Monde

L'Europe centrifuge

Temps de lecture : 3 min

L'Europe rend les divorces entre Etats bien moins douloureux. Les Tchèques et les Slovaques ont donné un exemple que d'autres pourraient suivre à commencer par les Flamands et les Wallons.

Une dizaine de nouveaux Etats sont apparus en Europe depuis la fin de la guerre froide, il y a vingt ans. Et ce n'est pas fini, si l'on en juge par la situation chez nos voisins belges. Mais la Belgique n'est pas la Yougoslavie. On commence à envisager la séparation des Flamands et des Wallons, et donc la création de deux nouveaux Etats, avec un certain flegme. Cette hypothèse ne soulève pas de grandes inquiétudes, même pas l'étonnement indigné qu'avait provoqué il y a quelques années, une émission télévisée de politique-fiction.

La réalité risque maintenant de dépasser la fiction. Une des raisons qui expliquent ce calme relatif siège symboliquement dans ce qui reste symboliquement de la Belgique: Bruxelles. Pour ce pays au moins, l'Europe a un effet centrifuge. Avec l'espace Schengen qui permet de se déplacer librement d'un Etat à un autre, avec la monnaie unique, il n'y aurait pas une grande différence pour les citoyens entre la situation actuelle d'une Belgique fédérale au pouvoir central réduit comme peau de chagrin et deux Etats cohabitant au sein de l'Union européenne.

Reste Bruxelles. Mais les partisans de la scission ont une solution. Bruxelles deviendrait un territoire à part, une sorte de capitale européenne comme Washington DC est la capitale des Etats-Unis, avec un statut spécial qui n'en fait pas un Etat américain à part entière. Petite parenthèse: qu'adviendrait-il des communes de la banlieue de Bruxelles qui sont la véritable pomme de discorde entre les Flamands et les Wallons? On laisse la réponse à cette question aux «belgologues» distingués.

La politique européenne ne serait pas plus simple avec la multiplication des petits Etats mais l'Europe rend les «divorces de velours» moins douloureux, comme on l'a vu au moment de la séparation entre les Tchèques et les Slovaques en 1993. Ils se divisaient tout en ayant l'espoir de se retrouver ensemble dans l'Union européenne. En même temps - et c'est un autre effet centrifuge de l'Europe --, les Tchèques, à l'époque, n'étaient pas mécontents de se débarrasser de la Slovaquie qu'ils considéraient comme un handicap dans leur retour vers l'Europe de l'Ouest. L'ironie de l'histoire veut que les Slovaques aient adoptés l'euro avant les Tchèques et que la République tchèque soit aujourd'hui présidée par l'eurosceptique Vaclav Klaus, qui n'a pas plus de sympathie pour Bruxelles qu'il n'en avait jadis pour Moscou. Dans l'ex-Yougoslavie, l'attraction de l'UE n'a pas été étrangère à la volonté des Slovènes, et dans une moindre mesure des Croates, de se séparer des Serbes et aux Monténégrins, supposés «retardataires».

Le ferment de la division travaille d'autres Etats. Le «narcissisme de la petite différence», comme le dit un politologue hongrois paraphrasant Freud, fait des ravages de l'Espagne au Royaume-Uni. La crainte de la contagion se répand. Madrid est un des pays membres de l'Union européenne à avoir refusé de reconnaître l'indépendance du Kosovo par peur du précédent. Pourquoi admettre l'indépendance d'une province sécessionniste de la Serbie et rejeter celle de la Catalogne ou du Pays basque ?

Savoir si ces craintes sont fondées ou non est une autre histoire. Certains Etats gèrent mieux que d'autres les velléités autonomistes voire indépendantistes régionales. La Grande-Bretagne a trouvé la formule de la dévolution pour l'Ecosse et le Pays de Galles qui marche bien, même si quelques militants indépendantistes voudraient aller plus loin. L'appartenance du Royaume-Uni et de la République d'Irlande à l'UE a facilité la conclusion d'un accord sur l'Irlande du Nord. En Espagne même, la reconnaissance de la «nation» catalane n'a pas mis en péril l'unité de l'Etat même si l'équilibre est fragile.

Le traité de Maastricht a institué un Comité des régions au sein de l'Union européenne, dont les pouvoirs ont été renforcés par le traité de Lisbonne. On est loin cependant du rêve de quelques fédéralistes qui imaginaient une Europe où les Etats auraient quasiment disparu au profit d'une fédération de régions, coopérant les unes avec les autres. Cette coopération existe, notamment entre les régions frontalières. Mais jusqu'à maintenant, le poids des autorités centrales l'emporte sur les autonomies régionales.

En fait, l'Europe a un effet d 'encouragement pour des évolutions qui lui préexistaient. Elle ne change pas fondamentalement la donne dans les Etats traditionnellement centralisés.

Daniel Vernet

LIRE EGALEMENT SUR LA CRISE BELGE: La Belgique est morte: et si la Flandre était indépendante?, Quelle Flandre pour quelle Europe?, La Wallonie en ordre dispersé et Petit lexique de la crise belge.

Image de Une:« Division de la Belgique», arbore un membre du parti d'extrême droite Vlaams Belang, le 22 avril 2010 au parlement belge, à Bruxelles. REUTERS/Yves Herman

 


Daniel Vernet Journaliste

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