que de 2% des émissions mondiales de CO2. Pour lutter contre le changement climatique au moyen de la limitation des naissances, oublions donc le Niger et le Mali. La vasectomie devrait en premier lieu être réservée à Donald Trump et à ses acolytes fortunés du classement Forbes.

Malthus n'a pas eu que de mauvaises idées. Il croyait par exemple que les libertés civiques et l'éducation étaient essentielles à l'amélioration du sort des pauvres. Et malgré leur logique défaillante, les malthusiens contemporains tel Jeffrey Sachs promeuvent des politiques constructives, comme un accès sûr et efficace aux moyens contraceptifs (ce que la morale de Malthus aurait réprouvé). Reste qu'en aspirant à ce meilleur des mondes, le malthusianisme a tout faux. Si désastre imminent il y a, si notre prise de conscience est nécessaire face aux maux qui nous menacent, ceux-ci n'incluent pas les ruminations deux fois centenaires d'un lugubre pasteur britannique.

Charles Kenny

Traduit par Chloé Leleu

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Photo: Quadruplets à Sumatra en Indonésie / Reuters

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