Politique

Macron lâché par les élites

Temps de lecture : 6 min

[TRIBUNE] La suppression de l'ENA est l'étape supplémentaire d'une entreprise de démolition. Une sorte de suicide collectif à petites doses.

Emmanuel Macron visite le centre d'entraînement du 4e régiment de la Légion étrangère, à Saint-Gauderic, le 12 mars 2021. | Stephane Mahe / POOL / AFP
Emmanuel Macron visite le centre d'entraînement du 4e régiment de la Légion étrangère, à Saint-Gauderic, le 12 mars 2021. | Stephane Mahe / POOL / AFP

L'image des énarques, ces petits marquis ou ces trous du cul, selon l'humeur autour du zinc, est souvent désastreuse auprès du grand public. La suppression de l'ENA ne fait donc pas pleurer dans les chaumières. Pourtant, parmi les gens qui les ont côtoyés et qui ont exercé des responsabilités dans les sphères économique, administrative, civile et militaire, autrement dit ce qu'il est convenu d'appeler «les élites», cette décision désoriente parfois. Reconnaissons d'emblée que les hauts fonctionnaires, comme n'importe qui, ne sont pas spontanément disposés au changement. Mais Emmanuel Macron semble avoir commis plusieurs erreurs d'analyse.

Le président de la République se trompe de réforme. Les défauts de l'énarchie ont été cent fois décrits. Mais ces défauts viennent moins du concours lui-même que des postes offerts aux jeunes diplômés. Il est ridicule de mettre des frais émoulus dans des corps d'inspection à la sortie de l'école. La culture de l'entre-soi qui en découle est horripilante. Un temps minimum sur le terrain en préfecture paraît la moindre des exigences. Il est déraisonnable que les cabinets ministériels comptent tant de béotiens qui refusent même d'envisager qu'ils ont tout à apprendre. Quand on touche à la politique, le minimum est de connaître la vie des gens. En politique (pas seulement à l'ENA, on le voit tous les jours!), le jeunisme ne peut conduire qu'à des catastrophes. Mais cela n'a rien à voir avec l'ENA. C'est l'emploi des énarques frais émoulus qui est en cause.

D'ailleurs, les Français attendaient-ils vraiment la suppression de l'ENA? Il semble qu'ils aspirent plutôt à deux choses.

La première est de s'attaquer aux pesanteurs et à l'inertie de l'appareil d'État. La haute fonction publique n'a pas de prise sur le fonctionnement quotidien de l'administration. Le ministre annonce que la France va vacciner 7 jours sur 7 mais de nombreux centres de vaccination sont fermés le week-end! Les administrations travaillent avec une autonomie déroutante. Les consignes? Quelles consignes? Les programmes? Quels programmes?

L'administration subit des humiliations et l'État n'est plus respecté que par ceux qui le veulent bien.

Il n'y a pas de courroie de transmission, pas de contrôle, pas de sanction, de telle sorte que l'administration peut parfaitement saborder la décision d'un ministre. Il suffit d'attendre le suivant et ce n'est pas l'énarque de base, propulsé à un poste auquel il n'est pas préparé, qui y fera quoi que ce soit. L'armée fonctionne parce qu'elle respecte l'autorité, qu'elle a des capitaines qui commandent les hommes et des adjudants qui serrent les boulons. La suppression de l'ENA n'est qu'un scalp agité au balcon. Supprimer l'ENA pour ne rien changer dans l'administration est le pire de tout.

La seconde est de rétablir l'autorité. Partout, l'appareil d'État est défié, bafoué. Le Covid a achevé ce qui restait de respect. Les fenêtres ne ferment plus, la toiture prend l'eau, ou, pour le dire autrement, les services publics ne fonctionnent plus, les policiers et les pompiers sont caillassés, les désastres judiciaires se succèdent, la France indivisible est devenue un pays communautaire, la violence s'est installée dans la ville, les professeurs ont peur et même la tombe du soldat inconnu est fracassée...

Dans tous les secteurs, l'administration subit des humiliations et l'État n'est plus respecté que par ceux qui le veulent bien. Il s'ensuit un deux poids deux mesures insupportable. Ayant eu à examiner les affaires de fraude fiscale, les succès affichés ne doivent pas faire oublier que des centaines de contribuables ne reversent pas la TVA et quand l'affaire tourne mal, s'abritent derrière une liquidation judiciaire ou disparaissent après avoir joliment arnaqué l'État. Chacun est conscient de ce délabrement. Et que fait le président?

Au lieu de réparer, rénover, il change la serrure de la porte d'entrée: il supprime l'ENA! Après l'apophtegme de Chirac «la maison brûle et nous regardons ailleurs», celui de Macron sera «la maison s'écroule mais on change la serrure»

Le président de la République se trompe de public. Son heure de gloire n'a duré que le temps médiatique. Macron se voyait conquérant, il doit se résigner à n'être que réformateur. Et un réformateur sous pression, acculé par la rue. Les «gilets jaunes» avaient trois têtes sur les pancartes. La sienne, l'ENA et l'ISF. Le roi, la haute administration et la banque, favorable à l'exonération des valeurs mobilières de l'impôt sur la fortune. Il ne pouvait lâcher sur l'ISF, la mesure phare de son début de mandat, au risque de perdre toute crédibilité. Il a donc choisi l'ENA. Les «gilets jaunes» ont désormais leur os et leur victoire. Le président a écouté la banque et la rue et lâché les autres. Le problème, c'est que les autres, c'est aussi son électorat.

Le président de la République se trompe de France. Cette réforme est démagogique mais elle est cohérente. Hélas. Car on peut aussi la voir comme une étape supplémentaire d'une entreprise de démolition. Un suicide collectif par petites doses. L'État est un grand corps malade qui vit son dernier siècle, ses dernières années peut-être. Une à une, les pierres tombent. Avec l'ENA, le président ôte la clef de voûte. Que disent les anciens élèves? «L'ENA avait bien des défauts dont le principal est qu'on n'y apprenait rien. Mais il y régnait un esprit qui reposait sur la confiance et la puissance de l'État.» Il y avait un discours, une mystique de l'État qui certes, pouvait flatter la vanité de quelques-uns, mais qui, d'une certaine façon, forçait le respect et obligeait.

En supprimant l'ENA, le président cède aux modes sociétales du moment.

Sarkozy n'avait que mépris pour les hauts fonctionnaires. Il ne les saluait pas, ne les voyait pas. Surtout les grands, qu'il méprisait encore plus. Mais il savait que les fonctionnaires fonctionnent quand on sait les utiliser et qu'ils ont une mission. En arrivant à Bercy, il dit simplement «donnez-moi les meilleurs». De gauche, de droite, encartés ou non, peu importe. Les meilleurs. Car les meilleurs obtiennent toujours des résultats. En arrivant place Beauvau, il convoque les préfets. L'un arrive en retard à la réunion. «Inutile de rester M. le préfet, on va vous trouver une affectation qui vous conviendra mieux.» Le ton était donné. Il méprisait les hauts fonctionnaires mais il les mettait au pas et après, en avant marche. Et le fonctionnaire exécute sans état d'âme. Le fonctionnaire est loyal. Il sert l'État et le gouvernement légitime. Ils sont rares les ministres de cette trempe. Certain·es ont fait carrière en lisant les notes de l'administration.

«Ce n'est pas un hasard si tout le monde regrette que l'Armée ne se soit pas occupée plus tôt de la vaccination. Tout le monde sent que c'est la seule chose qui tienne encore.» Pas seulement en raison de son organisation, mais aussi «parce que la mystique de l'État et de la France a déserté l'administration civile», poursuit le haut fonctionnaire. L'armée sait encore faire, en attendant qu'un écolo bien intentionné rappelle qu'un Rafale consomme 110 litres par minute…

En supprimant l'ENA, le président cède aux modes sociétales du moment. Le glissement s'opère par touches successives. Nos révoltés de l'équité changent l'écriture et réécrivent l'histoire. Dans l'industrie, le pouvoir est passé de l'ingénieur au financier quand ce n'est pas au communicant. L'élection au suffrage universel ne paraît plus qu'une survivance archaïque face aux conventions citoyennes par tirage au sort. L'information de presse est déclassée par les rumeurs des réseaux sociaux. C'est le tour de la haute administration.

Il y avait jadis les clercs obscurs mais dévoués, imprégnés de révérence et de religiosité. «Qui ne prend plaisir qu’un Prince luy commande», relevait du Bellay. Avec l'ENA est apparue la noblesse d'État laïque et méritocratique (la première promotion fut réservée aux combattants et aux résistants). Maintenant, place aux managers de l'institut de service public. On a gardé de justesse l'idée de service public mais dans l'ISP, le mot national a disparu. Une mission? Une vision? On répond management. Face à la rue régicide, le Prince nomme des régisseurs.

Cette annonce augure de la tonalité de la prochaine campagne électorale. Dans les assauts prévisibles de démagogie, l'égalitarisme et les discriminations seront dans tous les discours. Voici une piste: supprimer l'ENA c'est bien, recruter les hauts fonctionnaires par tirage au sort serait encore mieux. Avec parité et quotas représentatifs, bien entendu. Encore un effort, M. le président.


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