Culture

Les fictions médicales doivent-elles être réalistes?

Temps de lecture : 6 min

Entre fascination, densité dramatique et recherche de réalisme, le public est parfois partagé.

Les séries questionnent notre rapport à la fiction et au degré de véracité qu'elles doivent atteindre pour remporter l'adhésion du spectateur. | Capture d'écran Bandes annonces cinéma via YouTube
Les séries questionnent notre rapport à la fiction et au degré de véracité qu'elles doivent atteindre pour remporter l'adhésion du spectateur. | Capture d'écran Bandes annonces cinéma via YouTube

De Urgences à Dr House en passant par Scrubs, Good Doctor ou Grey's Anatomy, les séries médicales et hospitalières conquièrent depuis plus de vingt ans un public toujours plus nombreux. Récemment, deux séries françaises ont tiré leur épingle du jeu dans un paysage de fictions hexagonales marqué par d'énormes loupés: Hippocrate de Thomas Lilti et HP de Angela Soupe et Sarah Santamaria-Mertens.

Succès critiques et publics, ces deux séries questionnent notre rapport à la fiction et au degré de véracité qu'elle se doit d'atteindre pour faire adhérer le spectateur. Entre fascination, densité dramatique et recherche de réalisme face à des sujets qui nous concernent tous –la santé, la vie, la mort–, le public des séries médicales fait preuve d'exigence et, selon ses connaissances, son expérience et son métier, est parfois partagé dans ses réactions, comme en attestent ces différents tweets.

Une hybridation entre réel et fiction

À quel point une fiction médicale doit-elle coller à la réalité? Dominique Chateau, philosophe, théoricien de l'esthétique des arts visuels, notamment du cinéma, définit sa conception de ce qu'est une fiction: «J'utilise la notion de “monde possible” pour définir la fiction. La fiction nous présente un monde possible plus ou moins proche du monde réel. La question de ce possible, c'est de savoir comment on s'en écarte.» Pour le philosophe, la distance acceptable entre fiction et monde réel s'appuie sur l'idée de contrat –ou de pacte– entre l'auteur et le spectateur: «Toute fiction suppose l'existence d'un pacte avec le spectateur. On peut concevoir qu'il en existe de diverses sortes dont le pacte réaliste, lorsque l'histoire que l'on raconte est conforme au réel, et le pacte fantastique où s'opère une distinction avec le réel (même s'il y toujours un fond de réel pour que cela fonctionne).»

Il existe aussi une distinction entre ce qui relève de faits réels –ce que l'on voit dans les films, les séries historiques ou les documentaires– et ce qui relève de la pure invention. Les deux peuvent aussi se mêler, comme le signale Dominique Chateau: «On peut mélanger, on peut faire une fiction avec des personnages inventés mais dans un lieu réel pour donner davantage de sensation réalité.» C'est le plus souvent dans cette hybridation que se situent les fictions médicales à succès: «Il y a une partie réaliste à laquelle les auteurs sont très sensibles et vigilants, mais aussi une partie très romanesque avec des jeux sur les intrigues, explique-t-il. L'intention est différente de celle des œuvres purement documentaires: il s'agit ici de recoller ensemble des morceaux de réalité dans le but de raconter une histoire.»

«Si on fabrique un univers trop factice, ça se voit tout de suite et les spectateurs ne peuvent pas y adhérer.»
David Roux, réalisateur

Le scénariste et réalisateur David Roux a signé en 2019 le film L'Ordre des Médecins dans lequel le personnage principal est un médecin pneumologue hospitalier confronté à la fin de vie de sa mère, hospitalisée dans un service voisin au sien. Il explique la subtile combinaison entre aspects fictionnels et aspects documentaires: «Pour moi, la reconstitution de l'hôpital était extrêmement importante. C'est stimulant de se documenter et de recréer un univers. C'est également important parce que c'est un enjeu essentiel d'adhésion au film. Si on fabrique un univers trop factice, ça se voit tout de suite et les spectateurs ne peuvent pas y adhérer.»

La fiction, une réalité bien ordonnée

Le réalisateur explique comment lui et son équipe ont travaillé: «Il y a eu un gros travail de documentation et d'écriture. Puis, durant le tournage, le personnel de l'hôpital dans lequel on a travaillé a été très impliqué. Les figurants et les petits rôles étaient des gens de l'hôpital qui venaient lors de leur jour de congé. Il y avait des spécialistes pour répondre aux questions quand les acteurs en avaient.»

Angela Soupe, coautrice de HP, qui suit une interne au sein d'un hôpital psychiatrique, a travaillé d'une manière assez proche: «Nous avons un consultant avec nous: il était interne en psychiatrie durant l'écriture de la première saison et psychiatre durant la seconde [qui sortira en septembre sur OCS, ndlr]. C'était un échange dans les deux sens: il nous racontait sa vie, ce qu'il avait vu, ses ressentis et nous lui posions des questions. Nous avons également un consultant en écriture pour les scènes médicales très méticuleuses qui nécessitent de montrer des gestes précis, comme la manière dont on contient un patient ou comment on lui fait un injection. Et puis, comme nous avons tourné dans un hôpital, les acteurs pouvaient poser des questions aux professionnels, ils pouvaient se promener dans les couloirs. On leur a aussi appris à se servir du matériel.»

Une fois le cadre réaliste posé, chacun négocie avec le réel afin de raconter son histoire. Pour Angela Soupe, «les murs de l'hôpital sont presque un personnage en soi, ils sont le moteur des rebondissements. Les histoires des personnages sont toujours liées à l'hôpital.»

Du côté de David Roux, c'est un peu différent: «Le socle réaliste était un moyen pour que je fasse le film qui m'intéressait: le drame intime et familial. Pour moi, c'est le socle, ce n'est que le début, ça ne suffit pas, ça ne fait pas un projet.» Quoiqu'il ait cherché à éviter le sensationnalisme des fictions anglo-saxonnes et saisir le milieu hospitalier dans sa réalité, celle des couloirs infinis et des pannes informatiques, il se défend de toute approche documentaire: «J'ai l'impression que si une fiction se contente de coller à la réalité, cela ne suffit pas. Il faut qu'elle ait quelque chose à dire sur la réalité, il faut qu'elle ordonne des bouts de réalité pour que cela crée une fiction. Là où la réalité en tant que telle ne veut rien dire, la fiction tente de dire quelque chose.»

Quand le réel dépasse la fiction

Il s'amuse de la réception critique, notamment à propos des détails réalistes sinon véridiques: «La réalité à l'hôpital est toujours plus exceptionnelle que ce que l'on peut accepter en fiction. Souvent, les spectateurs trouvent que les détails du film ne sont pas réalistes. Si on devait raconter tout ce qui se passe à l'hôpital, beaucoup de gens ne seraient même pas prêts à l'imaginer. C'est le cas par exemple des tonus, les fêtes d'internes qui sont encore plus trash que ce que j'ai montré. J'ai aussi beaucoup été interrogé sur le fait que le pneumologue fume: les gens ne veulent pas l'accepter, ils ne peuvent pas y croire alors que, dans la réalité, les médecins n'appliquent pas forcément à eux-mêmes ce qu'ils recommandent aux autres.»

Enfin malgré l'enjeu de réalisme, les contraintes propres à la dramaturgie, au rythme et au montage forcent à faire des choix et parfois à se détacher un peu des détails. «C'est le propre d'un bon auteur que de chercher à coller à la réalité, quitte à s'en affranchir ensuite: il n'y a rien de pire que le mec qui veut te montrer qu'il a fait ses recherches», glisse le Dr Christian Lehmann, médecin généraliste et romancier.

«C'est le propre d'un bon auteur que de chercher à coller à la réalité, quitte à s'en affranchir ensuite.»
Dr Christian Lehmann, médecin généraliste et romancier.

C'est cette distance qu'a parfois prise Angela Soupe et son équipe sur HP: «Sur une scène où un patient subit des électrochocs, nous avons forcé le timing –comme c'est souvent le cas dans les fictions hospitalières: normalement, l'hôpital aurait dû demander l'autorisation de la famille, cela aurait pris plusieurs jours, là, ils le font dans la foulée de la crise. Nous n'avons pas non plus montré l'anesthésie et avons décidé d'arriver au cœur de la scène en ne prenant que ce qui nous intéressait. Forcer ainsi un peu sur le réel pour accélérer les choses est fréquent.»

Ces petites négociations avec le réel, ce forcing, sont-ils dommageables au plaisir fictionnel? Nuisent-elles à la qualité de l'œuvre? Vraisemblablement pas. Au pire, les rageux feront des posts de blog ou des threads pour pointer les inexactitudes. Un plaisir comme un autre.

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