Société

«Flo Kitty», la mythomane du Bataclan

Temps de lecture : 9 min

Au lendemain des attentats du 13-Novembre, cette femme évoque publiquement, comme d'autres proches de victimes, son meilleur ami. Mais personne ne verra jamais Greg, hospitalisé après avoir été touché à l'abdomen et aux jambes pendant l'attaque.

Des gens déposent des fleurs et des bougies près du Bataclan, le 14 novembre 2015. | Kenzo Tribouillard / AFP
Des gens déposent des fleurs et des bougies près du Bataclan, le 14 novembre 2015. | Kenzo Tribouillard / AFP

Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, une certaine «Flo Kitty» se rapproche des rescapés. Elle leur parle de son meilleur ami Greg, blessé au Bataclan. Appréciée de tous, «Flo» devient salariée de la principale association de victimes, Life for Paris. Elle pose dans Paris Match, rencontre des élus et organise le retour à Paris des Eagles of Death Metal. Un mystère demeure: pourquoi personne ne peut jamais rencontrer son ami hospitalisé? Un jour, une survivante découvre que Flo suit un agenda secret et hors-la-loi. La police est prévenue, une contre-infiltration débute. Quelle est l'histoire de cette femme qui, au moment de rejoindre l'association, portait un bracelet électronique à la cheville?

Alexandre Kauffmann a eu accès à l'enquête et a rencontré les victimes flouées. Il a aussi plongé dans le passé de Flo Kitty, découvrant que son mensonge avait commencé vingt ans plus tôt.

La Mythomane du Bataclan paraît le 6 mai 2021 aux éditions Goutte d'Or. Nous en publions les deux premiers chapitres.

Le 14 novembre 2015, quelques heures après les attaques terroristes qui ont frappé Saint-Denis et le centre de Paris, un compte Facebook, «Flo Kitty[1]», laisse un message sur le mur d'un certain «Blackwidow Grib»: «Courage, je pense à toi, tiens bon...» Quatre jours plus tard, le même compte poursuit ses encouragements: «Grosses pensées... Hâte que tu ne sois plus en réanimation...» La nuit où ces mots apparaissent sur les réseaux sociaux, le Raid prend d'assaut un immeuble de Saint-Denis, tuant Abdelhamid Abaaoud, le commandant opérationnel des attentats. Blackwidow Grib, intubé sur son lit d'hôpital, ignore tout de cet épilogue. Les médecins l'ont plongé dans un coma artificiel. Flo Kitty ne continue pas moins de publier des messages sur son mur: «Une semaine déjà... On me donne de tes nouvelles... Elle est longue cette attente... Lâche pas...»

Life for Paris

Le 1er décembre, deux semaines après les attentats, une jeune assistante maternelle lance un appel sur Facebook:

Je m'appelle Maureen,

J'étais au Bataclan avec mon mari le soir du 13 novembre.

Nous faisons partie des rescapés, non blessés, mais marqués à vie par ce qu'il s'est passé ce soir-là [...]. Si je parle ici c'est pour m'adresser à vous; vous qui étiez dans la salle. [...]

Nous sommes plus de 1.000.

Plus de 1.000 à être sortis de cette salle, plus de 1.000 personnes pour qui les choses ne seront plus jamais exactement les mêmes... [...]

Je sais que nous avons encore des choses à nous apporter. [...]

Le monde nous a montré son soutien par le slogan «Pray for Paris», je propose de créer dans la continuité Life for Paris, association de dialogue et de soutien où toute personne rescapée de ces événements trouvera une place. [...]

Vive le rock, vive la liberté, vive Paris et surtout vive la vie. [...]

Près de deux mille personnes commentent cet appel. Le compte Flo Kitty est parmi les vingt premiers à réagir: «Très belle initiative! Un ami de longue date vient de sortir du coma.» Le ­message se termine par un smiley triste.

Face au succès de son appel, qui rallie aussi des victimes du Stade de France et des terrasses, l'assistante maternelle crée une page secrète pour que les rescapés du 13-Novembre puissent échanger à l'abri des regards indiscrets. Flo Kitty la rejoint dès le 8 décembre: «Hello, tout d'abord merci à Maureen pour ce groupe. Je n'étais pas au Bataclan ce soir-là. Je suis une “impliquée”, mon meilleur ami, mon pilier, est toujours hospitalisé. Il est sorti de réa depuis quelques jours, mais reste intubé. C'est dur, très dur...» À une survivante qui l'encourage, Flo Kitty précise: «Je soutiens mon ami et son fils du mieux que je peux. Il a été touché à l'abdomen et aux jambes. Ce sera long pour lui...»

Témoignages et avis de recherche affluent sur la page secrète, qui compte bientôt plusieurs centaines de membres. Beaucoup de victimes cherchent encore à mettre un nom sur les personnes qu'elles ont aperçues dans la confusion des attaques. Qui était allongé à mes côtés sous le bar du Carillon? Qui a attrapé, comme moi, l'un des médiators lancés par le guitariste des Eagles of Death Metal? Qui ai-je aidé à se relever dans la fosse du Bataclan? Qui m'a prêté sa couverture de survie sur un trottoir du boulevard Voltaire? La page sert aussi de plateforme d'entraide. Les survivants sont orientés vers des psychologues, épaulés dans leurs démarches administratives ou simplement écoutés quand ils en ont besoin. Au-delà de ce havre numérique, un pays tout entier essaie de reprendre son souffle face aux attentats les plus meurtriers de son histoire. Cent trente personnes ont perdu la vie, plus de quatre cents ont été blessées. Chaque Français tente de communier avec les victimes, se trouvant un ami –ou un ami d'ami– qui était au Stade de France, sur les terrasses, au Bataclan. Chacun se dit qu'il aurait pu y être. La nation cherche à se rapprocher des attaques quand les rescapés, eux, ne songent qu'à s'en éloigner.

Sur la page secrète, Flo Kitty ajoute de temps à autre un like aux interventions d'un certain Cédric R. Cet ancien ambulancier de 27 ans prenait un verre au Bataclan Café le soir du 13-Novembre. Il a vu les terroristes entrer dans la salle de concert et, quelques instants plus tard, les premières victimes fuir en sens inverse. Ce jeune homme livre sur le forum de Life for Paris un témoignage détaillé de sa soirée: «J'aperçois un type sortir en courant par la porte principale [...] avec sa jambe qui dégouline de sang. Il a pris deux balles dans sa cuisse et s'effondre au niveau de l'arbre face à l'entrée, de l'autre côté de la rue. Je me rappelle très bien. Un arbre très fin comparé aux deux autres situés de part et d'autre. [...] Je fonce vers lui sans réfléchir et le relève en passant son bras gauche autour de mon cou. À peine nous étions debout, j'aperçois face à moi cette femme enceinte qui courait depuis le hall et qui, [posant] son pied sur le bitume du trottoir, reçoit une rafale dans le dos... Cette rafale qui nous était destinée.» Le jeune homme ne se remet pas d'avoir «laissé entrer les tueurs au Bataclan». Dans l'intimité de la page secrète, les rescapés lui font parvenir des messages de soutien. Cédric R. les remercie: ces mots lui font un «bien fou» et apaisent son «sentiment de culpabilité».

Des rencontres entre survivants s'organisent à Paris. Ils se retrouvent dans des bars près de la place de la Bastille. Autour d'un verre –souvent plusieurs–, ils se donnent l'accolade et reviennent sur la nuit des attaques. Si Flo Kitty ne participe pas à ces rendez-vous, Cédric R., lui, n'en manque aucun. Il boit comme un évier, pleure, multiplie les câlins fraternels. L'ancien ambulancier n'épargne aucun détail à ses compagnons: «Le soir du 13-Novembre, leur raconte-t-­il, en voyant les terroristes devant le Bataclan, je me suis d'abord dit que c'était des racailles qui cherchaient l'embrouille avec les vigiles. Je lâche un “rooh les cassoss”...» Cédric ne quitte jamais le jean qu'il portait le soir des attentats. Ne l'ayant pas lavé, il exhibe la tache de sang qui macule le denim à hauteur de la cuisse.

«Il m'a dit qu'il revenait du bar quand les tirs ont commencé. [...] C'est un de mes meilleurs amis.»
Flo Kitty sur le forum de Life for Paris

Derrière son ordinateur, Flo Kitty se dit impatiente de participer à ces réunions: «­J'espère vous rencontrer bientôt. Ce groupe m'aide car je me sens moins seule.» En attendant, elle assiste la fondatrice de Life for Paris à distance dans l'accompagnement des rescapés sur le forum. Sa participation est appréciée. N'étant pas une victime directe, elle sait garder la tête froide, sans oublier de faire preuve d'empathie. Plusieurs survivants saluent sa gentillesse sur la page secrète. Elle se sent bien au sein de cette communauté. Et puis l'état de Blackwidow Grib s'améliore. Chaque jour, elle lui rend visite à l'hôpital. Après avoir été extubé, son ami s'est enfin décidé à «parler de l'horreur vécue». Au début du mois de janvier, elle annonce qu'il a l'intention de rejoindre le forum: «Lui aussi a besoin de reconstituer le puzzle. Il était venu seul au concert, mais connaissait des gens sur place. Il m'a dit qu'il revenait du bar quand les tirs ont commencé. J'ai lu presque tous vos témoignages et j'ai beaucoup pleuré. C'est un de mes meilleurs amis. Je me sens tellement impuissante face à sa souffrance...»

L'afflux de nouveaux arrivants sur la page secrète incite l'équipe des médiateurs –dont Flo Kitty fait partie– à installer un filtre de sécurité. Certains craignent que des journalistes en quête de confidences tentent de s'y infiltrer. D'autres, sous l'effet du stress post-traumatique, redoutent que des terroristes investissent le forum pour retrouver leur trace et achever leur besogne. Un filtre est mis en place à la fin de l'année. L'envoi d'une place de concert en date du 13 novembre pour les Eagles of Death Metal suffit à l'admission. Le dispositif reste discret afin de ne pas décourager les rescapés, dont certains peinent encore à s'accepter comme victimes.

Au fil des semaines, la répartition des tâches entre bénévoles se précise. Flo Kitty demande à travailler au recueil des témoignages. Sa distance avec les événements est à nouveau perçue comme un atout. Flo Kitty et Catherine B., une archiviste photo rescapée du Bataclan, sont ainsi chargées de collecter et de classer les récits des victimes. Les deux femmes, officiant à distance, décident de les trier par lieux: le Stade de France, les six terrasses, le Bataclan. La salle de concert est elle-même divisée en une dizaine de sous-rubriques: fosse, balcon gauche, balcon droit, bar, régie son, stand, loge gauche, bureau, toit, cave, toilettes... D'un témoignage à l'autre, Flo Kitty découvre les faits minute par minute, scène par scène, apprenant à les connaître aussi bien –sinon mieux– que les policiers chargés de l'enquête.

Les deux bénévoles mesurent combien la mémoire des victimes peut être labyrinthique. Les récits sont souvent parcellaires, parfois même incohérents. Au Bataclan, Jérôme S. est ainsi persuadé d'avoir gravi plusieurs marches en rampant. Au regard de sa position et du plan de la salle, il admet un peu plus tard que ce parcours est improbable, s'avouant «mauvais témoin». Stéphanie Z., elle aussi rescapée du Bataclan, a assisté au début de l'attaque «sans avoir le son». Son esprit a ensuite traversé un trou noir, comme si elle passait dans «le tambour d'une machine à laver». La jeune femme n'a retrouvé le fil de sa mémoire que dix minutes plus tard, à l'extérieur de la salle, dans le passage Amelot.

«Life for Paris me rebooste pour mon activité pro. Je suis styliste-modéliste. Depuis dix-huit mois, je galère avec une maladie rare, mais je suis bien suivie.»
Flo Kitty à Catherine B.

Catherine B., l'archiviste photo, prend régulièrement des nouvelles de Blackwidow Grib auprès de sa coéquipière. Elle propose de lui rendre visite à l'hôpital en compagnie d'autres rescapés. «Tu penses que ça lui ferait plaisir qu'on vienne le voir?», demande-t-elle à Flo Kitty. «Ici, il n'a que son fils et moi, répond la bénévole. Il a eu le nerf sciatique sectionné. Son moral est en montagnes russes. Ils envisagent une greffe. Je pense que les visites lui feraient du bien, le groupe est tellement génial.» Elle lui confirme quelques jours plus tard que son ami est partant pour les visites. «Ça se présente bien», se réjouit-elle.

Le 7 janvier, Catherine B. lance un appel sur la page secrète: «Encore de trop nombreux blessés dans les hôpitaux doivent trouver le temps long, la solitude doit peser. Je vous propose une “hospitalo-­thérapie”. Greg, alias Blackwidow Grib, ami de Flo Kitty, est à l'hôpital Pompidou. Il va malheureusement y rester quelque temps. Je propose qu'on aille le voir pour le soutenir et être présents physiquement, ça peut lui faire du bien. Il rejoindra le groupe plus tard. Qui pourrait être dispo?» Plusieurs membres du forum répondent à l'appel. Ils tombent d'accord sur la date du 16 janvier, à 14h30. Flo Kitty valide le rendez-vous: «Oui, 14h30, c'est bon.»

Même si elles travaillent à distance, Catherine et Flo Kitty apprennent à se connaître. L'amie de Blackwidow Grib commence à se confier: «Life for Paris me rebooste pour mon activité pro. Je suis styliste-modéliste. Depuis dix-huit mois, je galère avec une maladie rare, mais je suis bien suivie. Et puis, j'ai un petit ami en or, même s'il est à neuf mille kilomètres d'ici, à Los Angeles. Je vais le rejoindre là-bas après mes soins. On doit se marier. Dans la vie, j'ai compris qu'il fallait se faire plaisir.» Son «fiancé» est lui-même un proche de Greg.

Le dimanche 10 janvier, en hommage aux victimes des attentats de 2015, une cérémonie est prévue sur la place de la République. Le président François Hollande doit y planter un «chêne du souvenir». Plusieurs membres de Life for Paris ont annoncé leur présence. Parmi eux, personne n'a encore rencontré l'amie de Greg, pas même Catherine. L'avant-veille de l'événement, Flo Kitty sonde sa coéquipière: «Est-ce que tu vas à République dimanche? Moi, je n'ai pas d'invitation...» Catherine lui en fait parvenir une par Messenger. «C'est super sympa! la remercie Flo Kitty. Ça me permettra de rencontrer un peu tout le monde, car pour l'instant je n'ai pas franchi le pas...»

Entre-temps, Greg a annulé la visite prévue à l'hôpital. Il ne se sent pas encore prêt.

1 — Ce pseudonyme a été modifié. Retourner à l'article

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