Économie

Le cours du dogecoin, la monnaie numérique la plus débile au monde, est monté de 106% en une seule journée

Temps de lecture : 5 min

S'il est inutile à long terme en tant que monnaie, ce mème transformé en actif négociable a quand même fait des millionnaires.

Le dogecoin a connu des flambées, des dévissages et encore des flambées grâce à Elon Musk qui le qualifie de «crypto du peuple». | Дмитрий Шустов via Flickr
Le dogecoin a connu des flambées, des dévissages et encore des flambées grâce à Elon Musk qui le qualifie de «crypto du peuple». | Дмитрий Шустов via Flickr

Je m'étais réveillé ce matin avec la ferme intention d'écrire un article un peu sérieux pour Slate.com –un truc sur la guerre que le Parti républicain entend mener contre les entreprises wokes et tout le toutim. Mais au lieu de cela, normal, je me suis mis à patauger dans l'abîme Twitter où un financier sur quatre de ma timeline semblait tout affairé à blaguer sur la dernière flambée du dogecoin, la cryptomonnaie flanquée d'une tête de chien. À l'heure où j'écris ces lignes, la monnaie numérique la plus sciemment débile du monde a gagné plus de 6.000% depuis janvier, et 106% en une seule journée. On compte aujourd'hui d'authentiques millionnaires en dogecoins. Et c'est là que je me suis dit: pourquoi pas?

Je ne suis pas un féru de crypto. Avant cet après-midi, je n'en avais jamais acheté. Le bitcoin et ses héritiers m'ont toujours apparu comme des solutions technologiques en recherche d'un problème et quand on sait qu'ils sont aujourd'hui en passe de produire une belle catastrophe écologique vu la quantité d'électricité dévorée par les fermes de serveurs que requiert le minage, autant dire que les considérer comme un investissement spéculatif frôle l'immoralité. (Littéralement, ça pompe autant de jus que toute l'Argentine.)

Mais la pandémie traîne en longueur et nous avons tous besoin d'un petit peu d'exaltation. Alors, après avoir vu ces derniers mois la moitié de l'internet déverser allègrement du pognon dans ces marchés surréalistes galvanisés par Reddit, je me suis dit que ça ne pouvait pas faire de mal de mettre 100 dollars là-dedans [82,9 euros] et de rigoler un tout petit peu[1]. En outre, quand on y songe, le dogecoin est vraiment la parodie qui a présagé de notre époque actuelle bourrée de mèmes et de frénésies financières absurdes. Alors il mérite un minimum de respect. Ou, du moins, un peu de gratitude.

Un bitcoin en plus débile

Après tout, nous avons bien affaire à un authentique mème transformé en un actif négociable par la seule force de l'enthousiasme de geeks. Il n'y a pas de vraie raison au dogecoin. C'était censé être une énième connerie éphémère d'internet. En 2013, la manie du bitcoin connaissait sa première flambée et tout le monde partageait des mèmes doge –une photo d'un shiba inu à l'air surpris/effrayé/dubitatif se parlant à lui-même en comic sans et en formules fort peu grammaticales comme «wow, much scared» ou encore «very snack». Un plaisantin australien avait tweeté: «J'investis dans le dogecoin, je sens que ça va être énorme.»

Puis un autre type l'avait pris au mot et réellement donné naissance au dogecoin en modifiant un code bitcoin. La sauce est montée sur Reddit où tout le monde trouvait le concept à se tordre et lâchait ses dogecoins pour récompenser les commentaires les plus hilarants. Alors la valeur a commencé à augmenter et, en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le dire, des gens faisaient des dons de dogecoin pour que la véritable équipe jamaïcaine de bobsleigh puisse participer aux Jeux olympiques. Le tout avant que les escrocs n'affluent dans la bubulle et que le truc, inévitablement, ne s'effondre.

Le mème doge. | Euterpia via Wikimedia Commons

À l'époque, je me souviens avoir pensé que dogecoin devait être la partie émergée de l'iceberg cryptographique. Je travaillais alors pour The Atlantic où j'avais pour collègue Matt O'Brien, qui s'était taillé une petite réputation d'opposant aux chercheurs d'or sur internet. Vu que le bitcoin était, dans les faits, de l'or numérique, Matt en était venu à le détester et j'avais peu ou prou adopté son point de vue. Il était sur la même ligne que beaucoup de journalistes économiques de l'époque.

Comme l'or, le bitcoin a un biais déflationniste: il y a une quantité fixe que les utilisateurs peuvent extraire, et son offre est conçue pour croître lentement au fil du temps. Une rareté préétablie qui avait semble-t-il poussé les gens à le thésauriser dans l'espoir que sa valeur augmente plutôt que de l'utiliser comme une véritable monnaie (sans compter que les fluctuations sauvages du prix des bitcoins les rendaient également peu commodes comme monnaie d'échange réel).

Le dogecoin était comme le bitcoin, mais en plus débile et nihiliste. Si le dogecoin s'est effondré, c'est notamment parce que son extraction était trop facile à l'époque. On avait l'impression que tout mouvement technologique capable d'engendrer une bulle aussi stupide devait être proche de la fin.

La caution Elon Musk

Quoi qu'il en soit, rétrospectivement, j'aurais sans doute mieux fait d'ignorer Matt et d'ouvrir un portefeuille, car même s'il avait raison sur l'inutilité à long terme du bitcoin en tant que monnaie, il avoisine quand même actuellement les 50.000 dollars [près de 42.000 euros] après être monté à 62.000 [quasiment 52.000 euros]. Et il s'avère qu'une cybermonnaie dont l'incitation au hodl est intégrée dans son code est la classe d'actifs spéculatifs parfaite pour les capitaux des nouvelles technologies. Le dogecoin, pour sa part, a connu des flambées, des dévissages et encore d'autres flambées grâce au fondateur de Tesla/gourou de Space X/dieu du lulz Elon Musk qui le qualifie en semi (?) blaguant de «crypto du peuple» et aime bien tweeter des mèmes à son sujet de temps à autre. Comme celui-ci:

Ou celui-ci, plus récent:

Pourquoi les tweets de Musk suscitent-ils une telle ruée d'achats? Honnêtement, je n'en sais rien. Je suppose que c'est parce que Tesla a acheté pour 1,5 milliard de dollars [1,2 milliard d'euros] en bitcoins et les accepte pour payer ses voitures. Peut-être que certains croient sincèrement qu'il fera pareil avec la cryptomonnaie à tête de chien et qu'il ne fait pas seulement mumuse à agiter les marchés.

Outre les tweets de Musk, tout le marché des cryptomonnaies est en ébullition en ce moment, à la suite de l'introduction en bourse de la plateforme d'échanges Coinbase. J'ai moi-même ouvert mon propre compte en pensant que j'allais pouvoir y acheter du dogecoin. Pas de bol, la cybermonnaie n'est pas disponible sur la plateforme. J'ai donc ouvert un compte Robinhood, ce qui m'a permis d'acheter 281 de ces salopiots. Peut-être que je vais doubler ma mise et pouvoir me payer une bonne bouteille de bourbon avec le bénéfice. Ou peut-être que le cours s'effondrera à nouveau et que je garderai mes dogecoins dans un coin. Comme un petit animal numérique, un souvenir de cette époque. Wow, much bulle, very 2021.

1 — Oui, je sais, 100 dollars, c'est pathétique. Mais je suis un vieux millénial timide dont la scène financière primordiale a été l'éclatement de la bulle internet et qui investit surtout dans des fonds indiciels. Que puis-je dire d'autre? (À part: ne prenez pas cet article comme un conseil d'investissement!) Retourner à l'article

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