Monde

L'énigme du Saint-Suaire de Turin

Henri Tincq, mis à jour le 04.05.2010 à 16 h 03

Relique du Christ crucifié ou faux génial du Moyen-Age? Le Saint-Suaire de Turin déclenche toujours des passions. Deux millions de visiteurs vont défiler devant lui jusqu’à fin mai.

C'est l'une des énigmes scientifico-mystiques les plus troublantes de l'histoire. Le Saint-Suaire de Turin est, pour la première fois depuis sa restauration en 2002, exposé dans la cathédrale de la ville. Il devrait accueillir, jusqu'au 23 mai, deux millions de visiteurs. Le dimanche 2 mai, le pape Benoît XVI a vénéré cette supposée relique du Christ qui fait, depuis sa découverte au XIVe siècle, l'objet d'infinies passions et controverses sur son authenticité. Le suaire -ou linceul- de Turin est un grand drap de lin de 4,41 mètres de long sur 1,13 mètres de large contenant l'image du corps d'un homme torturé et flagellé avant d'être crucifié. S'agit-il, ainsi que l'assure une tradition populaire solidement établie, du corps du Christ enveloppé dans un linceul après sa mise à mort, comme l'attestent les Evangiles, ou, plus banalement, d'un faux du Moyen-Age, à une époque d'intense trafic de pieuses reliques? Depuis des décennies, s'affrontent les savants et experts du monde entier.

Les premiers doutes des scientifiques viennent de l'absence de repères formels pour identifier le parcours de la relique, entre la mort de Jésus et l'année 1355 où l'on trouve, pour la première fois seulement, la trace de cette pièce de lin, en France à Lirey (près de Troyes), dans la collégiale de Geoffroy de Charny, dont l'épouse organisa les premières «ostensions» (expositions) du linceul. Celle-ci, appelée Jeanne de Vergy, avait pour ancêtre un «croisé», Othon de la Roche, qui aurait ramené le précieux suaire du sac de Constantinople en 1204. Avant elle, aucun document ne mentionne la présence du linceul, malgré l'identification, faite encore aujourd'hui par certains partisans de l'authenticité, avec le mandylion, une relique de tissu de la ville d'Edesse (aujourd'hui Urfa en Turquie), transférée en 944 à Constantinople.

Déjà, l'Eglise se méfie. L'évêque de Troyes interdit les ostensions de Lirey. A la fin du XIVe siècle, le pape Clément VII les autorise, mais avec réserves. Il demande que «toute fraude cesse» et affirme que «ladite figure en représentation n'est pas le vrai suaire de Notre Seigneur»! Il faudra des conflits de propriété entre les chanoines de Lirey et les héritiers des seigneurs de Charny pour que la relique échoue, en 1453, entre les mains de Louis Ier, duc de Savoie. Elle circule alors dans plusieurs villes - Turin, Milan, Nice - , avant de se fixer définitivement à Turin à la fin du XVIe siècle. Les pressions sur le pape de Rome deviennent plus faciles. Sixte IV et Jules II autorisent le culte d'un tissu dont ils ne font même plus une représentation du linceul du Christ, mais le linceul lui-même.

Dévotion

Alors les pèlerins, les princes, les rois défilent à Turin et la dévotion ne va plus cesser. Si, avec la montée du positivisme scientifique, les contestations redoublent au XIXe siècle, les ostensions (quarante, en six siècles) attirent dans la capitale du Piémont des foules de fidèles, surtout à partir de 1898. Cette année-là, on autorise pour la première fois un photographe turinois, Secundo Pia, à prendre des clichés du suaire sur lequel, à l'œil nu, on ne distingue que la trace brunâtre et floue du cadavre d'un homme, de face et de dos. Le photographe plonge ses plaques de verre dans un bain révélateur et le négatif -qui va faire le tour du monde- se révèle beaucoup plus lisible que l'original. On voit nettement l'image d'un visage et d'un corps torturé. Les tenants de l'authenticité de la relique exultent. Les autres crient à la mystification, rappelle l'écrivain Bernard Lecomte, qui propose un remarquable récit de l'affaire dans Les secrets du Vatican.

Seul l'examen du suaire au carbone 14,  pour établir sa datation, peut départager les deux camps. Cette recherche est commandée, en 1988, par l'archevêque de Turin, le cardinal Antonio Ballestrero. En effet, l'Eglise est prudente et la datation au carbone 14 est, de loin, la plus capable d'ébranler les convictions des tenants de l'authenticité. Et ses résultats sont formels: le tissu date du Moyen-Age, et non de l'époque du Christ. Le lin ayant servi à tisser la pièce a été récolté à la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe, plus précisément entre 1283 et 1385. Les trois laboratoires indépendants de Zürich (Suisse), d'Oxford (Grande-Bretagne) et Tucson (Etats-Unis), qui ont travaillé sous la direction de Michaël Tite, du British Museum, attribuent une fiabilité de 95% à leur «fourchette» de datation. Celle-ci rejoint les études historiques qui font remonter à 1355 la première apparition du suaire à Lirey en France.

En datant la relique à l'époque médiévale, ces scientifiques ont ruiné la thèse de l'authenticité. On aurait pu croire à la fin de l'affaire et du mystère. Mais c'était compter sans de virulentes contre-offensives. Le Centre international d'études sur le linceul de Turin (CIELT), invoquant des erreurs méthodologiques, conteste l'intérêt des fragments de tissu soumis à l'examen au carbone 14. Prélevés sur des franges, hors de l'image du crucifié, ces échantillons ne seraient pas des specimens probants. D'autres chercheurs objectent que de possibles pollutions ont pu fausser les résultats de la datation. Des dépôts de bactéries et de virus ont formé, sur les fils de lin, une sorte de revêtement bioplastique susceptible d'apporter un supplément de carbone 14. Selon une autre thèse, c'est un incendie qui, en 1532 à Chambéry, a abîmé le tissu et a pu «charger isotopiquement le linceul en carbone 14».

Inscriptions mystérieuses

Régulièrement, des «révélations» relancent l'intérêt des médias et des éditeurs (livres, films, cassettes), qui, sur fond de crédulité et de polémique, ont mesuré le profit à tirer de cet interminable feuilleton. De nouveaux arguments, allant dans le sens de l'authenticité du suaire, sont avancés en 1998 en France par André Marion, chercheur à l'Institut d'optique théorique d'Orsay: grâce à la numérisation de photographies du linceul, il a réussi à déchiffrer des inscriptions sur le suaire, que des chercheurs italiens avaient relevées sans les identifier complètement. Ses travaux ont établi que le linceul portait l'inscription «innece» (à mort), qui pourrait ressembler à l'arrêt prononcé contre Jésus, ou encore «Nazarenus» (le Nazaréen). Mais rien ne permet, pour autant, de dater de telles inscriptions.

Suaire authentique du Christ ou fausse relique du Moyen-Age? Même si le faux médiéval est devenu la thèse officielle depuis la datation au carbone 14, le mystère est loin d'être totalement éclairci. La nature et le processus de formation de l'image sur le Saint-Suaire restent inexpliqués. S'il s'agit bien d'un faux, il est génial. On est sûr que cette image n'est pas une peinture et que l'homme dont les traits sont reproduits sur le suaire est effectivement un supplicié, soumis aux mêmes traitements que ceux décrits dans les récits de la Passion (flagellation, couronne d'épines, traces de coups). On a compté plus de sept cents blessures sur le corps de l'homme du linceul. S'il s'agit d'un faux du Moyen-Age, il aurait fallu que le faussaire ait flagellé, crucifié et assassiné un de ses contemporains dans les conditions exactes de la mise à mort de Jésus de Nazareth. «Cette hypothèse, sur le strict terrain scientifique, ne peut évidemment être exclue, mais elle frôle les limites du bon sens», écrit Bernard Lecomte.

Pollens

L'étude des pollens trouvés sur le tissu sacré est aussi troublante. Max Frei, un criminologue de Zürich, confirmé par les travaux d'un expert israélien, Avinoam Danin, a pu établir que cinquante-huit traces de pollen (soit 80%) viennent bien du Moyen-Orient. On y trouve même des résidus d'un carbonate de calcium provenant du travertin, pierre de construction utilisée dans certaines villes de la Méditerranée, notamment Jérusalem. Ces éléments, qui vont aussi dans le sens de l'authenticité, encouragent les hypothèses les plus folles, notamment celle d'un éventuel clonage du crucifié à l'aide du sang contenu dans la toile de lin. Sur Internet, des sectes comme le Second Coming Project en Californie proposent de tenter ce clonage pour accélérer le retour du Messie sur la terre!

De leur côté, les autorités catholiques considèrent le Saint-Suaire comme une «authentique relique», mais elles ne cautionnent, de manière formelle, ni les partisans de l'authenticité, ni ses adversaires. Elles mettent en garde les fidèles contre toute idolâtrie qui voudrait en faire une preuve absolue de la souffrance du Christ. «Le suaire n'est pas le Christ. Sa force évocatrice et sa valeur consistent uniquement à nous amener à lui», disait un archevêque de Turin il y a quelques années. Le pape Benoît XVI, en visite au Saint-Suaire, n'a pas dit autre chose, soulignant que le Saint Suaire permettait de voir «les reflets de nos problèmes dans les souffrances du Christ. C'est précisément pour cela qu'il est un signe d'espérance.»

Henri Tincq

Photo: Le Saint-Suaire à Turin le 2 mai 2010, REUTERS/Alessandro Garofalo

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