Économie

La finance du monde d'après ressemble furieusement à celle d'avant

Temps de lecture : 9 min

La crise sanitaire et économique, entend-on dire, doit être l'occasion de repartir sur des bases nouvelles vers un monde plus vert, plus harmonieux, plus juste. Quand on regarde ce qui se passe dans la finance, on est tenté de penser qu'il ne faut pas trop rêver.

La tension est redescendue, mais il n'en reste pas moins que certains titres demeurent à des cours anormalement hauts. | Tech Daily via Unsplash
La tension est redescendue, mais il n'en reste pas moins que certains titres demeurent à des cours anormalement hauts. | Tech Daily via Unsplash

La confusion actuelle est totale. Certains pays, forts des résultats obtenus dans leur lutte contre le Covid-19 et des progrès de la vaccination, avancent résolument sur la voie d'un retour à une vie sociale et économique libérée de beaucoup de contraintes. D'autres, comme la France, se risquent à les suivre sans avoir encore vraiment réussi à endiguer la menace sanitaire. D'autres encore, comme l'Inde, sont submergés par une nouvelle vague qui reporte à une date lointaine toute amélioration réelle de leur situation.

Dans ce contexte, les prévisions économiques sont extrêmement aléatoires. Même des pays apparemment tirés d'affaire peuvent voir leur activité freinée par des problèmes d'approvisionnement en matières premières et en produits intermédiaires du fait d'une forte reprise de la demande mondiale et d'une désorganisation de nombreuses filières. La Chine est repartie de l'avant et les États-Unis ont enregistré au premier trimestre une croissance spectaculaire de 6,4% (en rythme annualisé), mais la zone euro a vu son PIB reculer de 0,6% (avec une baisse de 1,7% en Allemagne, mais une progression de 0,4% en France, grâce à une hausse de l'investissement, une activité soutenue dans la construction et des mesures de confinement moins restrictives).

Records en bourse

Pour les marchés financiers, cela ne fait pas de doute: la tendance est à la reprise de l'activité et il faut la jouer. Aux États-Unis, l'indice S&P 500 a battu ses records une vingtaine de fois depuis le début de l'année et affiche déjà une hausse de plus de 11%; sur un an, la hausse n'est plus très loin de 50%. Des mouvements comparables se retrouvent en Europe et en Asie. En Chine continentale, les marchés sont plus réservés: après une remontée rapide de l'activité et des cours, l'administration semble soucieuse de calmer le jeu. Mais la bourse de Taïwan s'envole.

Ces hausses ne sont pas totalement déraisonnables: les résultats des entreprises au cours du premier trimestre sont dans l'ensemble supérieurs aux prévisions, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. Mais les valorisations (exprimées par le rapport entre le cours et le bénéfice par action attendu pour les douze prochains mois) commencent à devenir élevées, surtout aux États-Unis. Et certaines actions atteignent des niveaux qui ne sont pas justifiés.

Des cours anormalement hauts

On a vu au début de l'année que des investisseurs individuels agissant en meute et échangeant des messages relayés par des réseaux sociaux spécialisés avaient fait monter des valeurs que des investisseurs professionnels vendaient à découvert, ce qui avait provoqué quelques belles gamelles. La tension est redescendue, mais il n'en reste pas moins que certains titres demeurent à des cours anormalement hauts.

C'est notamment le cas de GameStop, qui était au cœur des spéculations cet hiver, qui a nettement reculé par rapport aux sommets atteints, mais est encore en hausse de plus de 2.700% sur un an; l'entreprise est valorisée à plus de 12 milliards de dollars, ce qui paraît franchement excessif pour un marchand de jeux vidéo dont le chiffre d'affaires a juste dépassé 5 milliards en 2020 et qui a enregistré un déficit de 215 millions.

Le problème d'une valorisation excessive est qu'elle peut subitement se dégonfler. Des investisseurs qui ont pris position sur ce titre peuvent se retrouver brutalement à contre-pied et dans l'incapacité de répondre aux appels de marge de leur établissement financier. Et quand l'investisseur imprudent a pris des positions un peu hasardeuses sur plusieurs titres différents financées par plusieurs établissements financiers différents, il peut se retrouver à l'origine de chutes boursières en série et de problèmes pour quelques grandes banques au moment où ces positions doivent être débouclées.

Des milliards qui s'envolent

C'est ce qui arrivé fin mars au fonds Archegos du financier sud-coréen Bill Hwang dont les déboires se sont traduits par la chute boursière de groupes américains et chinois, notamment ViacomCBC qui a perdu la moitié de sa valeur en quelques jours, Discovery, Tencent Music et Baidu. Les banques affectées par l'affaire (Credit Suisse, Morgan Stanley, Nomura, Goldman Sachs) auront subi quelques milliards de pertes: si Goldman Sachs et les banques japonaises Mitsubishi UFJ et Mizuho semblent avoir réussi à limiter la casse, Morgan Stanley aurait perdu 911 millions de dollars, Nomura 2,3 milliards et Credit Suisse au moins 4,4 milliards de francs suisses (5,3 milliards de dollars). La liste des victimes s'est allongée fin avril avec l'annonce par UBS d'une perte de 774 millions de dollars.

L'affaire a fait d'autant plus de bruit qu'elle arrivait juste après la faillite de Greensill, société financière anglaise qui s'était spécialisée dans le paiement de factures à la place de sociétés industrielles et regroupait les créances dont elle disposait alors sur ces sociétés dans des produits financiers qu'elle proposait à des investisseurs attirés par des rendements conséquents. Cette défaillance a éclaboussé un certain nombre d'établissements financiers qui travaillaient avec Greensill, notamment Credit Suisse, et l'ancien Premier ministre britannique David Cameron, qui était conseiller spécial de la société. Elle a aussi fragilisé le groupe sidérurgique GFG Alliance de Sanjeev Gupta, qui emploie 2.000 personnes en France et était le principal client de Greensill. Enfin, par la technique financière en cause, elle a fâcheusement rappelé la belle époque des crédits subprime qui a conduit à la crise financière de 2008.

La folie SPAC

Incorrigibles, les financiers? On pourrait le croire quand on assiste au développement foudroyant des SPAC (Special Purpose Acquisition Companies). Ces sociétés créées par une poignée d'investisseurs ayant une certaine notoriété sont des coquilles vides qui n'ont aucune activité propre et s'introduisent en bourse en s'engageant à investir dans des entreprises existantes non cotées avec lesquelles elles fusionneront.

L'idée est astucieuse: alors que la procédure d'introduction en bourse est assez coûteuse et compliquée, de belles entreprises trouvent la possibilité d'être cotées sans difficulté, simplement en se laissant absorber par une SPAC. Pour les fondateurs de ladite SPAC, c'est le jackpot: alors qu'ils ont en général apporté seulement 2% des fonds, ils se retrouvent grâce à des techniques astucieuses, propriétaires de 20% du nouvel ensemble.

En 2020, des centaines de SPAC ont été créées aux États-Unis et la mode arrive en Europe. Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel, Mathieu Pigasse, tous nos financiers ont leurs SPAC. Comme le déclare un excellent observateur de la finance américaine, «si tu n'as pas ta SPAC, tu n'existes pas». Ce nouveau produit semble toutefois souffrir maintenant de l'engouement qu'il a suscité. Trop de SPAC risque de tuer les SPAC... L'indice IPOX SPAC, qui reproduit la performance de celles qui sont déjà cotées aux États-Unis, était fin avril en recul de plus de 20% par rapport au point haut atteint le 17 février. Il est vrai que le pari est risqué. Investir dans une SPAC, c'est acheter une pochette-surprise: vous ne savez pas ce qu'il y aura dedans.

Bousculade à l'entrée en bourse

Les SPAC ne sont pas les seuls produits qui ont le vent en poupe. Les introductions en bourse se multiplient, que ce soit aux États-Unis et en Europe, avec une mention particulière pour Londres et Amsterdam. Selon les calculs effectués par la firme Dealogic, 875 introductions ont été effectuées depuis le début de l'année; elles ont permis de lever des capitaux pour un montant total de 230 milliards de dollars.

Les records enregistrés au début de l'année 2000, dans les derniers mois de formation de la bulle internet, sont largement battus. Est-ce un signe qu'il faut prendre au sérieux? L'économiste Nouriel Roubini, le fameux «Dr Doom» (celui qui annonce les catastrophes) multiplie en tout cas les avertissements. Et il n'est pas le seul.

Le plus remarquable est l'engouement suscité par des entreprises qui bénéficient simultanément du double attrait exercé par la bourse et le bitcoin. L'introduction le 14 avril de Coinbase, l'une des principales plateformes d'échanges de cryptomonnaies, sur le Nasdaq au prix de 250 dollars par action a été un franc succès: le titre a terminé la journée en hausse de plus de 30%, à 328 dollars. Mais la médaille a son revers. Le bitcoin a reflué et Coinbase, après un sommet à 342 dollars, a terminé le mois d'avril à 297,64 dollars; sa capitalisation, qui s'élevait à 86 milliards le premier jour, est retombée à 59 milliards. Les investisseurs sont toutefois toujours gagnants, pour le moment.

La finance, c'est magique

Les liens entre la bourse et le bitcoin sont manifestes également si on considère le cas de Tesla et de son fondateur, le turbulent Elon Musk. En février, Matt Levine, juriste spécialisé dans les questions financières et éditorialiste de l'agence Bloomberg, imaginait ainsi ce qu'Elon Musk devait faire: placer une partie de la trésorerie de Tesla en bitcoins puis le faire savoir, ce qui ferait immédiatement monter le cours de la cryptomonnaie, vendre avec profit quelques-uns de ces bitcoins puis faire savoir sur Twitter qu'il estime que le cours du bitcoin est trop élevé, ce qui ne manquera de le faire baisser, et recommencer.

Effectivement, c'est ce qu'Elon Musk a fait! Ce genre de pratique peut sembler assez malsaine et être assimilée à de la manipulation de cours. Mais il n'y a là rien d'illégal ou de frauduleux: Elon Musk n'a jamais menti, il n'a fait qu'utiliser à son profit l'influence qu'il exerce sur une partie des investisseurs...

Fortune a reconstitué l'historique de l'opération: Tesla a acheté 43.000 bitcoins au prix moyen d'environ 34.700 dollars, soit un total d'environ 1,5 milliard, puis a revendu 4.800 de ces bitcoins au prix moyen de 55.100 environ. Cette vente lui a rapporté 272 millions de dollars; comme l'achat de ces bitcoins lui avait coûté 171 millions, il en ressort une plus-value de 101 millions qui figure dans les comptes du premier trimestre. Si l'on y ajoute 518 millions de dollars de crédits carbone que Tesla a pu vendre à ses concurrents qui n'arrivent pas à respecter les plafonds d'émission imposés par la Californie et d'autres États américains, l'entreprise a pu enregistrer son cinquième trimestre bénéficiaire d'affilée tout en continuant à avoir une activité industrielle déficitaire. Magie de la finance!

Un peu plus de discernement

Malgré des records en série à Wall Street, des mouvements irrationnels et des excès qui rappellent ceux qui ont été commis avant les précédentes crises de 2000 et 2008, les marchés financiers sont aussi capables de discernement. En témoigne l'introduction ratée de Deliveroo, la très connue plateforme de livraison de repas à domicile, fin mars à la bourse de Londres. Très attendue, l'opération a fait un flop: mis sur le marché à 2,90 livres, le titre a chuté de 26% le premier jour et a terminé le mois d'avril à 2,68, soit une baisse de 31% pour son premier mois en bourse.

D'une façon générale, on observe actuellement une certaine prudence sur les marchés. Bien qu'aux États-Unis les résultats du premier trimestre déjà publiés soient excellents et dépassent souvent les prévisions des analystes, les indices boursiers américains ont terminé la dernière semaine d'avril en baisse, comme si les financiers estimaient que les cours sont déjà assez élevés et que le rebond de l'activité durant les derniers mois ne devait pas entretenir des espoirs excessifs.

On peut observer aussi une réelle prise en compte des objectifs climatiques. Certes, l'engouement pour les sociétés engagées dans les énergies renouvelables a un peu faibli au cours des dernières semaines pour diverses raisons (hausse des taux d'intérêt à long terme, remontée des cours du pétrole), mais il est clair que la finance est prête aujourd'hui à jouer la carte de la transition énergétique. On a pu voir ainsi un fonds activiste, Engine n°1, publier, avant la prochaine assemblée générale des actionnaires d'ExxonMobile, un long document dans lequel il explique que la compagnie pétrolière doit tenir davantage compte du changement climatique dans sa stratégie et que son refus de bouger lui fait courir un risque «existentiel». Il ne s'agit pas d'un acte isolé: la pression des investisseurs sur les compagnies les plus engagées dans la production d'énergie carbonée se fait de plus en plus vive.

On retrouve ici l'un des grands paradoxes de la finance: cette industrie est capable à la fois de connaître des mouvements irrationnels pouvant conduire à des crises dévastatrices et de produire des analyses rationnelles de la réalité conduisant à une allocation des capitaux dans un sens favorable à l'intérêt général. Les responsables politiques devraient en tenir compte. Il n'est pas sûr que François Hollande ait été bien inspiré lorsqu'il a déclaré «Mon adversaire, c'est le monde de la finance». Mais il est certain que Donald Trump l'était encore moins quand il est revenu sur les mesures de régulation prises après la crise de 2008.

La finance n'est pas une ennemie, mais ce n'est pas non plus une amie à laquelle on doit faire une confiance aveugle. À court terme, la question est de savoir si la «bulle du Covid», comme l'appelle Nouriel Roubini, ne va pas grossir jusqu'à l'éclatement.

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