Égalités

L'école a des leçons à recevoir sur la reconnaissance des personnes trans

Temps de lecture : 8 min

Près de neuf élèves trans sur dix déclarent une expérience scolaire mauvaise ou très mauvaise.

«Aujourd'hui, les personnels de l'Éducation nationale n'ont pas d'outils pour accompagner les élèves et éviter la transphobie ordinaire», déplore Clémence Zamora Cruz, militante au sein de l'association Au-delà du genre. | Sharon McCutcheon via Pexels

 
«Aujourd'hui, les personnels de l'Éducation nationale n'ont pas d'outils pour accompagner les élèves et éviter la transphobie ordinaire», déplore Clémence Zamora Cruz, militante au sein de l'association Au-delà du genre. | Sharon McCutcheon via Pexels  

C'était en septembre à Montpellier. Elle s'appelait Doona. C'était en décembre à Lille. Elle avait 17 ans. Il faut des drames pour que la société s'intéresse au sort des jeunes personnes trans. Une société également clivée sinon outrée face à Lilie ou Sasha, deux petites filles qui ont récemment témoigné de leur transidentité, l'une dans diverses émissions de télé, l'autre dans le documentaire Petite fille de Sébastien Lifshitz.

Souvent incompris, méprises, discriminés, les enfants et les adolescent·es trans sont aussi invisibilisés, niés dans leur existence même. Comme le dit Paul Preciado dans une tribune en réponse à Élisabeth Roudinesco qui avait déclaré dans Quotidien qu'il y a «une épidémie de transgenres, qu'il y en a trop»: «Il y avait et il y a des enfants trans, je peux vous le dire et le confirmer car j'en étais un. Et je l'étais bien avant qu'il y ait ce que vous appelez “une épidémie des transgenres”, bien avant que la “théorie du genre” n'existe, bien avant que Judith Butler n'écrive Gender Trouble [Trouble dans le genre] et que j'entende le mot “transgenre”. Et j'ai dû survivre à la violence de grandir dans un monde où tout le monde ou presque était, comme vous, convaincu que nous n'existions pas et ne devions pas exister.»

La tribune rappelle que la transphobie a fait bien des victimes: «Pour Lilie, pour Elsa, pour Alán, pour Céline, pour Ruth, pour Pascale, pour Bob, pour Adèle, pour Noé, pour Angel...»

Pour que la société apprenne à dire leurs noms, il faut qu'ils soient entendus et respectés dans leur identité de genre au sein des établissements qui les accueillent au quotidien: écoles, collèges, lycées, universités mais aussi centres de formation d'apprentis, conservatoires ou centres de loisirs.

Une forme de maltraitance

Force est de reconnaître qu'aujourd'hui, ce n'est pas le cas: près de neuf élèves trans sur dix déclarent une expérience scolaire mauvaise ou très mauvaise, selon une enquête de 2018. Les témoignages abondent et montrent combien l'école française n'est pas formée ni même sensibilisée uniformément aux questions de transidentité, de non-binarité ou d'intersexuation. C'est ce que rapporte William, jeune homme trans: «J'ai fait mon premier coming out en terminale dans un lycée où j'étais depuis la seconde. Le directeur a simplement refusé que l'on m'appelle par mon prénom et que l'on me genre au masculin parce que c'était en cours d'année, et que soi-disant des professeurs auraient pu prendre ma transidentité en considération dans leur notation. J'ai parlé uniquement à deux professeurs en qui j'avais confiance. S'ils ne pouvaient pas utiliser les bons pronoms et prénom pendant le temps de la classe, ils passaient un maximum de temps à me légitimer dans mon identité.»

Thalia, jeune femme trans, témoigne également de ces disparités selon les professionnels de l'éducation: «Les comportements variaient d'un professeur à l'autre, pareil pour les surveillants. De façon générale, j'étais appelée par mon prénom par la majorité des personnes. Je me souviens par contre qu'au niveau de l'établissement, administrativement, rien n'avait été changé malgré l'appui de mes parents. Ainsi, lors de l'appel, les profs les moins attentifs appelaient le nom qui était sur leur écran et donc mon deadname. Ce n'était pas un problème en soi –ça arrive de se tromper–, mais ça veut dire que toute la classe, pendant les deux années où j'étais out au lycée, connaissait quand même mon deadname.»

«J'ai eu droit à des commentaires de profs au pire dégradants, au mieux de la “transphobie ignorante”.»
Milo, jeune homme trans

Un problème qui peut être lourd de conséquences: «Ça n'a pas été un problème pour moi parce que je m'entendais relativement bien avec tout le monde, mais cela aurait très bien pu être utilisé pour me harceler. Ma prof d'allemand faisait des remarques transphobes de manière récurrente en ma présence et en mon absence. Elle m'appelait également par mon deadname. J'avais déjà des difficultés avec la matière avant et des problèmes de santé à côté qui me faisaient rater des cours mais j'ai pratiquement séché tous les cours d'allemand de terminale à cause de ça. En revanche, l'infirmière du lycée a été d'une assez grande aide. Elle était très bienveillante. J'ai même discuté plusieurs fois avec elle du sujet avant de faire mon coming out et malgré le fait qu'elle ne connaissait pas vraiment la transidentité, elle a essayé d'être à l'écoute et de me rassurer.»

On devine ici aisément l'impact de ces agressions qui relèvent d'une forme de maltraitance et peuvent, parfois, mener à une déscolarisation.

Milo, jeune homme trans, confirme cette disparité de traitement. Si certains de ces professeurs ont accueilli son coming out avec bienveillance, d'autres se sont montrés autrement plus méprisants sinon discriminants: «Le proviseur m'a demandé d'arrêter de réclamer un traitement de faveur. Il m'a dit: “Parmi les autres élèves du lycée, il y en a sûrement beaucoup comme toi qui n'aiment pas leur prénom: ils ne viennent pas pour autant réclamer qu'on le change.” J'ai eu droit à des commentaires de profs au pire dégradants, au mieux de la “transphobie ignorante” auxquels je ne répondais pas de toute façon.»

Il évoque l'obsession de ses enseignants pour le genre auquel ils le renvoyait constamment: «Mon prof de philo faisait partie des condescendants lorsqu'il m'accusait de faire constamment des références à de la sociologie de genre dans mes dissertations, ce qui était faux. Je pense qu'il se voyait bienveillant et se disait que je vivais une phase d'adolescence confuse. À l'opposé, ma prof d'arts plastiques était obsédée par mon genre et voulait presque que je fasse tous mes projets en rapport, de près ou de loin, avec ça. C'était très agaçant. Je voulais parler d'autre chose et elle me “suggérait” jusqu'à ce que je cède de prendre un certain angle dans mon travail axé sur la question de mon genre. D'ailleurs, quand je l'énervais, elle arrêtait de respecter pronoms et prénom et me deadnamait...»

Les associations montent au front

Comme l'explique Clémence Zamora Cruz, de l'association Au-delà du genre, qui intervient au sein des collèges et des lycées: «Dans la majorité des cas, comme il n'existe pas de lignes directrices générales pour l'Éducation nationale, l'accueil des enfants et des adolescents trans se fait selon le bon vouloir des établissements. Certains font des efforts et se rapprochent des associations, d'autres sont très réticents. Il s'agit souvent de maladresses, d'une méconnaissance de la question, voire d'une négation de l'identité trans de l'enfant, ce qui crée des réactions conflictuelles.»

C'est afin de pallier l'ignorance de certains enseignants et permettre à tous d'offrir un accompagnement approprié aux jeunes trans que différentes associations assistées par des sociologues spécialistes des questions de genre et d'éducation ont récemment publié un document intitulé «Lignes directrices et des bonnes pratiques d'accompagnement des élèves trans lors d'une transition de genre en milieu scolaire ou en formation».

L'enjeu est à la fois de sensibiliser et de donner des recommandations pratiques pour le quotidien. La sociologue Gabrielle Richard, qui a participé à la rédaction de ce document, expose: «Les professeurs se retrouvent souvent coincés: l'existence même de la transidentité à l'école met en cause la binarité de notre société et de l'intuition. Ils nous posent souvent des questions très concrètes: Comment évaluer l'élève en EPS? Faut-il utiliser le barème garçons ou le barème filles? Comme faire avec les toilettes ou les vestiaires? Nous sommes face à deux mondes qui ne parlent pas le même langage en matière de genre. Il y a une vraie difficulté à appréhender la présence du corps trans.» Indéniablement, l'actuelle conception très genrée de l'éducation est un modèle aujourd'hui dépassé par la fluidité désormais assumée des millenials.

Clémence Zamora Cruz précise bien l'objectif de ces «lignes directrices»: «Souvent, les gens veulent savoir ce qu'est la transidentité au niveau personnel. Or c'est une question très intime propre à l'histoire de la personne ou qui relève du médical. Cela n'a pas sa place à l'école. Ce qui doit importer, c'est comment faire pour respecter cette personne. Il faut mettre en place des moyens pour accompagner les élèves et éviter la transphobie ordinaire. Aujourd'hui, les personnels de l'Éducation nationale n'ont pas d'outils.»

«Nos demandes sont d'ordre législatif et social»

Toutes deux notent que malgré la médiatisation –souvent maladroite– de la transidentité, les clichés perdurent et nuisent profondément à l'inclusion des jeunes. Certains s'imaginent que c'est un caprice, une phase, comme si les enfants et les ados trans choisissaient leur genre alors qu'il s'impose à eux. D'autres veulent des preuves institutionnelles et médicales pour agir, niant le droit à chaque personne de s'autodéterminer.

Une autre question se pose également: comment faire lorsque le ou la jeune n'est pas appuyé·e par ses parents ou que ces parents ne sont même pas au courant de sa transidentité? Le corps éducatif a besoin de structures, de règles institutionnelles afin de répondre aux besoins des jeunes trans y compris non binaires, avec, comme le signale Gabrielle Richard, «un équilibre à trouver pour accompagner le jeune sans être directif: certains ont une conception de ce qu'est un “bon parcours trans” qui ne correspond pas aux réalité de chacun».

«Nous demandons que les dossiers scolaires soient conformes à l'identité de la personne.»
Clémence Zamora Cruz, militante pour les droits des personnes trans

C'est là que le travail des associations concernées et leurs propositions concrètes sont particulièrement importants. «Nos demandes sont d'ordre législatif et social, explique Clémence Zamora Cruz. Nous réclamons que le changement d'état civil démédicalisé soit possible pour les enfants non émancipés. Ils ont besoin de ce changement pour ne pas avoir de problème dans leur parcours scolaire, par exemple pour accéder aux études supérieures et prouver qui ils sont. Aujourd'hui, il faut aussi encore passer devant le tribunal: nous souhaitons que la loi évolue pour en faire une simple démarche administrative comme en Irlande ou à Malte

Au sein des établissements scolaires, le nom d'usage choisi par l'élève doit se généraliser: «Il doit se mettre en place dès que la personne en ressent le besoin, c'est la personne concernée qui doit être centrale, précise la militante pour les droits des personnes trans. Nous demandons que les dossiers scolaires soient conformes à l'identité de la personne. Il faut également s'assurer qu'il n'y ait pas de barrière qui empêche le jeune de porter des vêtements qui correspondent à son expression de genre.»

Loin de se limiter à quelques détails, le changement de certains mots dans les règles de l'établissement scolaire peut significativement faire bouger les lignes. Par exemple, si le règlement intérieur stipule que les filles ne doivent pas porter de minijupes, remplacer «filles» par «élèves» est déjà un grand pas. Il faut également tout faire pour que les jeunes trans aient accès aux activités sportives et parascolaires comme les autres. Cela passe vraisemblablement par davantage de mixité. Non seulement cela éviterait que des personnes trans soient laissées de côté uniquement pour ce qu'elles sont, mais cela permettrait d'éviter des tensions au sein des établissements. En outre, qu'avons-nous à perdre à faire avancer la mixité et à laisser s'exprimer la fluidité du genre?

Note de l'autrice: À Alex. Cela fait vingt ans que la transphobie quotidienne t'a fait lâcher l'affaire. J'aurais aimé pouvoir te dire qu'aujourd'hui, les choses ont changé mais tu sais comme je n'aime pas le mensonge.

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