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La génération Z va-t-elle enterrer les émojis?

Temps de lecture : 8 min

À l'heure de TikTok, l'émoji est de moins en moins utile. Dans un monde numérique aseptisé et allergique aux surcharges iconographiques, il est désormais malvenu et estampillé «boomer».

Cet emoji ne signifie pas la même chose pour tout le monde et dans tous les contextes. | Markus Winkler via Unsplash
Cet emoji ne signifie pas la même chose pour tout le monde et dans tous les contextes. | Markus Winkler via Unsplash

«L'homme qui pleure de rire», voilà comment les libraires ont choisi de retranscrire le titre d'un des derniers ouvrages de Frédéric Beigbeder, constitué d'un unique émoji. Cet ouvrage à lui seul cristallise une forme de hiatus entre les générations. Utilisé au premier degré par les plus âgés, l'émoji rigolard ne serait utilisé qu'au deuxième voire au troisième degré pour les plus jeunes des internautes. CNN l'annonçait en février 2021, l'émoticône emblématique est boudée par la genération Z (née entre 1997 et 2010), qui lui préfère la tête de mort.

Vous ne voyez pas le rapport entre le rire et un simple crâne? C'est pourtant simple. «Il s'agit de signifier le fait qu'on est littéralement “mort de rire”. C'est un usage hyperbolique, comme lorsqu'on envoie un gif qui représente un personnage qui s'esclaffe, alors qu'on est plutôt placide face à son écran. Il est plus facile de comprendre une émotion si elle est exacerbée», décrypte Chloé Léonardon, dont la thèse porte sur les émoticônes.

Le glissement sémantique a de quoi surprendre, si l'on considère que les émojis représentent une palette d'émotions assez exhaustive pour signifier à peu près ce que l'on veut. D'après Pierre Halté, linguiste et auteur de l'ouvrage Les émoticônes et les interjections dans le tchat, cet usage détourné n'est pas un phénomène incongru. «Dès lors qu'on met un système de signe à disposition (ici, les émojis), on va les décaler, jusqu'à en changer le sens», éclaire le chercheur.

L'usage très premier degré ne serait plus que l'apanage des «boomers», ceux-ci surutilisant les émojis dans des énoncés à la graphie numérique aléatoire. Mal utiliser un émoji constitue désormais une gaffe assez classique et largement moquée sur les réseaux sociaux.

Utiliser au premier degré un émoji est quasiment tout aussi mal vu. «L'émoji “sourire” le plus basique peut parfois passer pour du passif-agressif, notamment chez les jeunes», rappelle Chloé Léonardon. De la même manière, on peut désormais deviner l'âge d'une personne par ses choix syntaxiques (l'utilisation à outrance des points de suspension). Se dessine alors une ligne entre ceux qui savent décoder ces implicites et ceux qui n'ont pas accès à ce sous-texte. Par exemple, l'émoji «pleurer» permet lui aussi de manifester son hilarité.

Pour Chloé Léonardon, «avoir la maîtrise d'un code linguistique, c'est avoir le pouvoir». Le pouvoir d'encoder un sens singulier et de le transmettre à un autre internaute, sans même qu'il y ait besoin de préciser que l'émoji n'est pas utilisé en son sens premier. «Cependant, il y a des expressions compréhensibles uniquement sur Twitter ou sur Facebook. Il faut s'intégrer dans une communauté écrite, c'est un bain linguistique spécifique. À chaque plateforme sa forme de communication spécifique, qui s'accompagne de choix syntaxiques et pragmatiques», continue la chercheuse.

Effet générationnel ou communautaire?

Contrairement à ce qu'affirme CNN, l'usage de l'émoji «tête de mort» pour dire que l'on est mort de rire ne fait pas tant consensus que cela chez les jeunes utilisateurs.

Camille Alloing, enseignant-chercheur spécialiste des questions de traitement de l'information numérique, tord d'ailleurs le cou à l'idée reçue selon laquelle l'âge serait le point déterminant: «Il faut faire attention à cette tendance à surinterpréter certains usages contextuels et culturels. En réalité, il n'y a d'usages différenciés qu'à la marge. L'âge ou encore la classe sociale ne font que très peu varier l'usage.» Pour celui qui a coécrit Le Web affectif, une économie numérique des émotions, la différence est avant tout à chercher du côté de l'interaction en elle-même. «La signification d'un émoji se fixe dès lors que celui-ci fait sens pour un émetteur et pour un récepteur dans un contexte donné», insiste-t-il.

Si certains jeunes utilisent l'émoji «tête de mort» pour dire qu'ils sont morts de rire, c'est loin d'être le cas de l'ensemble de la génération Z. «Ces variations de sens sont des règles qui s'installent dans différentes communautés de locuteurs. D'autant qu'un émoji ne veut pas dire la même chose selon qu'on l'envoie à son patron, un ami proche, à sa femme, ou à sa famille sur WhatsApp», confirme Pierre Halté. On peut très bien utiliser l'émoji «sourire» au premier degré lors d'une conversation avec son patron, puis l'utiliser pour mettre en scène un énoncé passif-agressif lors d'une conversation avec un ami.

Seringue, pistolet et aubergine

La crise du Covid-19 a eu un impact assez fort sur les émojis en eux-mêmes. Alors que la campagne de vaccination prend de l'ampleur, Apple décide de supprimer le sang de l'émoji «seringue», afin de coller avec l'usage actuel du symbole. De son côté, une agence de publicité soumet au Consortium Unicode une proposition pour la création d'un «émoji masqué avec le sourire». Preuve que l'émoji n'est pas un objet immuable, mais qu'il évolue au gré de l'actualité et des demandes institutionnelles.

Entre 2016 et 2018, l'émoji «pistolet» se voit peu à peu remplacé par un pistolet à eau sur la plupart des systèmes d'exploitation de smartphones. La plasticité de ces éléments pictographiques est pourtant le fait d'un nombre d'acteurs limités. D'un côté, le puissant Consortium Unicode, qui est seul décideur en matière d'émojis officiels: il peut bloquer ou retarder le processus de sélection de nouveaux émojis. De l'autre, les GAFAM, les agences de publicité, des institutions, des pays (ou encore des rédactions) qui soumettent leurs propositions.

Ainsi, sous l'apparente plasticité des émojis se cache une forme de rigidité naturelle. Les universitaires Luke Stark et Kate Crawford n'hésitent d'ailleurs pas à parler dans un article de 2015 du «conservatisme» des émojis: «Leur potentiel d'émancipation est contraint par les limites inhérentes à leur aspect industriel et commercial.»

C'est sans doute pourquoi les jeunes de la génération Z utilisent l'émoji «tête de mort» pour signifier le rire: à défaut de pouvoir inventer ses propres émojis, on peut détourner ceux déjà en place. Une subversion qui peut être fortement réprimée par les plateformes. On se souvient du bannissement de l'émoji «aubergine» sur Instagram en 2015: le service de partage de photos ne goûtait pas les métaphores sexuelles liées à la plante potagère.

Cette censure partielle ne peut pas s'opposer aux pratiques créatives permettant d'insuffler un sens autre aux smileys. Depuis le début de l'informatique, l'art ASCII crée des images complexes à partir des symboles du clavier. Sur Twitter, on a ainsi vu dernièrement se déployer un format hybride.

La scène représentée vient ici dégager un contexte nouveau et prend à contre-emploi l'aspect lisse des émojis.

«L'effet de décalage est limité: l'émoji “sourire” ne peut pas être employé pour faire n'importe quoi, c'est l'association avec quelque chose de violent, par exemple, qui va créer le décalage. Les émojis ne changent pas de sens en soi, c'est l'interaction avec l'environnement verbal qui permet de fabriquer de l'ironie», prévient Pierre Halté. Ainsi, différents groupes s'agrègent autour d'une pratique singulière. C'est cette distinction qui permet à une communauté donnée de s'identifier comme telle.

Récemment, c'est un tweet qui est venu semer le trouble. Stupéfaits, des internautes ont découvert que le verbe «plussoyer» (être d'accord avec quelqu'un) n'existait pas vraiment.

Le «+1» est un bon exemple de symboles natifs d'une communauté en ligne dont le sens lui a largement échappé. L'expression typique du web n'est plus, dès lors, un symbole fixe, mais participe à la mise en circulation d'expressions diverses qui se cristallisent dans le bain langagier global. Tout comme le fait d'écrire «émoji sourire» en toutes lettres. Ou d'utiliser les deux-points pour faire référence à un «emote» présent sur une autre plateforme.

Ces formes dérivées dessinent des rapports plus mouvants qu'on ne le croit aux signes qui peuplent nos écrits sur internet: les émojis ont pénétré jusqu'à notre langue et nos usages.

Boomers vs gen Z, la bataille de la littératie?

L'émoji est aujourd'hui décrié par une partie de l'élite intellectuelle française. Accusé de niveler le niveau par le bas («C'est la victoire de Disney sur Proust» selon Frédéric Beigbeder), il est encore considéré comme un signe de ponctuation non noble.

Il en résulte pourtant une forme de cécité mutuelle: les «boomers» utilisent trop d'émojis (ou pas assez, ou mal), démontrant ainsi leur manque de littératie numérique. Les «jeunes» subvertissent leur sens premier, par mimétisme ou par effet communautaire. Mais toujours est-il que nos usages se conçoivent en relation avec eux: leur absence ou leur présence dit quelque chose de notre rapport à la conversation numérique écrite. C'est la rencontre entre différentes communautés en ligne qui crée un sentiment de fragmentation de l'espace numérique en espaces sociaux distincts.

Sur Twitch, les «emotes» forment une sorte d'hybride: des gifs, des mèmes ou des images clippées font office d'émojis. Ici plus qu'ailleurs, chaque streamer cocrée avec sa communauté un ensemble d'«emotes». «Twitch n'impose pas un signe standardisé, c'est un signe créé par les utilisateurs, totalement lié au contexte», explique Camille Alloing. Faut-il y voir l'avenir de l'émoji, car plus malléable que ceux définis par le Consortium Unicode? «Pas forcément. Les marques et les institutions ont peur de la trop grande polysémie des émojis. Ils vont continuer de les contrôler, de les réguler et de les monétiser», ajoute le chercheur.

Cette foisonnante créativité a le mérite de ne pas signer l'arrêt de mort des émoticônes. «Non, la gen Z ne va pas enterrer les émojis, et encore moins l'émoji “pleure de rire”», conclut Pierre Halté. Les usages vont continuer à se modifier, à s'hybrider avec les gifs, les mèmes, l'art ASCII et tout ce qui forme cette culture graphique du web. Ce n'est pas tant la jeune génération qui risque de tuer les émojis que les plateformes qui s'arrogent le droit de délimiter leur usage. Émoji clin d'œil.

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