Politique

Édouard Philippe sera-t-il le sauveur de 2022?

Temps de lecture : 8 min

Emmanuel Macron souhaitait qu'il organise la majorité pour les prochaines législatives. L'idée est restée lettre morte. Mais elle resurgira par la force des choses. 

L'ancien Premier ministre bat toujours des records de popularité. | Thomas Coex / AFP
L'ancien Premier ministre bat toujours des records de popularité. | Thomas Coex / AFP

Où sera-t-il en avril et mai 2022? Où en sera-t-il en juin? Et que fera-t-il? Il est rare qu'un personnage absent soit aussi présent. Et vice versa. Ce sont, pourtant, les deux caractéristiques dominantes, actuellement, d'Édouard Philippe. Premier ministre inattendu d'un président de la République imprévu, il a occupé l'Hôtel Matignon pendant 1.145 jours avant d'être remplacé, le 3 juillet 2020, par Jean Castex. Depuis onze mois, l'homme conserve une popularité au top.

Le choix de Philippe par Macron comme chef du gouvernement, en mai 2017, en avait surpris plus d'un. Sans lui faire injure, il était parfaitement inconnu de l'opinion publique au-delà de la ville du Havre (Seine-Maritime) dont il était maire (UMP, puis Les Républicains, LR) depuis 2010. Éphémère adhérent du Parti socialiste (PS) où il avait soutenu Michel Rocard dans les années 1990, il avait choisi rapidement la droite tendance Alain Juppé. De Rocard à Juppé, le tracé donne déjà l'idée que cet énarque pouvait être, un jour, «ni de gauche, ni de droite».

La décision du nouveau président de la République avait interloqué les observateurs car Philippe, porte-parole de son mentor –Juppé– pendant la primaire de la droite, en 2016, avait ensuite logiquement soutenu François Fillon, vainqueur de cette joute, avant de prendre ses distances avec l'ancien Premier ministre du quinquennat de Nicolas Sarkozy au moment où avait éclaté l'affaire au long cours de l'emploi présumé fictif de Pénélope Fillon. Il fut en retrait de la campagne officielle de la droite mais actif contre Macron dans la presse.

Quand il n'envoyait pas de fleurs à Macron

Chroniqueur de cette campagne présidentielle pour le journal Libération, Philippe n'envoya pas que des brassées de fleurs au futur chef de l'État. Le jour de sa nomination à Matignon, le quotidien Le Monde avait publié un florilège de ses écrits de campagne dans Libé. Le député LR dépeignait par exemple Macron en «tribun adepte d'un populisme désinvolte [...] qui n'assume rien mais promet tout, avec la fougue d'un conquérant juvénile et le cynisme d'un vieux routier». Un genre de compliment qui n'augurait pas forcément d'une complicité intellectuelle et politique à venir.

Il faut dire qu'au fil des semaines le ton avait changé. Surtout dans l'entre-deux-tours. Philippe n'est alors pas tendre pour LR qui, écrit-il, a «discuté pendant deux heures pour savoir, tenons-nous bien, si la position officielle était, un, de condamner l'abstention tout en appelant à battre Marine Le Pen ou, deux, de voter Emmanuel Macron afin de battre Marine Le Pen». Il concluait pour sa part, sans barguigner: «Il faut aider Macron car sa victoire n'est pas acquise.» Toute ressemblance avec une situation actuelle... ou à venir serait fortuite et indépendante de la volonté de l'auteur.

Il est utile, ici, pour la bonne compréhension de la lectrice et du lecteur, de préciser que Philippe n'était plus, à ce moment-là, un simple observateur et chroniqueur littéraire de la campagne présidentielle. Comme il le dit dans Impressions et lignes claires, livre écrit avec son ami et conseiller, Gilles Boyer, devenu député européen, il a rencontré discrètement Macron à la demande de ce dernier. Il ne raconte rien de cette entrevue, fidèle à une ligne qu'il s'est fixée de conserver secrètes ses conversations avec le pas encore président. Mais il fait comprendre entre les lignes que l'adversaire de Marine Le Pen le sonde pour un futur proche. Avec une idée assez précise.

«La poutre travaille encore, laissons-la travailler»

«Jamais un président élu n'avait choisi comme Premier ministre, sans y être contraint par les institutions (les cohabitations), une personnalité n'appartenant pas à son camp», écrit-il dans cet ouvrage. Et de poursuivre: «Mais lui savait qu'après avoir fracturé la gauche avant la présidentielle, il serait urgent de fracturer la droite ensuite, en particulier dans la perspective des élections législatives du mois suivant.» Avant de conclure que «le meilleur moyen d'y parvenir serait de nommer à Matignon une personnalité qui en serait issue».

Quatre ans après cet épisode, le scénario décrit alors par Philippe semble inachevé. Comme aime à le dire lui-même l'ancien Premier ministre, «la poutre travaille encore, laissons-la travailler». L'expression signifie que le mécanisme de «destructuration-recomposition» amorcé avec l'entrée «par effraction» de Macron à l'Élysée en 2017 n'est pas encore achevé. Plusieurs signes en sont la preuve dont les péripéties de la préparation des élections régionales en Provence-Alpes-Côte d'Azur (Paca), en juin, ne sont pas les moindres. Les déchirements et les atermoiements de la droite locale, qui est sous la pression constante d'un lepénisme en pleine expansion azuréenne, mettent en évidence le travail de cette poutre.

De La France insoumise (LFI) au parti Les Républicains, tous les partis, hors Parti socialiste et La République en marche, ont tiré un trait sur la nécessité de dresser un front républicain face à l'extrême droite qui occupe la place de principal opposant du macronisme, selon les enquêtes d'opinion diffusées régulièrement par les instituts de sondages.

Édouard Philippe sur le plateau de Laurent Delahousse sur France 2, le 4 avril 2021. | Thomas Coex / AFP

Les intentions de vote mesurées par ces organismes pour une présidentielle qui se déroulera dans un an, sans que l'on connaisse encore la totalité du casting, donnent toutes le même scénario: un duo Macron-Le Pen en tête, et largement, au premier tour, et un affrontement identique à celui de 2017 au second. Ceci vaut pour aujourd'hui. Les oppositions espèrent que cela ne sera plus le cas demain.

Beaucoup moins de macronistes à l'Assemblée

Mais en quatre années, ni la droite ni la gauche ne sont parvenues jusqu'ici à faire émerger une tête qui serait en mesure de venir troubler le «match retour». Si la gauche est manifestement toujours dans les choux depuis l'échec de Benoît Hamon, candidat présidentiel du PS en 2017, seul Xavier Bertrand, qui a quitté LR, sort du lot à droite, mais à bonne distance encore des duettistes qui désespèrent tout le reste de l'échiquier politique, en raflant au gré des sondages plus ou moins 50% des intentions de vote. Aucune candidate et aucun candidat, mais aussi aucun projet qui serait en situation d'enthousiasmer l'électorat de gauche ou l'électorat de droite. Tout semble tomber dans un trou noir sidéral.

L'observateur en est donc réduit à faire de la prospective sur les hypothèses d'aujourd'hui. Soit Macron (s'il est candidat) repassera, soit Le Pen l'emportera. Même si le premier terme de l'alternative est donné aujourd'hui comme probable, le second ne peut être écarté d'un revers de main. Surtout quand on lit le chercheur en science politique Gaël Brustier.

Dans les deux configurations, en tout cas, une chose paraît certaine... ou à peu près certaine: le parti du président, La République en marche, ne retrouverait sûrement pas les bataillons de femmes et d'hommes qui ont déferlé sur les bancs de l'Assemblée nationale en juin 2017. Ces raz de marée sont exceptionnels.

Il n'est même pas certain que l'hypothèse qui serait la plus favorable à Macron, l'alliance des centristes du MoDem de François Bayrou et de LREM, permette de constituer une majorité, même étriquée. Dans l'hypothèse la moins favorable au président sortant, cela serait encore plus problématique... à moins d'imaginer une possible cohabitation dès après les élections législatives qui ne donneraient pas une majorité de députés au Rassemblement national. Mais dans les deux cas, la poutre travaillerait encore et peut-être même plus que jamais. C'est là qu'Édouard Philippe pourrait reprendre du service.

L'hypothèse de la fondation du «philippisme»

Complice pendant trois ans de Macron qui s'est séparé de lui «proprement» et avec «correction», selon les termes de l'intéressé, Philippe, qui a quitté LR sans adhérer à LREM, pourrait devenir le sauveur du macronisme, en même temps que le proscrit de la droite. Ou à tout le moins, le proscrit de son principal appareil politique: LR. Lui qui n'était déjà plus en odeur de sainteté chez les plus radicaux de ce parti passerait au grade supérieur d'ennemi juré, en aidant une nouvelle fois son ancien «patron» à constituer une majorité qui lui serait favorable... ou en constituant une majorité qui serait défavorable à son opposante d'extrême droite, histoire de préparer intelligemment son propre avenir présidentiel. Une manière de gagner au tirage et au grattage.

Après son départ de Matignon, l'Élysée avait voulu le charger de réorganiser la majorité. Il était question, à l'époque, de constituer une confédération comprenant LREM, Agir et le MoDem. L'idée était restée lettre morte à ce moment, Philippe ne lui donnant pas de suite, sans qu'on sache vraiment si Macron était directement à la maœuvre ou si des conseillers zélés s'occupaient de l'intendance.

Il pourrait, en cas de défaite, devenir le fondateur du «philippisme» en prenant la tête de LR.

Rien ne dit, cependant, qu'elle ne va pas resurgir à l'approche immédiate des élections de 2022. Et l'ancien Premier ministre serait alors, effectivement, la personnalité idéale pour être la cheville ouvrière afin de repousser encore plus loin les frontières d'une majorité parlementaire en devenir.

Sauveur du macronisme en cas de victoire du président sortant, il pourrait, dans le cas inverse, devenir le fondateur du «philippisme» en prenant la tête de la même confédération, englobant des députés de la droite LR, anciens et nouveaux, qui verraient d'un mauvais oeil de se retrouver loin du pouvoir –direct ou en cohabitation–pour cinq ans supplémentaires après en avoir été écartés pendant les dix années précédentes. Autant dire que cette perspective ne serait pas vraiment de nature à réjouir l'appareil du parti Les Républicains. Pour parler avec diplomatie.

Espoir pour les uns, angoisse pour les autres

Mais le risque de devenir un proscrit à droite, au-delà des structures militantes, est somme toute assez limité tant ses cotes de confiance, de popularité, d'approbation et d'avenir sont, aujourd'hui, à un niveau élevé. Lui qui, au pouvoir, a passé le plus clair de son temps à avoir une cote négative –elle n'a été positive que pendant environ un dixième de son bail à Matignon– caracole maintenant au sommet des sondages. Il n'est pas trop mal placé dans les différentes familles politiques: il est premier chez LREM, selon Ipsos, pour le jugement favorable de son action (96%), quatrième chez LR et le RN avec respectivement des taux de 72% et 38%, septième au PS, comme Anne Hidalgo, avec 55% et... onzième à LFI avec un taux d'approbation de 35%.

Pour l'Ifop, il totalise 62% de bonnes opinions derrière Hulot qui occupe la première place. Le classement est inverse pour Elabe pour qui 51% des Français ont une image positive de Philippe. Et pour Kantar, sa cote d'avenir («souhait de voir jouer un rôle important dans les mois et les années à venir») le place dix points au-dessus de Nicolas Hulot, à 45%.

L'avenir n'est évidemment pas décelable dans le marc de café. La situation d'aujourd'hui ne sera peut-être pas celle de demain. Mais politiquement, la position de l'ancien Premier ministre et le rôle qu'il pourrait jouer dans un an –il a déjà affirmé qu'il ne se présenterait pas contre Macron si celui-ci concourait pour un renouvellement de son mandat– sont probablement un espoir pour les uns et une angoisse pour les autres. Lui se dit «loyable libre».

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