Égalités / Société

La non-mixité choisie racontée par celles qui la pratiquent

Temps de lecture : 8 min

Les réunions non mixtes suscitent souvent incompréhension et rejet. Mais selon les minorités concernées, elles garantissent une liberté de parole dans un espace sécurisant.

En 2018, un atelier en «non-mixité raciale» a été organisé lors du blocage de la fac de Tolbiac. | Christophe Simon / AFP
En 2018, un atelier en «non-mixité raciale» a été organisé lors du blocage de la fac de Tolbiac. | Christophe Simon / AFP

Souvent contestés parce qu'ils s'extraient, selon leurs opposants, des principes de l'universalisme républicain et instaureraient de nouvelles discriminations, les rassemblements et réunions en non-mixité choisie suscitent souvent incompréhension et rejet.

Pourtant, si ses détracteurs la présentent comme le reflet d'un nouveau «wokisme» dangereux pour le pacte républicain, la non-mixité ne date pas d'hier et trouve même ses origines dans la Révolution française, comme l'explique Mathilde Larrère, historienne des révolutions et de la citoyenneté: «Dès la Révolution, il y a eu des réunions de femmes non mixtes. Elles n'étaient pas appelées non mixtes, elles l'étaient de facto. Les premiers clubs de femmes sont uniquement féminins. La non-mixité dans ces groupes est fréquente. On la retrouve aussi en 1848 et en 1871 lors de la Commune

Un ancrage historique

L'historienne revient sur la différence de nature entre les manières de se rassembler: «À cette époque, il y avait beaucoup de lieux fermés aux femmes: il s'agissait de répondre à une fermeture par une fermeture, mais aussi de se donner les moyens de s'organiser et de discuter à part pour faire avancer les choses. Mais ce n'était pas conçu en matière de libération de la parole ou comme la possibilité d'échanger des choses que l'on ne pouvait pas mentionner en présence des hommes.» Les clubs de femmes n'étaient pas voués à s'institutionnaliser. «Compte tenu de la situation d'alors, où les femmes n'avaient pas voix au chapitre, il s'agissait simplement de pouvoir parler entre soi, complète Mathilde Larrère. On considérait que les femmes n'avaient pas à jouer un rôle en politique ni à prendre place dans la cité. Que leur place était au foyer. C'est la raison pour laquelle les clubs de femmes ont été fermés après la Révolution ou la Commune, ou qu'ils faisaient l'objet de critiques.»

Par la suite, la non-mixité –davantage conceptualisée par ses partisans–, s'est développée au sein de différents mouvements féministes, antiracistes ou LGBT+ comme le Mouvement des droits civiques, qui luttait contre la ségrégation raciale dans les années 1960 aux États-Unis, le Mouvement de libération des femmes (MLF) en France dans les années 1970 ou chez les Gouines rouges à la même période.

Malgré son ancrage historique, la non-mixité –en tant qu'outil militant consistant à organiser des rassemblements réservés aux personnes appartenant à un ou plusieurs groupes sociaux considérés comme opprimés ou discriminés– est devenue un objet de crispation majeur en France. On se souvient des critiques adressées à la commission féministe de Nuit Debout qui réservait certaines réunions aux femmes et aux minorités de genre, au camp d'été décolonial réservé aux personnes non blanches à l'été 2016, et à l'atelier en «non-mixité raciale» lors du blocage de la fac de Tolbiac en 2018.

Plus récemment, ce sont les réunions non mixtes organisées par le syndicat étudiant Unef à destination des personnes touchées par le racisme qui ont cristallisé les attaques d'une partie du monde politique lors des débats autour du projet de loi sur les «séparatismes».

«“Centrer les espaces autour des voix de ceux qui subissent l'oppression est le seul moyen pour eux d'identifier des stratégies pour déconstruire les inégalités structurelles.” Mon dernier article pour @PostOpinions.»

«Une société fermée qui ne veut pas ouvrir les yeux»

«Moins l'universalisme tient ses promesses, plus la non-mixité est nécessaire», avance Gwen Fauchois, ancienne vice-présidente d'Act Up-Paris et militante lesbienne. L'incompréhension et le rejet de ces réunions seraient-ils à chercher du côté de l'incapacité des dominants –généralement les membres des catégories sociales supérieures, résumés en la personne de l'homme blanc hétérosexuel– à remettre en question leur hégémonie?

«Ce refus de la non-mixité est un refus de laisser la possibilité aux groupes dominés de s'organiser contre la domination qu'ils subissent», analyse pour sa part Mathilde Larrère. Quels que soient les groupes visés et malgré des enjeux différents, ce refus serait une injonction pour s'assurer que les personnes dominées restent à leur place.

La chercheuse estime que «cette crispation autour de la non-mixité de certaines réunions de l'Unef révèle la violence du racisme actuel» et met en exergue «une société fermée qui ne veut pas ouvrir les yeux sur sa fermeture». Selon elle, «toute organisation d'un groupe dominé oblige les dominants à réfléchir à leur statut et à le remettre en cause. Cela peut créer des frictions car tout le monde n'est pas prêt à réfléchir sur la place qu'il occupe. On le voit dans les réactions. “Les blancs sont interdits”, “Les hommes sont interdits”, se plaignent certaines personnes qui ne pensent qu'en fonction d'elles-mêmes.»

Ce qui se joue derrière les polémiques, c'est l'enjeu d'une société plus inclusive et plus égalitaire, qui prendrait en compte les besoins de chaque individu. «Les avancées sociales ont été construites par des groupes en non-mixité qui ont formulé à la fois la déconstruction du discours dominant, sa critique et ont posé des solutions pour s'en sortir. Ils ont fait évoluer la société dans le sens de l'égalité», développe Mathilde Larrère. «La non-mixité est un outil extrêmement utile pour construire des autonomies politiques et sociales. C'est un outil d'affirmation, de construction de diagnostics et de stratégie, renchérit Gwen Fauchois. Reste qu'il ne faut pas la concevoir pour elle-même mais lui laisser son rôle d'outil.»

Une forme d'autogestion

Amar Protesta, militante au Syndicat du travail sexuel (Strass) explique pourquoi des groupes choisissent cette forme de rassemblement comme outil militant: «La non-mixité au Strass est liée à sa vocation initiale: elle a été créée par et pour les travailleuses du sexe [TDS] afin qu'elles puissent se réunir entre elles. Ces réunions leur offrent l'occasion de parler de leurs propres conditions de travail et de définir ensemble ce qui leur convient le mieux.» Ces rassemblements sont motivés par un but précis: «L'objectif est de développer des expertises propres au travail sexuel pour que la parole ne soit pas confisquée. L'autogestion est, pour nous, un mode privilégié d'action collective et de développement d'une expertise qui nous est propre. Cela ne nous empêche pas pour autant de collaborer avec des associations féministes ou de santé.»

Amar Protesta insiste: la non-mixité est un moyen de lutter contre la confiscation de la parole, comme cela a pu être le cas lors de la discussion des lois la concernant. «L'idée principale au sein du Strass, c'est “nothing about us without us” [Rien à propos de nous sans notre point de vue]. C'est loin d'être évident pour les abolitionnistes qui pensent que nous sommes incapables de nous exprimer par nous-mêmes et qui discréditent notre parole», explique-t-elle.

«Nous partageons des expériences et des connaissances au sein d'un espace “safe” afin de nous sentir libres.»
Amar Protesta, militante au Syndicat du travail sexuel (Strass)

Le syndicat s'en sert comme d'un levier: «La non-mixité est un outil politique stratégique pour pouvoir dire: “Notre parole vaut quelque chose. Elle est fondée sur une expérience que vous n'avez pas. Elle est légitime”. Sa confiscation participe à perpétuer les violences symboliques et physiques envers les TDS.»

Au Strass, cette forme de réunion est également partie prenante de la sécurité de ses membres: «Nous sommes sans cesse visées par une stigmatisation renforcée du fait que les politiques françaises sont abolitionnistes. Nous devons nous assurer que ce que nous allons partager est protégé par une confidentialité qui s'apparente au secret professionnel. Nous partageons un ensemble d'expériences et de connaissances au sein d'un espace “safe” afin de nous sentir libres.» Pour elle, cet espace est indispensable dans un pays où la loi pénalise l'entraide hors du cadre associatif. «Si des TDS partagent une camionnette où elles travaillent, elles peuvent être accusées de proxénétisme. Idem si on se donne des conseils ou si une collègue me fait mon site internet, détaille-t-elle. Nous n'avons pas le droit de nous entraider pour assurer notre sécurité.»

«Un refuge où l'on peut se ressourcer sans lutter»

Autre association, autres luttes: aux Dévalideuses, on pratique la non-mixité pour développer un féminisme anti-validiste. L'association a choisi de travailler en double non-mixité: elle n'accepte parmi ses membres ni hommes cis, ni personnes valides.

Céline Extenso, fondatrice et porte-parole du collectif, explique sa démarche: «La société prône “l'inclusion” des personnes handicapées et donc la mixité. Mais en réalité la situation est toujours déséquilibrée. Même quand ça se passe au mieux, nous sommes en infériorité numérique. On nous traite comme des individus hors norme qu'on accueille au sein d'une communauté valide par défaut.» Elle estime que les regroupements de femmes et de personnes handicapées ne sont que tolérés. Une tolérance qui a ses limites. «Si nous tentons de nous organiser, de nous soutenir et de reprendre un peu les rênes, alors les dominants protestent et tentent de nous séparer. “Faites du tricot”, “Faites de la cuisine ou de la poésie”. Mais il nous faut surtout éviter de prononcer le mot “militantes”.»

«La non-mixité rend possible la dénonciation de nos oppresseurs sans que nous ayons à les craindre.»
Céline Extenso, fondatrice et porte-parole du collectif Les Dévalideuses

La non-mixité choisie au sein de ce collectif lui paraît résolument émancipatrice: «Elle permet de libérer la parole sans peur d'être jugées. Elle rend possible la dénonciation de nos oppresseurs sans que nous ayons à les craindre.» Mais encore: «Elle aide les femmes et les personnes handicapées à se sentir plus compétentes. À force d'être asservies et rabaissées, ces personnes sont fréquemment sujettes au syndrome de l'imposteur.» Un constat qu'elle a observé dans le cadre de son activité militante. «Les femmes handicapées qui veulent nous rejoindre s'excusent: “J'aimerais aider mais je ne suis pas du tout militante”, “Je ne sais pas faire grand-chose”. Elles portent ce regard sur elles-mêmes parce qu'elles sont constamment infantilisées.» Or il suffit souvent d'un coup de pouce et d'une marque de confiance. «On se rend vite compte, et elles aussi, qu'elles sont capables de beaucoup plus qu'elles ne le croyaient. Mais sous le regard, même bienveillant, d'un homme ou d'une personne valide, elles n'auraient jamais osé agir aussi librement. C'est un précieux gain de confiance et d'autonomisation.»

Céline Extenso déplore que le terme «communauté» soit perçu, en France, comme un gros mot. Pour elle, il renvoie à «un espace pour souffler. Un espace mouvant, temporaire. Un îlot de sécurité. Un refuge où l'on peut se ressourcer sans lutter». Gwen Fauchois renchérit: «Il ne faut pas perdre de vue que la non-mixité est aussi une source de plaisir. C'est une façon de construire des moments de rencontre qui échappent à la nécessité de faire de la pédagogie ou de la justification. Et qui permet aux personnes de se retrouver dans des complicités implicites. Il y a une dimension très joyeuse.» Mais ce type de rassemblement a ses limites. «Même dans groupe non mixte, des dominations se jouent. Par exemple une domination de genre au sein du mouvement ouvrier», nuance Mathilde Larrère.

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