Politique / Monde

Joe Manchin, l'épine dans le pied de Joe Biden

Temps de lecture : 5 min

Le Démocrate, très proche de la droite conservatrice, pourrait mettre en péril l'unité de son propre parti.

Joe Manchin, au Sénat, à Washinton, le 20 avril. | Chip Somodevilla / POOL / AFP
Joe Manchin, au Sénat, à Washinton, le 20 avril. | Chip Somodevilla / POOL / AFP

Sénateur de Virginie-Occidentale depuis 2010, Joe Manchin est l'élu démocrate au Congrès le plus proche de la droite conservatrice. Réputé pour jouer régulièrement contre son camp, il est le principal obstacle aux réformes voulues par Joe Biden et un adversaire coriace de l'aile gauche américaine. Alors que l'étroite majorité démocrate au Sénat lui offre un poids considérable, le Parti républicain voit en lui un potentiel allié de taille. Et pour cause, en moins de trois mois, il s'est déjà illustré à plusieurs reprises en tentant notamment de raboter l'American Rescue Plan, le plan de soutien à l'économie de 1.900 milliards de dollars voté en mars 2021, et en s'opposant à la hausse du salaire horaire minimum. Inconnu en France mais au centre de toutes les conversations à Washington, Joe Manchin pourrait mettre à mal l'ambition du nouveau président américain.

Un élu démocrate en terre républicaine

La carrière politique de Joe Manchin débute en 1984 dans les législatures de la Virginie-Occidentale et prend un tournant significatif lors de son élection en 2004 au poste de gouverneur. Il s'installe alors définitivement dans le paysage du Mountain State et devient une figure nationale du Parti démocrate. Parallèlement à son ascension, la Virginie-Occidentale bascule nettement à droite à partir de l'élection présidentielle de 2000.

Dès lors, plus aucun candidat démocrate ne réussira à reconquérir cet État rural de la côte est américaine lors des grandes messes électorales pour l'accession à la Maison-Blanche. Dans ce contexte, le positionnement conservateur de Joe Manchin va lui permettre de se maintenir malgré son étiquette politique et d'accéder au Sénat des États-Unis en 2010. Réélu en 2012 puis en 2018, sa stratégie fonctionne à merveille. La recette Manchin se décompose ainsi: maintien du statu quo néolibéral, main tendue aux élus républicains sur les sujets sociétaux (port d'armes, avortement, mariage entre couples de même sexe) et déloyauté envers son camp.

Un traître à son parti

Durant sa longue carrière politique, Joe Manchin trahit régulièrement son parti. En 1996, alors qu'il est défait à la primaire démocrate pour l'élection au poste de gouverneur de Virginie-Occidentale par la candidate progressiste Charlotte Pritt, il franchit le rubicon et sabote la campagne de cette dernière. Il appelle les électeurs modérés à voter pour le candidat du Parti républicain plutôt que pour une Démocrate «pro-avortement, anti-arme, contre la peine de mort, qui fera fuir les emplois». En 2012, rebelote, il prend à nouveau ses distances avec son parti et n'apporte pas son soutien à Barack Obama pour l'élection présidentielle.

Cette même année, Joe Manchin est lui aussi candidat à sa réélection au Sénat et la politique du président, notamment environnementale, n'est pas appréciée en Virginie-Occidentale où l'industrie minière tient une place importante. Il se joint alors aux élus républicains qui accusent l'Agence de protection de l'environnement de mener «une guerre contre le charbon». Pari gagnant, Manchin maintient son siège tandis que Barack Obama n'attire que 35% des électeurs de l'État. Il réitère une fois de plus cette stratégie lors de sa seconde campagne de réélection en 2018, cette fois-ci en flattant le trumpisme.

Joe Manchin serre la main à Donald Trump, le 5 avril 2019, au Capitole, à Washington. | Doug Mills / POOL / AFP

Il évoque même la possibilité de soutenir Donald Trump en 2020 et vante sa proximité idéologique avec le 45e président: «Je le soutiens plus souvent que certains sénateurs républicains.» Fin tacticien, il sait qu'il ne peut pas gagner sans le vote d'une partie de l'électorat du locataire de la Maison-Blanche, vainqueur deux ans plus tôt dans son État avec près de 68% des suffrages. Les convictions personnelles de Joe Manchin importe donc peu. Sa position dépend toujours de deux éléments: la direction du vent sur ses terres et son plan de carrière.

Une majorité en trompe-l'œil

L'année 2021 démarre sur les chapeaux de roues pour les Démocrates qui, de justesse, obtiennent le contrôle des deux chambres du Congrès après les victoires de Raphael Warnock et Jon Ossof aux élections sénatoriales en Géorgie. Cet alignement des planètes, appelé «government trifecta», est pourtant très fragile, notamment au Sénat où la majorité tient uniquement à la vice-présidente Kamala Harris qui départage les votes en cas d'égalité.

Joe Biden a donc besoin d'un camp soudé pour que ses projets de lois soient adoptés. Pour ça, il doit satisfaire à la fois l'aile gauche représentée par Bernie Sanders et l'aile centriste représentée par Joe Manchin. Si l'élu socialiste du Vermont s'astreint jusque-là à ne pas mettre en péril l'unité démocrate, ce n'est pas le cas de son collègue de Virginie-Occidentale.

Dès le premier vote crucial au Congrès de la présidence Biden, au sujet de l'American Rescue Plan, le sénateur de centre droit s'est opposé fermement à la hausse du salaire horaire minimum à 15 dollars et a renvoyé aux calendes grecques la promesse de campagne de Joe Biden, considérant que «ce n'est pas responsable et raisonnable». Il a milité aussi, cette fois sans succès, pour la réduction de l'assiette de l'aide financière directe de 1.400 dollars pour les Américains modestes et du montant de l'allocation chômage d'urgence. Après négociations et concessions de part et d'autre, le plan est voté bon an, mal an par tous les sénateurs et sénatrices démocrates. La suite, elle, pourrait s'avérer plus compliquée et l'opposition de Joe Manchin, devenir plus importante.

2021, l'année Manchin?

Le plan de soutien à l'économie voté en mars dernier était impératif dans une Amérique profondément ravagée par les conséquences de la crise du coronavirus. La capacité de nuisance de Manchin était donc limitée. Quelques mois plus tard, la situation n'est plus tout à fait la même. Les prévisions de croissance de l'OCDE pour les États-Unis en 2021 et 2022 ont été revues à la hausse et la campagne massive de vaccination laisse entrevoir un retour progressif à une situation proche de la normale d'ici l'été.

Pour autant, Joe Biden ne souhaite pas rester attentiste et compte bien mettre en œuvre une partie de son programme «Build Back Better» avant les élections de mi-mandat en novembre 2022. L'adoption d'un grand plan de relance visant à moderniser les infrastructures américaines, estimé à 2.200 milliards de dollars sur dix ans, est la prochaine étape. Pour qu'il puisse être voté par le Sénat, les Démocrates vont devoir, une seconde fois, recourir à la technique du «budget reconciliation» qui permet de contourner le «filibuster», un système d'obstruction parlementaire nécessitant soixante votes pour y mettre un terme.

Un projet de loi bipartisan relève du fantasme tant la fracture est grande entre la majorité et l'opposition.

Joe Manchin a fait savoir qu'il n'appréciait pas la méthode, en insistant sur la nécessité de parvenir à un consensus au Congrès entre les deux camps: «Les Démocrates doivent éviter la tentation d'abandonner nos collègues républicains sur des questions nationales importantes.» Un projet de loi bipartisan relève pourtant du fantasme tant la fracture est grande entre la majorité et l'opposition.

Le financement de ce plan pose aussi problème au sénateur démocrate. Joe Biden souhaite en effet l'adoption d'une réforme fiscale qui inclurait notamment une hausse de l'impôt sur les sociétés à 28% (21% actuellement). L'élu de Virginie-Occidentale s'y oppose en évoquant un taux maximum acceptable de 25%. La Maison-Blanche, qui compte sur son vote, semble sur le point d'accepter la contre-proposition. La hausse des recettes fiscales, estimée à 600 milliards de dollars sur quinze ans avec un impôt à 25%, sera insuffisante pour couvrir l'ensemble des dépenses liées à ce plan de relance massif.

D'autres mécanismes devront donc voir le jour pour le financer pleinement. Joe Manchin, le nouvel homme fort de Washington, ne manquera pas de faire entendre sa voix dans les semaines et mois qui viennent, au risque de faire imploser son camp s'il se montre intransigeant.

Newsletters

La semaine imaginaire de François Hollande

La semaine imaginaire de François Hollande

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

L'algorithme de Twitter amplifie plus les contenus de droite que ceux de gauche

L'algorithme de Twitter amplifie plus les contenus de droite que ceux de gauche

Ce sont les résultats d'une étude interne menée par le réseau social.

Anne Hidalgo fait la fierté de la presse espagnole

Anne Hidalgo fait la fierté de la presse espagnole

En Espagne, les conquêtes politiques de cette enfant du pays symbolisent la réussite des immigrés qui, au prix de nombreux sacrifices, ont laissé derrière eux un pays dont l'histoire tourmentée reste vive dans les mémoires.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio