Santé

Le chemsex, ce «sida numéro 2» qui inquiète

Temps de lecture : 8 min

Le Covid-19 n'a pas freiné l'expansion inquiétante du chemsex, usage de drogues dans un contexte sexuel qui pose de graves problèmes d'addiction et de santé publique.

Les problèmes de santé publique liés aux chemsex inquiètent, au point que certains parlent d'un «sida numéro 2». | Cristian C via Flickr
Les problèmes de santé publique liés aux chemsex inquiètent, au point que certains parlent d'un «sida numéro 2». | Cristian C via Flickr

«J'ai l'impression de ne plus arriver à avoir de relations sexuelles sans les cathinones que je m'injecte.» Stéphane*, 35 ans, est cadre supérieur dans une banque. Il s'est fait hospitaliser parce qu'il est accro au chemsex. «Mon copain est un soignant. À chaque fois que je vois une seringue chez nous, j'ai des envies irrésistibles de me piquer et je rechute.»

Contraction de sex et de chemicals, le chemsex est l'usage de drogues –dont les cathinones– dans un contexte sexuel. Cette pratique s'est développée dans le milieu gay, notamment parisien, et prend de plus en plus d'ampleur. «On a quitté Paris pour s'éloigner un peu des autres consommateurs, relate Stéphane. Mais comme on commande ça en deux clics sur internet, c'est très facile de s'approvisionner. Et ça va arriver en province.»

Le chemsex, un vrai problème de santé publique? Certaines associations évoquent un «sida numéro 2», et même le New York Times fait le parallèle avec le VIH. Le phénomène, qui touche en priorité la communauté gay, se propage, tue et est délaissé par les autorités sanitaires. S'il est pour l'instant difficile de faire la comparaison, notamment au niveau de la mortalité, le mouvement ne se tarit pas à l'heure du Covid-19.

Prendre des drogues dans un contexte sexuel n'est pas quelque chose de nouveau, que ce soit de la cocaïne ou de la MDMA chez les clubbers, ou bien de l'alcool. Ce qui est nouveau avec le chemsex, c'est la conjonction de deux phénomènes: l'apparition de nouvelles drogues de synthèse et de nouvelles technologies, qui permettent d'avoir accès facilement à la fois aux produits et aux partenaires.

De plus en plus de décès

3-MMC, 4-MMC, 4-MEC, Tina... Tous ces noms sont peu connus du grand public. Les drogues concernées sont les cathinones, la méthamphétamine ou la méphédrone. Parmi elles, les nouveaux produits de synthèse (NPS) imitent d'autres drogues. Les cathinones de synthèse, par exemple, ont des effets assez proches de ceux des autres psychostimulants classiques comme l'ecstasy/MDMA, avec un effet «empatho-entactogène» favorisant l'empathie et le contact. Elles augmentent la sociabilité, désinhibent, et sont donc très prisées dans un contexte sexuel.

«Tu développes une double addiction à la drogue et au sexe, ce qui rend le sevrage encore plus difficile», témoigne Johann Zarca, qui a publié Chems aux éditions Grasset. Dans cette autofiction au style radical, il aborde sa propre expérience vis-à-vis de ces drogues.

Au cours de la dernière décennie, les drogues consommées dans le cadre du chemsex ont évolué au profit des NPS, et au détriment de l'ecstasy ou de la cocaïne. Parmi les NPS, les cathinones et cannabinoïdes de synthèse représentent plus de 50% des molécules identifiées en Europe.

«Parfois, ce sont des orgies qui durent quarante-huit heures. Des mecs partent, d'autres viennent: ça tourne sans cesse et la drogue t'aide à tenir.»
Stéphane*, 35 ans, accro au chemsex

En France, selon l'Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), l'évolution est similaire, avec une part prédominante des cathinones (27% des NPS entre 2008 et 2017). Ces dernières font partie des NPS ayant entraîné le plus de décès. Entre 2009 et 2013 en Europe, 108 morts leur sont imputables, ainsi que 525 intoxications non mortelles. En France, l'enquête DRAMES répertorie les décès liés aux abus de drogues et médicaments. De cinq décès en 2014, on est passé à dix-huit liés au NPS en 2018, dont huit par cathinones, et huit dus au GHB.

«Parfois, ce sont des orgies qui durent quarante-huit heures. On passe d'appartement en appartement. Des mecs partent, d'autres viennent: ça tourne sans cesse et la drogue t'aide à tenir», décrit Stéphane*. La pratique du chemsex vise à augmenter la libido, le plaisir, l'endurance, permettant de maintenir une activité sexuelle pendant des heures.

«Souvent, quand je prenais des cathinones ou de la Tina [pour crystal meth, une méthamphétamine], je prenais aussi du Viagra, du Cialis ou du Kamagra», rapporte Michael*, 30 ans. L'hépatite C contractée lors de ses parties de chemsex l'a poussé à décrocher. Lui aussi a quitté Paris, pour rejoindre ses parents en province, et finalement se faire hospitaliser.

Les NPS sont souvent associés à d'autres drogues (MDMA, GBL ou GHB, plus connue comme «la drogue du violeur») et à des médicaments, car ils entraînent des troubles de l'érection, «renforçant ainsi les risques d'accidents cardiovasculaires», souligne l'OFDT.

Qui consomme? Initialement, ces pratiques étaient surtout réservées à des hommes de plus de 30 ans, séropositifs. Mais depuis quelques années, de plus en plus de jeunes gays séronégatifs, venant de tous les milieux, s'engagent dans ces pratiques, selon l'association de prévention des addictions RESPADD.

Livraison à domicile et «plan chems»

«J'arrivais pas à trouver une veine, alors j'ai paniqué et je me suis piqué, puis repiqué, j'ai fait ça au moins quinze fois.» Philippe*, 27 ans, est amené par les pompiers aux urgences où je l'accueille. Sur son brancard, il est en pleine attaque de panique. Un surdosage de cathinones. Lui consomme tout seul chez lui, devant des films porno. Pourtant, il sortait à peine de l'hôpital.

«J'étais hospitalisé pour me sevrer. Je suis sorti il y a deux jours. Mais pendant mon absence, j'avais reçu par la Poste un paquet de poudre 3-MMC [des cathinones]. Un échantillon gratuit livré par mon dealer. Quand je suis rentré, je n'ai pas pu résister, j'ai replongé aussi sec.»

Avec le chemsex, «il y a un retour de la pratique d'injection intraveineuse, dénommée le “slam”, terme qui signifie claquer, en raison de la montée rapide et intense de l'effet psychoactif», note le professeur Laurent Karila, addictologue. Et, avec les injections intraveineuses, les risques de surdosage et de transmission de virus sont multipliés. Mais aussi les risques d'addiction.

«Lorsque les cathinones sont injectées, l'intensité et la brièveté des effets amène les usagers à en consommer de façon répétée. Jusqu'à quinze ou vingt fois au cours d'une même session», précise l'OFDT.

Un Amazon de la drogue

«Les NPS s'adaptent en permanence au marché, afin de contourner les mesures de contrôle et d'interdiction mises en place par les autorités, poursuit le Pr Karila. Aujourd'hui, les NPS sont essentiellement vendus sur des sites internet.»

En plus des informations sur les drogues et des expériences qu'ils y partagent, le net sert surtout aux usagers à se fournir en drogue. Rien de plus facile que de se faire livrer à domicile. Une sorte d'Amazon de la drogue, où la Poste devient le dealer.

«Il y a une facilité d'accès de dingue, explique Johann Zarca. Tu peux commander sur des sites basés en Hollande ou en Amérique latine. Si ton paquet est bloqué à la douane, ils te le renvoient. Après, pour se fournir, il y a aussi la version illégale, en installant Thor et via le dark web.»

Enfin, les nouvelles technologies permettent de trouver facilement des «plans chems». Sur les applications de rencontres, il est possible de choisir ses partenaires en fonction des produits qu'on souhaite consommer. Certains sites affichent le profil de l'utilisateur avec les drogues prises et disponibles. Un véritable supermarché du chemsex.

«Il suffit d'aller sur les applis de rencontres gay: un tiers des profils proposent du chemsex», constate Jean-Luc Romero. Le conseiller régional d'Île-de-France, maire adjoint de Paris XIIe,, est aussi un militant dans la lutte contre le sida, et le premier homme politique français à avoir révélé sa séropositivité. Aujourd'hui, il publie Plus vivant que jamais! Comment survivre à l'inacceptable?, récit de la mort de son mari, âgé de 31 ans, décédé à la suite d'une overdose au cours d'une session de chemsex. «Et ce n'est pas seulement un phénomène urbain», précise-t-il.

Cette conjonction de produits et de pratiques sexuelles entraîne une double addiction aux drogues et au sexe, ce qui la rend d'autant plus difficile à stopper. «Il faut un temps de rééducation du cerveau et des fantasmes qui peut être assez long, expose Johann Zarca. Ceux que je vois qui arrivent à s'en sortir, ce sont ceux qui pratiquent un moment l'abstinence sexuelle. Loin du porno, loin du sexe, et tout ce qui tient de près ou de loin à la consommation. Cela prend du temps et plombe forcément la sexualité, car avec ces drogues, tu multiplies le plaisir et fais sauter tous les verrous. Donc, quand tu arrêtes, tu te retrouves avec moins de plaisir et inhibé. Pour se rééduquer au niveau des émotions, tu es obligé de jouer sur les deux tableaux, la came et le sexe.»

Des conséquences sanitaires importantes

Les conséquences du chemsex tiennent à la fois des produits consommés et des pratiques sexuelles qui en découlent. Au niveau psychiatrique, les répercussions d'une consommation, par exemple, de cathinones, peuvent être l'anxiété, des attaques de panique prolongées, voire des état délirants, de paranoïa, ou bien la survenue d'insomnie, de dépression, d'idées suicidaires. Avec le GHB ou le GBL, il existe un risque d'overdose, notamment dû au mélange avec de l'alcool, appelé le «G-hole».

Lors de la descente –le «down»– et lors d'un arrêt brutal de la consommation, on constate un syndrome de sevrage, avec une humeur triste, une anxiété et des troubles du sommeil. Enfin, le «slam» –les injections– a bien sûr un potentiel addictif très fort, et entraîne des contaminations virales via les échanges de seringues.

«Lorsqu'on a commencé à parler du “MeToo gay”, pas mal de témoignages évoquaient le chemsex.»
Johann Zarca, auteur de Chems

Mais en plus des drogues utilisées, le chemsex, c'est aussi des pratiques sexuelles à risque, notamment des rapports de groupe non protégés qui conduisent à la dissémination d'IST (syphilis, chlamydia, gonocoque, herpès ou encore VIH et VHC). Selon une enquête de l'OFDT, un chemsexeur sur trois serait séropositif. De plus, 43% des personnes ayant débuté la prophylaxie pré-exposition (PrEp) l'ont fait dans le cadre du chemsex, et 60% déclarent consommer des produits psychoactifs.

Un rapport du centre Marmottan indique que la moitié des patients qui consultent pour cette problématique affirment avoir été agressés sexuellement au cours d'une session, notamment lors du «G-hole». «Des histoires de mecs qui se font baiser parce qu'il sont dans le “G-hole”, j'en ai entendu des dizaines, note Johann Zarca. Lorsqu'on a commencé à parler du “MeToo gay”, pas mal de témoignages évoquaient le chemsex. Quand tu consommes, tu n'as plus de verrou, tu es défoncé, alors la notion de consentement devient floue.»

Depuis plusieurs années maintenant, les associations, comme AIDES, alertent sur le sujet, et des centres de soins prennent en charge les patients qui souffrent d'addiction au chemsex.

Mais le Covid a changé la donne. Notamment en retardant l'accès au diagnostic d'IST. «Si les confinements et les couvre-feux ont été l'occasion d'une pause pour certains, ils ont réveillé chez d'autres l'angoisse du vide et la peur de la solitude que le chemsex venait diluer, les faisant plonger dans une nouvelle spirale, écrit le journaliste Mathias Chaillot, relatant son rapport au chemsex dans la scène gay parisienne. Quand les lieux de sociabilisation et de consommation sexuelle sont fermés et que les soirées entre amis (et donc les rencontres) se font rares, le chemsex devient vite l'unique échappatoire possible.»

*Les prénoms ont été changés.

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