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La situation en Birmanie rappelle le début de la guerre en Syrie

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La réinstallation d'un régime militaire et autoritaire est particulièrement mal vue par la communauté internationale. Mais l'ONU et l'Asean sont pour l'instant impuissantes face à la junte.

Le général Min Aung Hlaing, chef d'état-major de l'armée birmane, inspecte un pont près de la capitale, Naypyidaw, le 29 août 2018, après des inondations. | Thet Aung / AFP
Le général Min Aung Hlaing, chef d'état-major de l'armée birmane, inspecte un pont près de la capitale, Naypyidaw, le 29 août 2018, après des inondations. | Thet Aung / AFP

Le temps n'est plus où les coups d'État ne provoquaient aucune protestation internationale. Les pays du Sud-Est asiatique voisins de la Birmanie sont visiblement inquiets de la prise de pouvoir par l'armée le 1er février. Le 24 avril, le général Min Aung Hlaing, chef d'état-major de l'armée birmane, n'a pas pu refuser d'aller à Jakarta pour participer au sommet organisé par les pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean). Cette réunion était précisément consacrée à la situation de la Birmanie, elle-même membre de cette association. L'Asean, qui compte une dizaine de pays, a été créée au temps de la Guerre froide et se définit aujourd'hui comme un espace où «peuvent se régler les problèmes régionaux».

Ce 24 avril, les dirigeants de l'Indonésie, du Vietnam, de Singapour, de la Malaisie, du Cambodge et de Brunei étaient présents, ainsi que les ministres des Affaires étrangères du Laos, de la Thaïlande et des Philippines. Le général Min Aung Hlaing a été reçu en Indonésie en tant que «chef de l'armée birmane». À aucun moment, il n'a été reconnu comme dirigeant de la Birmanie. Il n'a pas eu droit à un entretien particulier avec les dirigeants du sommet. En revanche, il a pu entendre le président indonésien, Joko Widodo, synthétiser le point de vue de l'Asean en demandant que les militaires birmans arrêtent les violences, restaurent la démocratie, libèrent les prisonniers politiques, autorisent une aide humanitaire.

Lee Hsien Loong, le Premier ministre de Singapour, a estimé sans plus de précision que le leader de la junte birmane avait «entendu» ce discours ferme et qu'il n'était pas opposé «à ce que l'Asean joue un rôle constructif dans la résolution de la crise birmane». Le communiqué final de ce sommet réclame en tout cas que des émissaires de l'Asean «aient accès et puissent dialoguer avec toutes les parties en cause dans le pays et ainsi faciliter la médiation». La question des prisonniers politiques n'apparaît pas dans ce texte, signe que Min Aung Hlaing s'y est opposé.

Les suites en Birmanie de ce qui s'est dit le 24 avril à Jakarta sont difficiles à prévoir. Pendant ce sommet, les manifestations se sont poursuivies en Birmanie et ont été, comme les jours précédents, fermement réprimées. L'Asean attend clairement un autre comportement de la junte birmane et est prête à organiser des contrôles sur place. Mais le Global New Light of Myanmar, le journal contrôlé par l'armée birmane, indiquait simplement le 25 avril qu'au cours de cette réunion de l'Asean, le général Min Aung Hlaing avait parlé des «changements politiques» du pays. Il n'est pas fait allusion à l'arrêt des violences demandé par l'Asean.

Les généraux birmans putschistes s'attendaient-ils à ce qu'ils ont provoqué? Une intense hostilité est apparue contre ce nouveau pouvoir, qui fait revenir le pays des années en arrière. Dans la plupart des villes birmanes, des manifestations se succèdent pour réclamer le retour à la démocratie et la libération de la dirigeante Aung San Suu Kyi. L'armée réprime durement. L'Association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP), organisation non gouvernementale très présente en Birmanie, estime que près de 3.000 personnes ont été arrêtées et plus de 700 manifestants tués depuis début février. Le régime n'en reconnaît que 248.

Manifestation contre le coup d'État, à Yangon, le 26 avril 2021. | STR / AFP

Il devient dangereux de manifester mais les opposants multiplient les modes de contestation. Ils défilent sous des bannières où il est souvent écrit «Rendez le pouvoir au peuple» ou «Renversons l'ère de la peur». Ils répandent de la peinture rouge dans les rues et en aspergent sur les installations publiques. Il arrive que les habitantes d'un quartier suspendent au-dessus de la chaussés des robes et des dessous féminins car les soldats détestent, par superstition, passer dessous.

Trente ans de mainmise des militaires sur le pouvoir

Dans ce contexte, les dignitaires de l'armée birmane durcissent leur position. Ils veulent visiblement retrouver le pouvoir qu'ils détenaient naguère. En 1962, à la suite d'un coup d'État, les militaires ont installé une première dictature. Ils ont, en 1988, accentué leur emprise en réprimant une révolte populaire. En 1989, ils donnent au pays le nom de «Myanmar» avant d'organiser l'année suivante des élections qu'ils pensent gagner aisément. Or, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) obtient plus de 80% des voix lors de ce scrutin. Ce parti d'opposition est mené par Aung San Suu Kyi. Née en 1945, elle est la fille du général Bogyoke Aung San qui, en 1947, a négocié auprès des Britanniques l'indépendance de la Birmanie avant d'être assassiné.

La réaction des généraux à cet échec électoral sera radicale. Pendant plus de vingt ans, la Birmanie va rester un pays fermé, sous l'autorité de militaires peu connus hors du pays. Aung San Suu Kyi est quant à elle assignée à résidence. Elle affirme son adhésion aux principes de la démocratie. En 1991, le prix Nobel de la paix lui est attribué. De leur côté, les généraux au pouvoir transposent la capitale de la Birmanie dans une ville nouvelle, Naypyidaw, à 300 kilomètres à l'intérieur des terres car ils estiment que la ville portuaire de Yangon pourrait trop facilement être attaquée.

En 2007, l'augmentation des prix provoque une révolte, qui va prendre le nom de «révolution safran», en raison de la couleur des robes des nombreux moines qui participent aux manifestations. Ils sont violemment frappés par la police de la junte qui opère également des rafles dans les monastères. Puis, en 2008, le cyclone tropical Nargis frappe la Birmanie, faisant officiellement 130.000 morts. Le gouvernement birman repousse largement l'aide internationale.

Manifestation pro-démocratie à l'occasion du premier anniversaire de la «révolution safran», le 26 septembre 2008 à New Delhi (Inde). | Raveendran / AFP

Mais en 2011, contre toute attente, le régime s'assouplit. Peut-être s'agit-il d'améliorer l'image de la Birmanie. La LND devient légale et Aung San Suu Kyi est autorisée à parcourir le pays. L'accès à internet s'ouvre, le droit de se syndiquer est décrété et près de 7.000 prisonniers sont amnistiés. Hillary Clinton, secrétaire d'État de Barack Obama, se rend alors en Birmanie où elle rencontre les autorités ainsi que Aung San Suu Kyi. En 2015, la LND remporte les élections législatives avec 78% des voix et celle qui est surnommée «Mère Suu» devient «conseillère spéciale de l'État», un poste équivalent à chef de gouvernement. Elle y restera jusqu'à ce 1er février 2021.

Cependant, les militaires restent présents et interdisent tout changement à la Constitution qu'ils ont mise en place. Ils détiennent par ailleurs trois ministères importants: la Défense, l'Intérieur et les Frontières. En juillet 2020, à la suite de l'attaque de postes de police dans l'ouest du pays, les généraux montrent leur pouvoir en intensifiant les attaques que l'armée mène depuis 2017 contre la population des Rohingyas. Cette minorité musulmane ne représente que 4% de la population birmane. Selon l'ONU, qui parle d'un «nettoyage ethnique», une dizaine de milliers de Rohingyas ont été tués ces dernières années et près d'un million de personnes sont allées se réfugier dans des camps surpeuplés au Bangladesh. Probablement était-il difficile pour Aung San Suu Kyi de s'opposer à cette répression. En tout cas, elle ne l'a pas fait et sa réputation internationale en a beaucoup souffert.

À l'intérieur de la Birmanie, malgré des difficultés économiques grandissantes, le prestige d'Aung San Suu Kyi est resté considérable. Et lorsqu'une nouvelle fois, dans ce pays de 54 millions d'habitants, des élections sont organisées en novembre 2020, la LND remporte 82% des sièges. Le parti soutenu par les militaires doit se contenter du reste. Ce camouflet a probablement contribué à la décision de l'armée d'éliminer Aung San Suu Kyi, qui est désormais en résidence surveillée quelque part à Naypyidaw. Les nouvelles autorités birmanes accumulent toutes sortes d'accusations contre elle. En février, il a été annoncé qu'elle allait être jugée pour avoir importé illégalement des talkies-walkies. Puis elle a été accusée d'avoir violé la loi sur la gestion des catastrophes naturelles. Et, le 25 mars, de nouvelles procédures ont été lancées pour «violation de secrets d'État» et «incitation aux troubles publics».

Tout comme de nombreuses personnes proches politiquement d'Aung San Suu Kyi, Win Myint, président de la République birmane, a été arrêté. Les militaires ont décrété un état d'urgence pour une durée d'un an et Min Aung Hlaing détient désormais tous les pouvoirs: «législatifs, judiciaires et administratifs». La raison officiellement donnée au coup d'État est qu'il y aurait eu de «grandes fraudes électorales» lors du scrutin législatif de novembre 2020.

Pour la Chine, priorité au développement économique

Sur la scène internationale, les condamnations de ce coup d'État se sont très vite multipliées. Le 11 février, Joe Biden, le président des États-Unis, appelle «à libérer immédiatement tous les dirigeants politiques élus démocratiquement». Il annonce en même temps que les avoirs américains dont bénéficie le gouvernement birman sont gelés. Au fil des semaines et de la montée des violences, les pays occidentaux prennent des positions de plus en plus fermes. Le 29 mars, Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, «réitère, avec la plus grande fermeté, la condamnation par la France de la répression brutale par les forces de sécurité birmanes et des crimes graves qu'elles perpétuent contre les populations». La tonalité de Josep Borrell, le chef de la diplomatie de l'Union européenne, est la même. Le 28 mars, il dénonce la «voie insensée» choisie par la junte et condamne «une escalade de la violence inacceptable».

De son côté, le Conseil de sécurité de l'ONU, lors de plusieurs réunions, va exprimer son inquiétude à propos des événements en Birmanie. Le 10 mars, il condamne «fermement» les violences à l'encontre des manifestants et appelle à une «désescalade» et au «dialogue». Mais la Russie et la Chine, deux des membres permanents du Conseil, bloquent toute possibilité de sanctions contre le nouveau régime birman. La Russie entretient de bonnes relations avec les généraux birmans putschistes auxquels, par le passé, elle a vendu une grande quantité d'armes. Quant à la Chine, elle se maintient dans une position de neutralité. Début février, la presse chinoise se contentait de qualifier le coup d'État en Birmanie de simple «remaniement ministériel». Et le 6 avril, alors que le Conseil de sécurité de l'ONU envisageait de sanctionner la junte birmane, la Chine s'y est opposée en affirmant que cela «aggraverait la situation».

Les rapports sino-birmans sont denses et inchangés depuis longtemps. Pékin n'a jamais manifesté de désapprobation face à la démocratisation birmane qu'incarnait Aung San Suu Kyi. Celle-ci a pris soin d'entretenir une bonne relation avec le puissant voisin chinois. Lors de voyages à Pékin, elle a été reçue par Xi Jinping. Dès 2017, elle a signé un accord de coopération créant un «corridor économique Chine-Myanmar».

Aung San Suu Kyi et Xi Jinping se serrent la main au palais de l'Assemblée du Peuple (Pékin), le 24 avril 2019. | Fred Dufour / POOL / AFP

La relation chinoise avec la Birmanie est d'abord économique. De nombreux produits fabriqués dans les provinces du sud de la Chine, comme le Yunnan ou le Sichuan, sont destinés à l'exportation et expédiés via le port birman de Yangon avant d'être chargés sur des cargos chinois –ce qui est plus rapide qu'un trajet vers l'est et la mer de Chine. Dans l'autre sens, des pétroliers chinois déchargent à Yangon leur cargaison du Moyen-Orient dans les pipelines qui traversent la Birmanie, afin d'alimenter les villes du sud de la Chine. D'autre part, les entreprises chinoises sont nombreuses dans les villes birmanes. Au point d'ailleurs que, ces dernières semaines, plusieurs établissements industriels chinois ont été incendiés par des manifestants. Y compris une usine de chaussures taïwanaise.

La Chine partage plus de 1.000 kilomètres de frontière avec la Birmanie. En 2018, une nouvelle «grande muraille» a commencé à être bâtie le long de cette frontière, côté chinois. Aux dirigeants birmans qui s'étonnaient de cette construction, il a été répondu que l'objectif était d'empêcher le flux non contrôlé de Chinois qui passent en Birmanie pour y travailler clandestinement ou en revenir avec toutes sortes d'objets de contrebande, quand ce n'est pas pour aller jouer dans des tripots proches de la frontière.

En même temps, il semble bien que les nombreuses peuplades non birmanes qui vivent au nord de la Birmanie reçoivent depuis longtemps une aide de la Chine, notamment sous forme d'armes, ce qui permet ainsi à Pékin de préserver la sécurité des pipelines qui passent par ses territoires. Par ailleurs, la Chine pense être en mesure de jouer un rôle le jour où une réconciliation se négocierait entre ces populations et le pouvoir birman. Dans tout cela, il est difficile de déterminer qui contrôle le nord-est du pays, aux abords du Laos et de la Thaïlande. Cette région isolée, connue sous le nom de Triangle d'or, est parsemée de champs de pavot et alimente le commerce mondial en drogues diverses.

«Les États ne doivent pas permettre que se répètent les erreurs fatales qui ont été commises en Syrie.»
Michelle Bachelet, haute-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme

Il y a près d'une centaine de minorités différentes aux confins de la Birmanie. Leur rébellion pourrait s'ajouter à celle de la population du reste du pays. La junte militaire amplifierait alors la répression. Michelle Bachelet, la haute-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, craint que «la situation en Birmanie ne se dirige vers un conflit généralisé».

Le 13 avril, elle ajoute que «les États ne doivent pas permettre que se répètent les erreurs fatales qui ont été commises en Syrie. Là aussi, en 2011, nous avons vu des manifestations pacifiques accueillies par une force inutile et clairement disproportionnée. La répression brutale et persistante de l'État contre son propre peuple a conduit certains individus à prendre les armes, puis à une spirale de violence dans tout le pays.» Michelle Bachelet exhorte les États à «prendre des mesures immédiates, décisives et effectives» pour forcer la junte à mettre fin à la répression.

La situation en Birmanie est d'autant plus paradoxale qu'au Sud-Est asiatique, elle voisine des pays où les libertés publiques ne sont certes pas partout à l'honneur mais qui, avant tout, donnent la priorité à leur développement économique. La réinstallation d'un régime militaire et autoritaire est particulièrement mal vue par l'ensemble des pays alentours, y compris probablement la Chine. Il est cependant difficile d'imaginer comment la junte militaire pourrait abandonner le pouvoir qu'elle vient de reprendre. C'est pourtant ce que souhaitent à la fois la communauté internationale et la population birmane.

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