Culture

«Ganja & Hess», morsure à vif d'un passé incandescent

Temps de lecture : 6 min

L'édition DVD du film de Bill Gunn, sortie près de cinquante ans après sa réalisation, donne enfin accès à une œuvre inventive et provocante, faux film de vampire et vrai brûlot, jalon majeur de l'histoire du cinéma afro-américain.

Ganja (Marlene Clark), forte femme qui n'est pas au bout de ses surprises. | Capricci
Ganja (Marlene Clark), forte femme qui n'est pas au bout de ses surprises. | Capricci

L'histoire peut se raconter de deux manières, depuis aujourd'hui ou depuis le moment où elle a commencé, il y a un demi-siècle. Mais c'est sans doute en la reprenant depuis le début qu'on perçoit le mieux combien Ganja & Hess est un film important aujourd'hui.

Parce qu'à le rencontrer comme ça au détour d'une programmation ou d'un bac de DVD, le risque existe d'être dérouté –le mot est faible– par cette déferlante d'embardées entre codes du film de vampire, mythologie africaine, burlesque psychédélique et vigueur pamphlétaire.

Le deuxième et dernier film mis en scène par Bill Gunn est déstabilisant aujourd'hui comme il le fut à l'époque de sa réalisation, en 1972. Il est aussi une œuvre importante dans l'histoire du cinéma comme dans la difficile et douloureuse histoire de l'entrée dans la lumière des minorités, histoire toujours en cours.

Lorsqu'il réalise ce film, Gunn est un scénariste et dramaturge noir de 38 ans, ayant obtenu une certaine reconnaissance professionnelle au théâtre, ce qui lui a valu d'écrire le script du Propriétaire, premier film de Hal Ashby (qui deviendra célèbre grâce au deuxième, Harold et Maud) au tout début de la décennie.

En 1970, il réalisait lui aussi son premier film, Stop, produit par la Warner... qui le remisa aussitôt sur une étagère sans le distribuer, à la suite d'un classement X surtout pour sa dimension homosexuelle.

Le filon de la Blaxploitation

Mais à ce moment-là, les grands studios, en pleine déconfiture, avaient trouvé un filon qu'ils allaient exploiter pendant quelques années: le film de genre avec et pour des Noirs. Ce qu'on allait appeler la Blaxploitation.

Le mouvement ne venait pas de Hollywood mais du cinéma indépendant, avec un film ouvertement transgressif et revendicatif, Sweet Sweetback's Baadasssss Song du cinéaste, acteur, écrivain et musicien Melvin Van Peebles (1971).

Le film obtient un succès inattendu avec un box-office (100 fois son –dérisoire– budget), ce qui attire l'attention de l'industrie. Le phénomène suscite la production d'une palanquée de films, eux aussi autour d'histoires de gangsters et de flics noirs, filmées par des équipes elles aussi principalement afro-américaines.

Les plus connus sont Les Nuits rouges de Harlem (1971) de Gordon Parks avec l'inspecteur Shaft joué par Richard Roundterre, et Superfly (1971), signé par Gordon Parks Jr, fils du précédent. Les dates ici sont importantes, elles témoignent de la rapidité avec laquelle tout cela s'est mis en place.

Ces films suscitent un discours autour de la fierté accompagnant le fait que les personnages principaux sont noirs, mais aussi la discussion quant au fait qu'ils s'inscrivent dans le cadre de récits et de mises en scène calquées sur les modèles dominants d'une société qui continue d'opprimer les minorités –débat qui ne ressurgira que de façon très marginale lorsque, des décennies plus tard, le blockbuster Black Panther deviendra le supposé nouvel emblème de la Black Pride.

Polars et films d'horreur

Si le polar fournit, de très loin, le principal cadre de référence aux films de Blaxploitation, d'autres genres sont explorés. Ainsi notamment le film d'horreur, avec le succès de l'explicitement titré Blacula (1972).

C'est dans ce contexte que des producteurs, Jack Jordan et Quentin Kelly, passent commande à Bill Gunn d'un film de vampires noirs. La réponse, Ganja & Hess, ne leur plaira pas du tout.

Le réalisateur Bill Gunn dans un second rôle décisif et exposé. | Capricci

Le film bénéficie pourtant, pour interpéter le personnage principal, ce Dr Hess Green devenu dépendant au sang humain, d'un acteur ayant conquis une certaine visibilité grâce à son rôle majeur dans le déjà culte La Nuit des morts vivants de George Romero, Duane Jones.

À partir des prémices classiques du film de vampire, le film déploie une succession de séquences oniriques, burlesques ou provocatrices (ou tout cela à la fois), avec aussi une liberté de filmer les corps –noirs, nus, femme et homme– tout à fait inattendue.

Il renvoie aux phénomènes d'addictions, à l'histoire de l'art comme enjeu politique, aux héritages culturels –et très peu à la figure romanesque du vampire, le mot n'est d'ailleurs jamais prononcé.

Quand Ganja entre en scène

Le film commence avec un extraordinaire preacher qui s'avérera un personnage secondaire. La succession des scènes ne suit aucune chronologie, digresse, s'éclate ou se roule en boule: avec une détermination qui n'empêche pas les sourires à la dérobée, Gunn déploie son film dans un registre plus proche de la transe que de la narration conventionnelle.

Ganja & Hess trouve toute son ampleur avec l'arrivée de son héroïne, jouée par Marlene Clark, qui n'a à l'évidence pas eu la carrière qu'elle méritait. Sensuelle et ironique, d'une vitalité qui irradie l'écran, elle déplace et intensifie toute l'inventivité de la proposition de Bill Gunn, bien décidé à toréer à mort les poncifs du film d'horreur.

Lui-même interprète d'un second rôle qui le promet à un funeste destin, Gunn accueille dans son film une séquence, ajoutée pendant le tournage et improvisée par l'actrice, qui transporte toute l'œuvre dans une autre dimension.

Marlene Clark dont la puissance d'incarnation irradie le film. | Capture d'écran du DVD

Au cours de ce monologue, l'actrice impose avec une puissance bouleversante l'arrière-plan social, racial et sexiste des opérations de baroque sanglant et de comique macabre qu'inventent les péripéties de Ganja & Hess.

Une formidable aventure musicale

Aux multiples qualités –narratives, visuelles, sensuelles, humoristiques– du film, il faut ajouter une très étonnante bande-son. La musique a joué un rôle significatif dans la popularité des films de Blaxploitation, avec notamment les BO mémorables d'Isaac Hayes pour Les Nuits rouges de Harlem et de Curtis Mayfield pour Superfly (mais Marvin Gaye, James Brown, Quincy Jones ont aussi composé pour les films de cet ensemble).

La présence inspirée du gospel (enregistré à l'église près de chez lui par Gunn) dans Ganja & Hess. | Capture d'écran du DVD

Supervisées par Sam Waymon, frère de Nina Simone et expérimentateur musical plein d'audace, les musiques que fait entendre le film couvrent un spectre beaucoup plus vaste. Des sonorités traditionnelles africaines au gospel, du folk à l'électroacoustique, de la musique concrète à la soul électrique, la bande-son de Ganja & Hess témoigne d'une inventivité qui ne se dément jamais –et qui préfigure à certains égards l'afrofuturisme.

Torpillé par les producteurs

Lorsqu'ils découvrent le film, Jordan et Kelly, les producteurs, sont furieux. L'invitation par la Semaine de la critique au Festival de Cannes, où il est apprécié, aurait pu les rassurer, mais les médias américains le démolissent.

Gunn publie dans le New York Times un article intitulé «To Be a Black Artist». Faisant écho à la pensée de la négritude, il écrit: «Vos articles et vos journaux doivent comprendre qu'ils contrôlent la créativité du cinéma et du théâtre noirs avec un regard blanc.»

Sous le signe de la transe. | Capricci

Les producteurs, eux, revendent le film à une autre société, Heritage, qui le donne à un nouveau monteur, lequel en sabote méticuleusement toute l'originalité. Ganja & Hess devient une sorte de porno soft horrifique destiné aux drive-in et vidéoclubs des ghettos, mis en circulation sous plusieurs titres –Blood Couple, Double Possession, Black Vampire, Black Evil...

Dans les bonus qui accompagnent l'édition actuelle, le monteur de la vraie version, Victor Kanefsky, raconte avec un mélange de fureur et d'ironie la découverte par Gunn et lui des tripatouillages des ayants droit.

En avance sur son temps

Sauvé grâce au dépôt d'une copie d'origine au Musée d'art moderne de New York, le véritable Ganja & Hess, après un long purgatoire, a été redécouvert dans les années 2010, pour devenir un cas exemplaire de la douloureuse trajectoire du cinéma noir. En 2014, Spike Lee lui a rendu hommage en réalisant un remake, le pas très mémorable Da Sweet Blood of Jesus.

Bill Gunn, quant à lui, tournera encore une série pour la télévision, le «soap opera expérimental» Personnal Problems en 1980. Il aura une carrière d'acteur, à la télé et au théâtre jusqu'à sa mort à 54 ans, en 1989. Pour l'occasion, une copie de Stop réapparaît fugacement dans un musée, le Whitney, avant de redisparaître.

Vingt ans plus tard, une cassette VHS du même film est présentée par le grand programmateur cinéphile new-yorkais Jake Perlin dans un autre musée, le BAM, et Ganja & Hess bénéficie d'une séance de prestige. Le lent retour vers la lumière est amorcé –en France, il a connu une étape importante avec sa projection par le Festival des 3 Continents en 2019. Désormais, de nombreuses personnalités du cinéma saluent cette œuvre en avance sur son temps.

À présent rendu accessible en France grâce à une belle édition (DVD et Blu-ray) aux bonus instructifs et accompagné d'un livret bien documenté, le film mérite de trouver enfin la place qu'il mérite. Une place de choix à la fois dans la mémoire du cinéma afro-américain et dans celle des expérimentations formelles d'une période qui fut, aux États-Unis notamment, si créative, avant que dans l'expression «Nouvel Hollywood», Hollywood ne reprenne l'ascendant sur le nouveau.

Ganja & Hess

De Bill Gunn

Avec Duane Jones, Marlene Clark

Combo (DVD et Blu-ray) édition Capricci

1h52

Sortie le 6 avril 2021

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