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L'influence de «l'Instafood», ou quand les parents voient rouge

Temps de lecture : 6 min

Ah, les fruits rouges! Ça fait du bien au palais, un peu moins au porte-monnaie.

Instagram est obsédé par les fruits rouges, et certains parents en souffrent. | 9767269 via Pixabay
Instagram est obsédé par les fruits rouges, et certains parents en souffrent. | 9767269 via Pixabay

«Mes enfants raffolent des fruits rouges, ça va me ruiner –aidez-moi!» Rien de grave, sauf pour les parents CSP+ de 2021, ceux qui veulent nourrir aux mieux leur progéniture. «Si vous avez un enfant, vous apprendrez bien vite qu'il faut maintenant prévoir un budget pour avoir des fruits rouges frais au quotidien, et que votre budget initial, quel qu'il soit, devra être revu», a écrit @wdgilson sur Twitter cette année. Plus récemment, @jeffalanmiller s'en est amusé: «Mon plan d'épargne pour la retraite est d'attendre que mes enfants atteignent un âge où je n'aurais plus à mettre des sommes exorbitantes chaque semaine dans le lait et les fruits rouges.»

Je me reconnais complètement dans ce tweet: ma fille peut engloutir une de ces barquettes de framboises de supermarché à 4 dollars (3,30 euros) en moins de cinq minutes. Et même si j'ai réussi à en acheter moins ces dernières années –en consultant mes comptes, j'avais découvert l'énorme trou dans le budget des courses que cette obsession de ma fille avait causé–, je continue de lui acheter des fruits hors-saison coûteux que je n'achèterais même pas pour moi. Et elle en redemande.

Pourquoi devrait-on payer tous ces trucs sous prétexte qu'on peut se le permettre –mais pas vraiment non plus? Alors que les fraises, myrtilles et framboises sont devenues des fruits omniprésents toute l'année dans les comptes food pour enfants sur Instagram –cet univers merveilleux et coloré où les arcs-en-ciel de fruits et les super boîtes PlanetBox règnent en maître– certains parents commencent à se plaindre de cette obsession. «Est-ce qu'on peut parler de cette tendance à sur-représenter les fruits rouges frais dans les posts food pour enfants?», commente un internaute sous une publication d'Amy Palanjian, qui tient le compte @yummytoddlerfood. «On les trouve dans la plupart des repas que je vois sur Instagram, et, là où j'habite, ils sont très chers la majorité de l'année et ne se conservent pas longtemps.»

Injonction du bio et prix exorbitants

Un autre problème si vos enfants sont des berries-addicts et que vous acceptez de leur offrir ce qu'ils veulent: la contrainte d'acheter du bio. «J'étais dans un magasin et un homme plus âgé m'a indiqué où étaient les myrtilles bio», peut-on lire dans les commentaires sous un post du compte Instagram très populaire @kids.eat.in.color. «Je lui ai dit: “Merci, mais je ne cherche pas de bio.” Il a jeté un coup d'œil à mes enfants et m'a lancé un mauvais regard, plein de jugement.»

Palanjian a récemment posté une publication dans laquelle elle affiche son désaccord avec la liste des «Douze horreurs» («Dirty Dozen») listées par l'Environmental Working Group alias EWG. Chaque année, le groupe publie une liste des douze fruits et légumes qui contiennent le plus de résidus de pesticides, dans le but d'encourager la consommation de produits bio (la blogueuse désapprouve ce système, pour des raisons que Slate avait déjà évoquées). Sous ce post, on peut lire beaucoup de commentaires de personnes qui culpabilisaient d'acheter des fruits rouges non bio, et qui ont été rassurées par son point de vue.

Ces prix jugés excessifs, dont les parents de la classe moyenne supérieure se plaignent, rendent impossible l'accès aux baies fraîches pour d'autres, comme l'ont fait remarquer des internautes sur le réseau social où les fruits rouges sont stars. Dalina Soto, propriétaire du compte @your.latina.nutritionist, a raconté qu'elle était allée faire les courses avec sa fille, qui «ADORE les fruits rouges», et avait pris un paquet d'un kilo de mûres, de myrtilles et de framboises.

À la caisse, elle a vu qu'elle en avait pour 18,25 dollars (15 euros). «J'ai les moyens d'acheter ça, mais WTF, dit-elle. Je pouvais entendre ma mère me dire “tu ta loca, pon eso pa'tra!” [“Tu es folle, repose ça tout de suite!”]» Elle a plutôt opté pour un seau de la même quantité de myrtilles pour 7,99 dollars (6,60 euros), mais précise malgré tout que c'est «probablement plus que ce que gagne un employé de ce magasin en une heure de travail».

Je me suis demandé ce que ces gens, qui n'arrêtent pas de montrer des fruits rouges sur Instagram, pensent de leur prix. «Pour être honnête, j'avoue que je poste souvent des photos avec des baies fraîches parce que ça rend bien, mais j'essaie de travailler avec d'autres types de fruits (comme les pommes et les bananes, et les fruits en conserve) pour plus de diversité», déclare Amy Palanjian dans un e-mail.

Sur son compte Instagram plus réaliste qu'ambitieux, elle essaie de prendre en compte le facteur de l'accès aux produits quand elle publie du contenu. Comme Jennifer Anderson de @kids.eat.in.color, elle vante souvent les mérites des fruits surgelés et des fruits en conserve, «qui sont souvent plus fiables en matière de goût,et ne pourriront jamais avant que vous ayez eu le temps de les manger –ce qui peut être très pratique avec des jeunes enfants qui changent de goûts tous les jours!»

Les enfants d'aujourd'hui, trop gâtés?

«Depuis que j'ai une meilleure situation financière, je dois investir dans des tonnes de fruits rouges», témoigne Stephanie Hershinow, mère d'un bébé et d'un enfant de 3 ans, dans un tweet récent. Je lui ai demandé de développer, et elle a expliqué qu'elle achète l'équivalent d'«un demi-litre» de baies par semaine, selon la saison, et stocke aussi «ces énormes paquets de fruits rouges surgelés de la marque Costco» pour les smoothies. «Mon fils est un grand amateur de fraises, il pourrait en manger toute la journée», écrit Hershinow dans un e-mail. «Ma fille de 10 mois mangera autant de myrtilles que vous pourrez lui en écraser. On croirait voir Lucy dans l'épisode où elle mange des chocolats sur le tapis roulant de l'usine [en référence à la série américaine I love Lucy des années 50, ndlr]

Hershinow se souvient de ses grands-parents qui cultivaient des fraises et des mûres dans leur jardin. «Mon anniversaire est en juin, on prenait toujours une charlotte aux fraises pour l'occasion, et ça me faisait vraiment me sentir en été, dit-elle. En dehors de ça, je ne me crois pas qu'on en prenait au supermarché. Je ne dis pas qu'on ne l'a jamais fait, mais on était une famille de la classe ouvrière, qui vivait à la campagne en Virginie, ce n'était donc certainement pas ce qu'on achetait en premier».

Son récit me rappelle mon enfance, sûrement similaire à la sienne: je vivais à la campagne dans le New Hampshire, dans une famille de classe moyenne. On faisait rarement les courses, mais l'été, c'était la fête, et parfois on avait même un bol de fraises décongelées avec de la crème chantilly pour plus de gourmandise. Je pourrais reproduire ce modèle avec mes enfants. Pourquoi je ne le fais pas?

Le piège des fruits rouges est le dilemme typique de beaucoup de parents américains de la classe moyenne supérieure au XXIe siècle. Dans un article de 2017 du New Yorker au sujet de la fameuse marque de fruits rouges Driscoll's (l'entreprise qui s'est donné pour mission d'offrir «les quatre baies, toute l'année» dans les années 1980, et a fini par réussir à dominer le marché et gagner l'affection des enfants), Dana Goodyear avait consulté un stratège de la marque, qui lui avait expliqué que les fruits rouges sont le genre de nourriture qu'on associe souvent à la joie, au bonheur. En effet, ces fraises semblent être un pur délice, un goûter idéal pour les enfants. Elles leur donnent l'occasion de prendre du plaisir à manger quelque chose de nourrissant, pour une fois. Ce qu'on s'efforce s'oublier, c'est que tout le monde n'a pas le droit à ces gourmandises, que leur prix va faire exploser notre compte en banque, et qu'elles sont produites par une main d'œuvre très, très peu payée.

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