Société

Tourisme: comment sauver nos vacances sans détruire la planète

Temps de lecture : 6 min

Le discours officiel dominant sur le tourisme, issu des instances internationales, n'est plus adapté à l'urgence de notre temps.

Il n'y a aucune cohérence entre l'objectif touristique français et l'accord de la COP21, comme si tout cela n'était aucunement lié. | Edgar Chaparro via Unsplash
Il n'y a aucune cohérence entre l'objectif touristique français et l'accord de la COP21, comme si tout cela n'était aucunement lié. | Edgar Chaparro via Unsplash

Nous sommes tous des touristes qui supportons mal les touristes. Il est fréquent de déplorer ses excès et ses des dangers, mais plus rare de proposer des solutions réalistes. Des solutions capables de concilier la protection de la planète et le développement d'un secteur économique devenu essentiel. Des solutions capables surtout de satisfaire les habitants de régions touristiques que nous sommes tout au long de l'année et les touristes que nous sommes durant nos vacances.

C'est à l'exigence de réinventer le tourisme que répond Réinventer le tourisme – Sauver nos vacances sans détruire le monde (à paraître le 6 mai 2021 aux Éditions du Faubourg), à travers une série de mesures audacieuses et opérationnelles, certaines inédites, d'autres issues des nombreuses expériences qui se développent à travers le monde. Pour que nos vacances ne détruisent ni nos sociétés, ni notre environnement. Nous en publions ici des extraits.

Le discours officiel dominant sur le tourisme, issu des instances internationales, n'est plus adapté à l'urgence de notre temps. La plupart des solutions qu'il propose sont non seulement inefficaces, mais de nature à aggraver les problèmes, car porteuses de redoutables effets pervers.

Changer le tourisme, c'est donc d'abord changer la doctrine, car c'est le récit qui mène le monde, ce qui est plus vrai encore lorsqu'il s'agit du tourisme. Le tourisme peut redevenir un vecteur de progrès, à condition de ne pas se laisser abuser par les discours à bon compte de tous ceux qui, avec le tourisme durable, mettent en œuvre la formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son roman Le Guépard, «si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change».

Sortir de la culture du «toujours plus», incompatible avec la «durabilité»

Le discours onusien a démontré sa capacité à être diffusé et adopté dans le monde. Mais on doit lui reprocher, outre l'insuffisance de ses mises en œuvre, de s'appuyer sur une doctrine inadaptée et pernicieuse. Il importe donc d'aller vers une nouvelle doctrine renonçant au principe de la croissance perpétuelle comme moteur du système. Les autres éléments de la proposition en découlent.

Les arbres ne montent pas jusqu'au ciel, surtout lorsque celui-ci est chaque jour plus riche en gaz à effet de serre. Nous avons pris l'habitude du «toujours plus», une caractéristique de l'histoire longue de l'humanité.

En matière touristique, nous avions intégré les prévisions de croissance produites par l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) qui, année après année, se révélaient justifiées, jusqu'à la pandémie de 2020. Par conséquent, la grande majorité des acteurs du tourisme –y compris les États– se sont approprié ces projections sans les questionner, l'objectif étant alors de savoir comment capter une partie des nouveaux flux. Pour y arriver, les destinations se lancent dans des investissements que seule la venue des touristes supplémentaires attendus permettrait de rentabiliser. Les esprits comme les bilans financiers deviennent dépendants de la croissance, même lorsque des saturations apparaissent, et c'est ainsi qu'on en arrive à la fuite en avant.

On met l'accent sur le quantitatif, lequel ne mise pas sur les circuits économiques les plus vertueux.

Ces constats ne sont pas nouveaux. Dès les années 1970, en travaillant sur les stations intégrées de sports d'hiver des Alpes françaises, j'avais mis en évidence la fuite en avant qui commençait à gouverner ce système de production: vente d'appartements se révélant à l'usage faiblement occupés, d'où des remontées mécaniques insuffisamment utilisées et déficitaires, d'où poursuite des constructions, etc. Un demi-siècle plus tard, le rapport parlementaire sur le tourisme en constate les effets, sous la rubrique «Lits froids et volets clos»: 785.000 lits, soit 30% du parc d'hébergement touristique, seraient affectés par ce phénomène; 50% des hébergements en montagne ou en littoral sont aujourd'hui considérés comme «lits froids», une partie du parc étant arrivée à un stade d'obsolescence qui interdit sa mise sur le marché.

Il s'agit là de l'un des grands effets pernicieux d'une croissance sans vision de long terme et sans intégration des aléas. Les exemples en sont innombrables dans le monde, car le processus, qui pèse lourdement sur le capital naturel, n'a pratiquement épargné aucun pays. Partout, ou presque, on met l'accent sur le quantitatif, lequel ne mise pas sur les circuits économiques les plus vertueux.

France: l'objectif des 100 millions de touristes

Le 19 juin 2014, en clôturant les Assises du tourisme, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, déclarait: «Je pense que nous pouvons nous fixer un objectif à la fois simple et mobilisateur: nous devons avoir pour ambition d'être le premier [pays pour le tourisme] au monde.» Il fixait à la France comme «prochain objectif» d'accueillir 100 millions de touristes étrangers (contre 83 millions en 2012), annonçant pour cela un ensemble de mesures hétéroclites, mais bienvenues (cinq pôles d'excellence, des visas délivrés en 48 heures, un forfait taxi entre Roissy et Paris, un plan wifi, le retour de la question de l'ouverture du dimanche).

Le 12 décembre de la même année, le même Laurent Fabius, coprésident de la Conférence de Paris sur les changements climatiques, obtenait l'accord de Paris, prévoyant de contenir d'ici à 2100 le réchauffement climatique «bien en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels».

On notera l'absence totale de cohérence entre l'objectif touristique français et l'accord de la COP21, comme si tout cela n'était aucunement lié.

En octobre 2019, Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, a réitéré, sans grande conviction, cet objectif: «Nous voulons atteindre 100 millions de visiteurs internationaux par an. Cet objectif, je ne sais pas si on pourra l'atteindre, mais en tout cas, c'est la ligne de mire.» Ce chiffre, censé être «mobilisateur», sert commodément de couverture à une politique sans vision globale, modérément ambitieuse et volontariste. Il n'a été critiqué par aucune instance; le récent rapport parlementaire cité plus haut y fait référence, en se contentant d'indiquer que, dans une telle perspective, il a été prévu un déficit estimé entre 400.000 et 1 million de lits touristiques, soit une invitation à construire davantage.

Au total, fixer un tel objectif présente deux inconvénients principaux: mettre l'accent sur la dimension quantitative, alors que la France se heurte surtout à des problèmes de qualité, et envoyer un signal en contradiction patente avec la nécessité d'œuvrer en faveur d'une modération du changement climatique.

Sanctuariser l'Antarctique et endiguer le tourisme dans les écosystèmes les plus fragiles

L'Antarctique est le seul continent à la fois inhabité (sauf bases scientifiques) et non approprié par des États. Il réunit donc des conditions exceptionnelles pour expérimenter une sanctuarisation totale pouvant servir de modèle à d'autres espaces inhabités mais appropriés, afin d'éviter la «tragédie des biens communs», ce phénomène bien connu de surexploitation d'une ressource commune livrée à l'irresponsabilité de certains, sans aucun bénéfice pour le milieu d'accueil.

La sanctuarisation de l'Antarctique présenterait plusieurs intérêts, d'ordres différents:

  • Protéger un continent qui recèle des écosystèmes uniques et emprisonne de grandes quantités de gaz à effet de serre.
  • Réduire les émissions de gaz à effet de serre liées aux très longs déplacements de touristes qui, à plus de 80%, viennent des pays riches et à 75% de l'hémisphère Nord.
  • Mettre en avant l'idée qu'un continent échappe encore à l'emprise humaine (hors bases scientifiques qui, déjà, y sont de plus en plus nombreuses).

Aujourd'hui, l'accès à ce continent est réglementé par le Traité de l'Antarctique, prolongé par le Protocole de Madrid (1991, trente-deux États signataires). Ce protocole relatif à la protection de l'environnement en Antarctique précise qu'il s'agit d'une «réserve naturelle consacrée à la paix et à la science» et y interdit les activités relatives aux ressources minérales autres que celles menées à des fins scientifiques. Le tourisme relève des activités non interdites, mais soumises à étude d'impact. Dans la pratique, ce sont les professionnels du tourisme qui ont la charge de la protection du continent! Même le WWF défend le point de vue de la régulation, et non de l'interdiction. Interdire l'accès des touristes à ce continent serait pourtant plus facile qu'ailleurs, en l'absence –unique au monde– d'opposition locale, faute d'habitants.

À l'époque où on multiplie les opérations de réensauvagement, l'Antarctique ne doit pas être intégré à l'écoumène touristique.

À l'époque où, çà et là, on multiplie les opérations de réensauvagement, le dernier continent inhabité ne doit pas être intégré à l'écoumène touristique, prolongement de sa base arrière qu'est le sud de la Patagonie, d'où partent bateaux et avions. Pour profiter de cette manne, Chili et Argentine ont fait le choix de peupler une région il y a peu de temps quasiment vide, loin de tout, à grands frais énergétiques, au bénéfice d'une clientèle qui vient principalement de l'hémisphère Nord.

La France, présente de façon permanente en Terre-Adélie depuis 1950 et qui joua un rôle déterminant dans l'adoption du Protocole de Madrid, présidente en 2021 de la réunion annuelle des parties au Traité sur l'Antarctique, pourrait porter dans les instances internationales le projet de sanctuarisation touristique de cette terra nullius, l'un des grands enjeux du siècle.

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