Société / Culture

Faut-il s'inquiéter de ne plus avoir envie de lire pour le plaisir en ce moment?

Temps de lecture : 5 min

Depuis le début de la crise sanitaire, certains jeunes sont dans l'incapacité à lire pour le plaisir. Un indicateur inquiétant d'une dégradation de leur santé psychique.

En 2020, le Centre national du livre a observé que le taux de lecteurs était en baisse chez les 15-34 ans. | Siora Photography via Unsplash
En 2020, le Centre national du livre a observé que le taux de lecteurs était en baisse chez les 15-34 ans. | Siora Photography via Unsplash

«Je n'y arrive plus», «Je n'ai plus envie». Ces mots résonnent dans la bouche de jeunes femmes autrefois grandes lectrices et qui, aujourd'hui, n'ont pas ouvert un livre depuis des mois. «Ils sont toujours sur ma table de chevet à côté de moi, je les regarde tous les jours et je me dis que c'est dommage, mais franchement, je n'y arrive plus», confie Marine d'une voix tremblante. À 21 ans, elle se décrit pourtant comme une lectrice passionnée qui dévore les livres depuis toute petite.

En 2020, le Centre national du livre a observé que le taux de lecteurs est en baisse chez les 15-34 ans. En cause, selon l'étude, la perte des temps de transports et le distanciel qui rend poreuse la frontière travail-loisirs. Difficile dans ces conditions de trouver un moment privilégié pour une lecture synonyme de détente. Isabella, 23 ans, relate un phénomène similaire: «Dans la vie d'avant, le bouquin c'était une manière de prendre du temps pour soi. Aujourd'hui, le bénéfice de se déconnecter quelques heures en lisant n'apporte plus rien car on est déjà déconnectés des autres, seuls toute la journée.»

Pour la psychanalyste Michèle Declerck, on ne peut pas réduire cet état de fait à de simples questions pratiques. Tout au long de sa carrière, elle a eu l'occasion d'observer ce symptôme chez plusieurs de ses patients avec des constantes: des individus déprimés, souvent anxieux et dont l'estime de soi s'en est trouvée dégradée.

Une anxiété décuplée

Cette anxiété se montre particulièrement présente chez les jeunes depuis le début de l'épidémie de Covid-19. Avec les cours en distanciel et le télétravail dans des appartements souvent inadaptés, un isolement accru et un avenir plus qu'incertain, leurs angoisses se sont décuplées. Pour preuve, selon une enquête Ipsos sur la santé mentale en 2020, 40% des moins de 24 ans présentent des troubles anxieux généralisés.

Les témoignages confirment ce diagnostic. «L'atmosphère anxiogène m'empêche de me plonger dans un livre, je n'arrive pas à rester dedans, je n'arrive pas à me concentrer sur l'histoire. Je suis tout le temps en train de penser à autre chose, à vouloir bouger», décrit Marine.

Ces paroles font écho à celles de Wendy, 26 ans. Pendant le premier confinement, elle qui se décrit comme une grande lectrice avec «toujours un livre dans la poche» était tellement angoissée qu'elle n'a été capable d'en lire aucun. «Je lisais cinq pages et je m'arrêtais, c'était rude», relate-t-elle. Le télétravail et l'incapacité à se projeter dans l'avenir l'ont plongée dans un profond stress. «En mai 2020, quand mon entreprise nous a forcés à retourner au travail alors que les politiques disaient de rester chez soi, j'ai tellement grincé des dents que je m'en suis cassée une.» Pour Wendy, cette incapacité à lire pour le plaisir a cessé à l'été lorsque la situation est revenue à la normale.

«Il est difficile de s'évader dans la lecture quand on est accaparé par ses angoisses.»
Sana, 20 ans, étudiante à Toulouse

Du côté des étudiants qui n'ont pas eu la possibilité de retourner à l'université, le stress et la pression liés aux études sont montés en flèche. «La charge mentale qu'on a pendant les cours de base est multipliée par dix avec le Covid», assure Sana, tout juste 20 ans et étudiante à Toulouse. Elle renchérit: «Difficile de s'évader dans la lecture quand on est accaparé par ses angoisses.»

Pour Michèle Declerck, il est logique que l'anxiété empêche ces jeunes de lire car cela nécessite de la concentration et une certaine tranquillité d'esprit. Or ce trouble psychique se traduit souvent par une agitation quasi constante. «Les anxieux sont incapables de se poser. Ils ont besoin d'une hyperactivité pour s'oublier un peu eux-mêmes. Ils se raccrocheront plutôt à des tâches secondaires qui ne sont pas intéressantes pour redoubler d'activité, mais qui leur permettent pendant un certain temps d'oublier leur angoisse, comme le ménage.» Selon elle, anxiété et dépression sont souvent intimement liées.

L'angoisse, un symptôme de la dépression

Si aucun des jeunes interrogés ne se considère dépressif, la majorité reconnaissent une forme de mal-être ou une dégradation de leur estime de soi. Isabella revient sur les facteurs responsables de sa baisse de moral: être coupée de sa famille, le rythme intense des cours et le fait de n'avoir aucune prise sur l'avenir l'ont plongée dans un état de fatigue et de lassitude. «Tous ces repères qu'on avait dans la vie ont complètement changé. Je me sens déboussolée. Je ne sais plus ce qui me fait plaisir», confie-t-elle. Et cela inclut la lecture.

Marine, elle, ressent une certaine déconnexion vis-à-vis de ses sentiments. Lire lui permettait auparavant de s'évader, aujourd'hui ça lui est devenu impossible. Elle explique, avec une tristesse dans la voix: «Pour moi l'important d'un livre, c'est de faire traverser des émotions et je n'arrive plus à traverser ces émotions-là. Je ne vois plus l'intérêt de lire en fait.»

Ces témoignages rappellent à Michèle Declerck des symptômes dépressifs ou a minima de déprime, à savoir une absence ou une baisse de vitalité dans les émotions et une grande fatigue.

Une confiance en soi mise à mal

Cette perte d'estime de soi semble s'attaquer surtout aux étudiants. Les cours en distanciel ont pu entacher leur confiance en eux et en leurs compétences. Seuls, face à un écran des heures durant, le processus d'apprentissage est détérioré. Si une partie des jeunes gens s'y sont adaptés, pour d'autres c'est la dégringolade.

Sana, pourtant bonne élève, ne passera pas en troisième année de double-licence économie et droit. L'année écoulée a été culpabilisante. «J'ai l'impression que c'est de ma faute, d'autres y arrivent et moi, non.» Elle renchérit: «On est censé être chez soi, tranquille, avec l'accès à tout. Quand on n'y arrive pas, c'est un échec cuisant. On a une plus mauvaise estime de soi.»

«La personne déprimée est parfois incapable de se projeter dans quelque chose qui ne la concerne pas.»
Michèle Declerck, psychanalyste

Même sentiment pour Isabella. Ses notes n'ont pas été affectées, mais l'adaptation a été difficile: «C'est compliqué de se retrouver face à un nouveau mode d'apprentissage, d'être déboussolé face à ça. On se dit:“Est-ce qu'il n'y a que moi qui n'y arrive pas?”, “C'est moi qui ne fais pas bien les choses?” et on se demande si quelqu'un d'autre réussit.»

Selon l'interprétation de Michèle Declerck, il pourrait être difficile pour une personne déprimée de se confronter aux livres, car cela impliquerait également de se confronter à des personnages auxquels on peut se comparer et qui peuvent donc renvoyer une image de soi encore plus entamée. «La personne déprimée est trop accaparée par ses insuffisances personnelles et ses défaillances. Elle est parfois incapable de se projeter dans quelque chose qui ne la concerne pas. Or le livre, c'est se projeter dans l'autre.»

Stimuler le désir par la convivialité

Bien qu'une prise en charge psychologique puisse aider les jeunes à retrouver un moral sain, pour la psychanalyste ce n'est pas suffisant. Pour garantir un retour du plaisir de lire, il importe de s'appuyer sur un groupe. Attendre que les circonstances extérieures s'améliorent pourrait repousser indéfiniment l'échéance.

Pour se laisser emporter à nouveau par le plaisir de lire, elle considère que «l'incitation» des autres compte. L'envie de se plonger dans un bouquin sera plus facile en présence d'autrui ou avec des amis avec lesquels on peut en discuter.

Pour pallier cette perte du goût de lire, Clémence, étudiante de 19 ans, a trouvé un début de solution. «Avec des amis on s'appelle parfois sur Zoom afin de lire ensemble. C'est plus motivant. L'un de nous lit et les autres l'écoutent à tour de rôle. On apprécie davantage quand on est plusieurs. On se sent moins seuls. C'est plus convivial.»

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