Société

Derrière l'affaire Mia, la peur des «abus sataniques»?

Temps de lecture : 5 min

Tous les regards sont désormais braqués sur Rémy Daillet, un «gourou» exilé en Malaisie qui répand des théories complotistes.

Rémy Daillet, en 2009, en Haute-Garonne, lors d'une «grève du froid» pour dénoncer la délocalisation de l'usine Molex. | Rémy Gabamda / AFP
Rémy Daillet, en 2009, en Haute-Garonne, lors d'une «grève du froid» pour dénoncer la délocalisation de l'usine Molex. | Rémy Gabamda / AFP

Le 13 avril, la petite Mia est enlevée par un groupe de ravisseurs, dont sa maman, Lola Montemaggi, se trouve être la commanditaire. Quelques jours plus tard, la mère et sa fille de 8 ans sont finalement retrouvées en Suisse, dans une usine abandonnée occupée par un collectif d'artistes. Présentée comme un squat au moment des révélations de l'affaire, l'usine serait en fait investie avec l'accord du propriétaire, d'après les occupants.

Alors que différents médias ont, un temps, évoqué des proches d'une mouvance survivaliste, tous les regards sont désormais braqués sur Rémy Daillet, un putschiste revendiqué. Ancien responsable du MoDem à Toulouse, cet homme à la moustache et au verbe haut expose publiquement en vidéo sa volonté de réaliser un coup d'État depuis l'automne 2020. Les ravisseurs auraient cité à plusieurs reprises son nom lors de leur garde à vue et l'intéressé, même s'il réfute le terme d'enlèvement, semblait en partie satisfait de ce coup sur sa chaîne YouTube, aujourd'hui clôturée: «Notre organisation, libre, résistante, rend des enfants kidnappés par l'État à des parents à leur demande, il n'y a donc absolument pas d'enlèvement.»

Une influence sur les ravisseurs

Rémy Daillet jubile d'autant plus que cette affaire assoit sa notoriété. Dans son camp, de nombreuses personnes commençaient à douter de l'ancien centriste et l'accusaient de n'être en réalité qu'un «agent du système». Avec cet enlèvement, l'homme, qualifié de «gourou» par différents médias, espère lever les doutes et renforcer sa communauté; il est contre le système et cette opération le prouve selon lui. «Cela doit éteindre en principe les accusations que j'aurais fait partie d'un système, du système, s'enorgueillit-il dans sa vidéo. Cela doit éteindre également l'idée que je ferais des belles promesses et que je n'agirais pas. Eh bien, la preuve est là! Nous nous battons, dans le cadre du droit national et international, et dans le cadre du droit moral.»

En plus de se légitimer auprès d'une sphère défiante envers les institutions, le voilà connu du grand public. Depuis la Malaisie, où il se serait établi, il continuait –malgré un mandat d'arrêt international– à propager un micmac d'idées: une opposition farouche aux vaccins, à la 5G et à l'avortement, un négationnisme assumé. Les liens entre ce discours de méfiance généralisée du putschiste et l'enlèvement de Mia ne sautent pas aux yeux et pourtant, l'affaire, dans laquelle il reste beaucoup à déterminer, se concentre autour de l'influence de Rémy Daillet sur les ravisseurs.

À l'école, on «défend l'avortement qui a tué plus que la “shoah”.»
Sur le site internet de Rémy Daillet consacré à l'instruction à la maison

Cette dernière décennie, Rémy Daillet a multiplié les gagne-pains: coaching pour les personnes désireuses de s'installer à l'étranger, compteur d'histoires pour enfants sous le pseudo de Max Montgomery, conseils payants pour vivre du blogging. Mais, au milieu de ses activités sur internet, le cœur de métier de ce fils d'ancien député UDF reste l'instruction en famille. Très bien référencé sur les moteurs de recherches, son site l-ecole-a-la-maison.com est connu dans le secteur, notamment pour bidonner une partie des témoignages élogieux sur sa méthode éducative.

On peut ainsi retrouver le message tout en nuance d'un certain Emmanuel Ferrand, père de deux enfants adoptés: «Je suis un papa et c'est la première fois que je vois autant de sérieux et de propos intéressants.» Sauf que la personne sur la photo du commentaire n'est autre que Charles Gardou, anthropologue à l'université Lumière Lyon 2, dont il a usurpé l'identité et une image tirée d'une pétition qu'il avait lancée il y a sept ans. Joint par téléphone, le chercheur déplore en outre qu'il salisse cet appel national en faveur d'un mémorial en hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy, dont il a pris, en son temps, l'initiative. Ce qu'il juge indigne et inacceptable.

Une «dictature de l'hygiéniquement correct»

Comme de nombreux autres sites promouvant l'instruction en famille, Rémy Daillet prodigue sur l-ecole-a-la-maison.com et (vend) ses conseils pour réussir une scolarité hors de l'école républicaine. Mais son discours est radicalement différent de la concurrence. Son site est aussi une bonne occasion de tirer à boulets rouges sur le système éducatif, avec une pointe de négationnisme.

L'école? «On y défend l'avortement qui a tué plus que la “shoah” (réelle ou imaginée) et toutes sortes de comportements décadents voire suicidaires.» Les professeurs? «Les instituteurs eux-mêmes se font gentiment tabasser, voire violer, avec interdiction de porter plainte. Les plaintes déposées par les familles ne sont plus prises. On freine au maximum pour cacher l'étendue de ce qu'il faut bien appeler une guerre civile (tuant plus que l'Occupation allemande).» Le virus du Covid-19? «On n'oublie pas en passant que l'école est l'endroit où votre enfant porte un masque dangereux pour la santé [...] Ce sera aussi l'endroit où l'on vaccinera votre enfant à votre insu au nom de principes sécuritaires qui fleurent sa dictature de l'hygiéniquement correct. Et où, pourquoi pas, des gens aussi charmants que Bill Gates sauront faire courir certains virus... Quand il y a de la géhenne, il n'y a pas de plaisir.»

Bill Gates, Shoah, dictature, autant de maraudes qui reviennent régulièrement dans les discours de Rémy Daillet, mais aussi sur le profil Facebook de Lola Montemaggi.

Pédophilie et satanisme

Quelques semaines après la campagne présidentielle américaine de 2016, opposant Hillary Clinton et Donald Trump, un homme venu de Caroline du Nord entre dans la pizzeria Comet Ping Pong à Washington muni d'un fusil d'assaut. Il veut s'assurer du fait que l'établissement abriterait un réseau de pédophiles autour de l'ancien directeur de campagne de la candidate démocrate. Or, contrairement à ce qu'il avait lu sur internet, il n'y trouve rien. Mais l'affaire illustre parfaitement les théories autour d'une élite qualifiée de pédophile voire de sataniste. Sur l'internet français, ce courant est de plus en plus visible et on le retrouve chez de nombreux partisans de Rémy Daillet en écumant ses réseaux.

En parcourant le profil Facebook de Lola Montemaggi, on voit qu'elle semble aussi perméable à ce discours. L'année dernière, elle partageait des photos sur lesquelles sont inscrits des messages relatant ces théories: «Les abus sataniques sur les enfants? Ils ne feraient jamais ça! Cela infeste notre société –dans le monde entier.» Elle publie également une autre image pour mettre en garde contre des enlèvements d'enfants institutionnalisés. «Les services sociaux et les agences de “protection” de l'enfance soustraient un nombre incroyable d'enfants –en augmentation constante– des soins de leurs parents affectueux en se servant d'excuses ridicules et honteuses.» Accolant à cette publication, un très mystérieux: «Je vous laisse deviner pourquoi...»

Cette hantise d'un réseau pédophile mondial que les élites dissimuleraient rapprochent Rémy Daillet et Lola Montemaggi du mouvement américain QAnon. Sur Telegram, les partisans de Rémy Daillet ont longtemps montré leur intérêt pour Q, un compte du forum 4chan, qui estime que les États-Unis sont sous la coupe d'un «État profond» composé de satanistes et de pédophiles. Rémy Daillet va même jusqu'à présenter l'école comme un futur «vivier de réseaux p», dans une vidéo qui a été depuis supprimée. Sur le site depuis lequel il appelle à l'insurrection, le putschiste expose sa vision globale: «Dans 5 ou 10 ans, le contrôle de l'individu sera achevé. Et vous ferez sans doute une manif contre la pédophilie pour tous; après tout, s'ils sont consentants, ce serait “fasciste de s'y opposer”. Glissage inexorable.»

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