Culture

L'étonnante histoire de Joseph Bonaparte dans le New Jersey

Temps de lecture : 4 min

Ancien roi d'Espagne, le frère de Napoléon Ier s'est exilé pendant vingt ans aux États-Unis. Deux siècles plus tard, sur son ancienne propriété du New Jersey, un musée va évoquer cet épisode.

Victor-Jean Adam (1801-1866), Joseph Bonaparte lors de la signature du traité de Mortefontaine (1800). | Auteur inconnu via Wikimedia
Victor-Jean Adam (1801-1866), Joseph Bonaparte lors de la signature du traité de Mortefontaine (1800). | Auteur inconnu via Wikimedia

Du New Jersey, on connaît surtout les casinos d'Atlantic City, l'aéroport de Newark ou la région côtière rendue célèbre par une émission de télé-réalité aux protagonistes hauts en couleur. On peine à imaginer le rapport avec Napoléon, mais il est historiquement avéré: c'est bel et bien dans ce petit État frontalier de la Pennsylvanie et de l'État de New York que Joseph-Napoléon Bonaparte a choisi de vivre, il y a deux siècles, son exil.

Si l'empereur n'a jamais pu s'échapper de l'île de Sainte-Hélène pour rejoindre les États-Unis, une hypothèse explorée dans la fiction historique de Shannon Selin, son frère aîné y a prospéré pendant vingt ans. L'ancien roi de Naples (1806 à 1808) puis d'Espagne (1808 à 1813) avait soigneusement préparé sa fuite: le «roi intrus» chassé d'Espagne, qui avait trouvé refuge dans son château suisse de Prangins en 1813, rêvait d'Amérique. L'année suivante, au moment de la première abdication de Napoléon, il avait senti le vent tourner et investi une partie de sa fortune outre-Atlantique, faisant jouer ses relations pour obtenir des passeports français et américain.

Un influenceur du XIXe siècle

À son arrivée à New York, Bonaparte fait profil bas: quel accueil le gouvernement américain va-t-il lui garantir? Il s'installe dans une discrète pension de famille et utilise des pseudonymes, comme «Monsieur Bouchard» ou le «comte de Survilliers». James Madison, quatrième président des États-Unis, refuse finalement de le rencontrer mais lui accorde l'hospitalité. Bonaparte loue une maison à Philadelphie (Pennsylvanie) mais acquiert rapidement un domaine de 85 hectares sur la rivière Delaware, Point Breeze.

L'ancien roi voit large: il achète graduellement les terres alentours et son royaume atteint bientôt 720 hectares. Passionné par le jardinage, il dépense des sommes folles pour créer ce qui sera considéré comme l'un des premiers jardins paysagers d'Amérique –et en inspirera d'autres. Comme il l'avait fait à Prangins et dans son château de Mortefontaine dans l'Oise, Bonaparte fait modeler la nature à son goût: un lac artificiel est creusé, des centaines d'arbres importés, des biches lâchées, des routes, bâtisses et ponts construits. Le résultat devait le ravir: dans les lettres à ses filles, il décrit la région comme «le plus beau pays du monde».

Peinture du domaine par Charles B. Lawrence (entre 1817 et 1820). | Art Institute of Chicago via Wikimedia

En 1820, la maison d'origine est ravagée par un incendie (miraculeusement, objets de valeur, œuvres d'art et mobilier sont sauvés). Joseph Bonaparte en profite pour la remplacer par un véritable palais de plus de 3.500 mètres carrés inspiré de Mortefontaine et de Prangins. Le maître d'œuvre choisi pour surveiller les titanesques travaux est un ébéniste d'origine française nommé Michel Bouvier, un ancêtre de Jacqueline Kennedy.

Rubens en Amérique

Bordentown, la petite ville où se situe Point Breeze, est aisément accessible depuis Philadelphie et New York. Des bateaux à vapeur accostent à Point Breeze plusieurs fois par jours, déversant leur flot de visiteurs de marque: hommes politiques et de lettres, diplomates, membres de la haute société… Bonaparte recrée patiemment sa cour et étend son influence. Le président John Quincy Adams, son secrétaire d'État Henry Clay ou le marquis de La Fayette sont au nombre des invités. Tous admirent la munificence des lieux: mobilier Empire d'ébénistes de renom, époustouflante bibliothèque (avec ses 8.000 ouvrages, elle surpasse alors celle du Congrès), objets de décoration et œuvres d'art font la réputation de Point Breeze, considérée comme «la plus belle maison des États-Unis après la Maison-Blanche». Bonaparte y vivra pendant plus de vingt ans, par intermittence, avant de rejoindre définitivement l'Europe en 1839.

S'il a dû abandonner dans sa fuite nombre de possessions, Joseph Bonaparte n'est pas pour autant démuni: dans ses valises ou dans celles de ses fidèles sont arrivés en Amérique des trésors européens. Il n'existe pas d'inventaire précis du butin du «roi intrus», qui profita de sa position pour piller l'Espagne, mais il dut en abandonner des centaines quand il perdit la bataille de Vitoria face à Wellington en 1813 (lequel, guère plus animé de scrupules, ramena en Grande-Bretagne chefs-d'œuvre et autres prises de guerre à –on l'imagine– forte portée symbolique, comme le fameux pot de chambre de voyage en argent de Joseph-Napoléon Bonaparte).

Joseph Bonaparte a rassemblé la plus importante collection d'art européen jamais vue en Amérique.

Heureusement, il était parvenu à sauvegarder suffisamment de tableaux pour épater la galerie: plus de 150 toiles de maîtres flamands, italiens, espagnols, français. Rubens, Le Titien, Snyders, Murillo, Rembrandt, Goya, Leonard de Vinci… Il rassemble la plus importante collection d'art européen jamais vue en Amérique, qui laissera une forte impression sur le goût de l'époque. L'un des plus emblématiques trônait dans la salle de billard: la première version du portrait équestre peint par Jacques Louis David du frère de Joseph, Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard (mai 1800). Cette version (l'unique représentant Napoléon dans un manteau jaune, au lieu de rouge pour les suivantes) est aujourd'hui accrochée sur un mur du château de la Malmaison en France.

Jacques-Louis David (1748-1825), Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard (1800), château de la Malmaison. | kb.dk pic via Wikimedia

Les autres œuvres seront dispersées, comme les somptueux bijoux de la Couronne espagnole qui avaient voyagé clandestinement jusqu'aux États-Unis. Vendus par Bonaparte pour assurer son train de vie ou mis aux enchères après sa mort (il s'est éteint en Italie en 1844), ces raretés ont rejoint des collections privées, des musées ou même la Maison-Blanche. Du rêve fastueux de Joseph-Napoléon Bonaparte, il ne reste que des ruines, un pont et la maison du jardinier: c'est elle qui accueillera avant la fin de l'année la collection permanente, principalement constituée de centaines de lettres, de vaisselle, d'objets et de mobilier ayant appartenu à Joseph Bonaparte et patiemment collectionnée par un avocat américain, Peter Tucci, depuis un quart de siècle.

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