Culture

Que lire en ce mois de mai 2021?

Temps de lecture : 5 min

Les librairies regorgent de milliers de pages à dévorer. Pour défricher cette jungle littéraire, tant dans les nouveautés qu'au rayon classique, rien de mieux que quelques conseils avisés.

La sélection balance entre quête d'identité et questionnement du genre, paranoïa et théorie du complot ou encore libération de la parole des femmes à l'ère post-#MeToo. | Montage Slate.fr
La sélection balance entre quête d'identité et questionnement du genre, paranoïa et théorie du complot ou encore libération de la parole des femmes à l'ère post-#MeToo. | Montage Slate.fr

Romans ou pièces de théâtre, essais, poésie ou bandes dessinées, les librairies regorgent de milliers de pages à dévorer. Pour défricher cette jungle littéraire, tant dans les nouveautés qu'au rayon classique, rien de mieux que quelques conseils avisés. Pour ce joli mois de mai, la sélection balance entre quête d'identité et questionnement du genre, paranoïa et théorie du complot, ou encore libération de la parole des femmes à l'ère post-#MeToo.

«Vice» de Laurent Chalumeau

Pour son quatorzième roman, Laurent Chalumeau s'empare encore de l'actualité pour tisser la toile de fond de Vice. Cette fois, direction les États-Unis, terre qu'il connaît bien pour l'avoir autrefois arpentée en tant que critique musical.

Esperanza Running-Wolf-Carver, MILF quadra directrice de musée, décide un beau matin d'abandonner son procureur de mari et la vie ennuyeuse qui va avec. Elle désire «prendre, prendre maintenant tout ce qu'elle pouvait prendre. Et se délester de tout ce qui risquait d'encombrer, d'entraver ou de ne rien apporter». Forte de ce mantra qui la guide, Esperanza va donc renouer avec une sexualité débridée, faite de rencontres hasardeuses et de drague sur internet. Mais son appétit sexuel coriace (une qualité masculine, un vice féminin) heurte. Trop libre pour ne pas être jugée. Trop émancipée pour ne pas être châtiée.

«Savoir se méfier encore plus d'un mec quand il prétend aimer la liberté des femmes», tel serait le conseil du roman.

«Savoir se méfier encore plus d'un mec quand il prétend aimer la liberté des femmes.» Tel serait le conseil du roman, qui, bien que profondément cynique, n'est pourtant pas plombant. Bien au contraire. La verve gouailleuse de Chalumeau et la diversité des thèmes abordés (le roman évoque pêle-mêle le revenge porn, l'appropriation culturelle, les pervers narcissiques, Bruce Springsteen, les Incels…) insufflent une énergie communicative. Le tout porté par une playlist country à écouter en lisant. Si Vice prend un peu (trop) son temps dans les premiers chapitres (installation un peu molle et redondante du personnage), les cinquante dernières pages offrent un final explosif comme sait si bien les concocter l'auteur.

Vice

Laurent Chalumeau

Grasset

12 Mai 2021

240 pages

19 euros

«Mind MGMT» de Matt Kindt

«Je dois admettre que je vous envie de pouvoir lire ce livre pour la première fois.» Dès la préface, tout est dit. Damon Lindelof, scénariste et cocréateur des séries Lost, The Leftovers et Watchmen (entre autres) est tombé à la renverse à la découverte de ce roman graphique imposant. Ambitieuse saga d'espionnage, Mind MGMT développe son intrigue sur trois tomes: Guerres psychiques et leurs influences invisibles (1/3), Espionnage mental et son incidence collective (2/3) et enfin Savoirs opératifs et leurs impacts sur l'individu (3/3).

Autant dire une œuvre somme et folle tant par la longueur de sa narration (plus de 1.000 pages) que par sa densité textuelle. Trois types de récits s'entrecroisent: les dossiers personnels de chaque personnage, les niveaux supérieurs (sorte de flash-back très contextualisés) et la trame principale. Et, à chaque page, des citations, conseils émargent les bords des feuillets. Cette luxuriance n'est pas sans rappeler Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, d'Emil Ferris, elle aussi publiée par la même ambitieuse maison: les éditions Toussaint Louverture. Visuellement, Mind MGMT partage des traits avec le travail de Ferris. À base d'aquarelles et de pastels, l'esthétique de Kindt rappelle la poésie douce des «monstres» de l'Américaine, entièrement dessinés au stylo-bille.

Quand Meru Marlow, autrice et journaliste, tombe sur un documentaire concernant l'amnésie générale ayant frappé les passagers du vol 815, elle pense tenir le sujet de son nouveau livre. Elle part à la recherche du seul passager manquant à l'appel, mais elle n'imagine pas l'énorme découverte qui l'attend. Aux quatre coins du monde, elle recueille des bribes d'informations qui esquissent l'existence d'une vaste organisation secrète: le Mind Management. Constituée d'agents dotés de pouvoirs psychiques (prédire l'avenir, trouver les failles d'un bâtiment et le détruire instantanément, se régénérer indéfiniment, manipuler les foules par un don de dessinateur, etc.), l'agence a été démantelée après de trop nombreux dérapages. Mais quelqu'un est bien décidé à la remettre sur pied. Éminemment paranoïaque, l'ouvrage impressionne par les libertés stylistiques prises par son auteur.

Capable de reboucler son récit pour le faire repartir vers d'autres pistes, Matt Kindt ne se refuse rien. Il ose tout. Il accepte de perdre son lecteur, de le leurrer, de le manipuler. On aime ou on déteste, mais si l'expérience d'être trimballé de page en page sans jamais anticiper l'avancement narratif (ou plutôt les circonvolutions, car rien n'est rectiligne chez Kindt) vous intrigue, Mind MGMT est fait pour vous.

«Middlesex» de Jeffrey Eugenides

Publié en 2002 (2003 pour l'édition française) et prix Pulitzer de la fiction l'année suivante, Middlesex explore une thématique devenue depuis un brûlant sujet de société: le genre. Avec ce deuxième roman (après Virgin Suicides), Jeffrey Eugenides se hisse aisément dans la catégorie des auteurs majeurs.

Sur trois générations, de Bythinios en Turquie à Détroit Michigan, le romancier tire le fil d'une famille grecque expatriée sur fond d'amours incestueuses. Dans les années 1920, Desdemona et Eleutherios, sœur et frère orphelins, quittent leur pays. Profondément épris l'un de l'autre, ils décident de mentir sur leur parenté afin de vivre pleinement leur passion une fois sur le sol américain. Là, ils fondent une famille. Leur fils Milton ne tarde pas à épouser sa cousine et ils donnent naissance eux aussi à deux rejetons: un garçon et une fille, Calliope.

Eugenides transcende ce qui n'aurait pu être qu'un roman introspectif en le métamorphosant en fresque historique et familiale.

Trois générations, peu de brassage génétique, des mensonges sédimentés au cours des ans… À l'adolescence, Calliope découvre qu'elle est hermaphrodite, soit porteuse des deux caractères sexuels: mâle et femelle. Bouleversée, la jeune fille quitte le bercail pour trouver loin des siens sa véritable identité. De Calliope à Cal. De fille à garçon.

Jeffrey Eugenides choisit ainsi d'interroger profondément la question de genre: est-on assigné à son sexe apparent? Qu'est ce que l'identité? Autant de questions abordées par l'auteur, par l'entremise d'une narration à la première personne. Mais Eugenides transcende ce qui n'aurait pu être qu'un roman introspectif en le métamorphosant en fresque historique et familiale, à l'image de Gabriel Garcia Márquez avec Cent ans de solitude.

L'histoire américaine du XXe siècle y est observée (l'industrie automobile poumon économique de Détroit et la Prohibition des années 1920-1930, les émeutes de 1967) et ses conséquences sur la petite histoire des personnages. Incarnant le rêve américain de millions d'immigrés, la famille Stephanides conserve toutefois un atavisme pour la tragédie qui hante les pages de Middlesex. On porte toujours en nous celles et ceux qui nous ont précédés. Leurs choix, leurs défauts façonnent les générations suivantes. Trouver son identité serait donc une sorte d'acceptation du passé tout autant qu'une mise à distance de ce même passé. Un équilibre délicat comme cet incroyable roman qui chemine sur un fil d'une extrême sensibilité, avec subtilité, souffle épique et art narratif. Un chef d'œuvre.

Middlesex

Jeffrey Eugenides

Éditions de l'Olivier

22 août 2003

684 pages

21,30 euros

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