Monde

Le Tea Party détourne dangereusement l'histoire

Ron Rosenbaum, mis à jour le 04.05.2010 à 12 h 36

Traiter Obama de fasciste, nazi ou communiste est non seulement faux, mais aussi dangereux.

Je crois aux heureuses découvertes dans les boutiques de livres d'occasion. Je sais qu'il arrive, alors qu'on se creuse la tête pour exprimer une idée, qu'on en trouve l'expression parfaite comme ça, par hasard, dans quelque rayon poussiéreux. L'exemple m'en a encore été donné récemment, tandis que j'essayais d'écrire sur l'idéologie du Tea Party, en particulier sur son recours frauduleux à l'histoire et aux mots. Car quand on écoute les membres de cette frange conservatrice populiste sur les chaînes du câble américain, quand on lit leurs bannières ou leurs commentaires sur le Web, on est souvent estomaqué par l'usage abusif et historiquement faux de termes tels que tyrannie, communisme, marxisme, fascisme et socialisme.

Faucille, marteau, croix gammée

On entend par exemple que nous vivons dans une «tyrannie», parce qu'un camp politique n'a pas pu imposer ses vues sur le système de santé lors d'un vote au sein d'un corps législatif élu. On entend, et ça n'a rien d'une blague, que le Président est un «communiste». Pour de nombreux membres du Tea Party, ce mot n'est pas qu'un épithète très péjoratif, c'est une réalité politique. Il n'est qu'à voir cette vidéo où la «célèbre» porte-parole du Tea Party Victoria Jackson affirme tranquillement à un présentateur de Fox News sidéré: «Le Président est un communiste.» Quand ledit présentateur (de Fox News!) tente une objection, Victoria rétorque que Glenn Beck [le nouveau présentateur vedette de la chaîne] lui a appris que le terme progressiste était en fait un nom de code pour communiste. (Et hop, une faucille et un marteau dans le «O» des banderoles «Je hais Obama!»)

À moins qu'Obama ne soit en fait un «fasciste». Après tout, c'est un libéral [au sens américain du terme, c'est à dire «de gauche»], et tous les libéraux sont des fascistes (comme nous l'a magistralement démontré Jonah Goldberg dans son ouvrage Liberal Fascism). Donc, exit la faucille et le marteau, place à la moustache hitlérienne plaquée sur le visage du Président. Ou encore mieux, sortons les drapeaux à croix gammée! (Très prisés par le Tea Party, allez savoir pourquoi.)

Sans oublier qu'Obama est sûrement aussi un «socialiste» démoniaque, ce qui, dans le lexique du Tea Party, semble être un quasi-synonyme de fasciste ou communiste. (Certains ont visiblement eu la révélation de leur vie en apprenant que le parti de Hitler s'appelait le Parti ouvrier national socialiste allemand. Bon sang mais c'est bien sûr!)

Et au cas où Obama ne serait pas un communiste fasciste socialiste, il resterait -attention, ça va faire peur!- un «progressiste», «nom de code» secret pour «communiste», comme Victoria Jackson le tient de Glenn Beck l'érudit.

Eduqués? Pas en histoire

Le problème, c'est qu'on puisse croire un type pareil. La récente enquête du New York Times sur les membres du Tea Party relève qu'ils sont «plus éduqués» que la moyenne des Américains. Mais plus éduqués dans quel domaine? Il est évident que ces personnes, ou du moins, une portion influente d'entre eux, manquent cruellement de culture historique. On peut être diplômé de l'enseignement supérieur sans avoir jamais suivi de cours d'histoire mondiale, et être ainsi réceptif aux aberrations ineptes d'un Glenn Beck.

Pour la majorité des gens un tant soit peu cultivés en histoire, l'ignorance des membres du Tea Party est risible. L'histoire prouve pourtant que l'ignorance, aussi risible semble-t-elle au départ, est dangereuse et qu'elle peut avoir des conséquences tragiques. Les médias et les libéraux ont tort d'en rire, comme les conservateurs cultivés ont tort de ne pas réagir à ces élucubrations.

La façon dont le Tea Party revisite l'histoire n'est pas seulement brouillonne ou falsifiée: elle est injurieuse. Traiter Obama de tyran, de communiste ou de fasciste est faire injure aux véritables victimes de la tyrannie, aux véritables victimes du communisme et du fascisme. Aux dizaines de millions de personnes qui en sont mortes. Les membres du Tea Party minimisent ces souffrances d'une manière inexcusable quand ils affirment souffrir d'une oppression similaire parce que leurs impôts augmentent ou parce qu'ils sont soumis à une infâme «régulation fédérale».

Dans leur ensemble, les médias hésitent à confronter les détournements de sens et de faits dont le Tea Party fait son beurre. Depuis ces dernières semaines, l'idée en vogue est plutôt que les membres de ce mouvement «ne sont pas méchants». C'est certainement vrai pour certains. Mais quand on regarde de plus près leur idéologie, celle qui transparaît sur leurs bannières, dans leurs commentaires sur le Web et dans les propos de leurs porte-parole, on ressent comme une gêne.

Il y a eu ce reportage de CNN qui tentait de donner un visage souriant au Tea Party, alors même que Fox News admet que ce mouvement fait bouillir une marmite de mensonges historiques aussi éhontés que pernicieux. Sur la photo de cet article, voyez la fierté de celui qui brandit sa ridicule pancarte à croix gammée.

Ces mordus de la svastika sont pitoyables. Mais les mots ont un sens, qui est parfois question de vie ou de mort.

Prenons par exemple la diabolisation que fait le Tea Party de la «régulation fédérale», laquelle ne serait que l'instrument d'une oppressante tyrannie. Que tous les membres du Tea Party qui s'insurgent contre l'intervention de l'État fédéral écrivent donc une lettre aux veuves et aux orphelins des mineurs de charbon de Virginie-Occidentale morts [le 5 avril 2010] à cause de l'absence de «régulation fédérale» dans la sécurité des mines.

Ignorance coupable

Qu'ils expliquent aux familles éplorées que la régulation, c'est la tyrannie, que leurs maris et leurs pères sont morts, oui, mais pour la bonne cause: la réduction des dépenses fédérales afin que les membres du Tea Party puissent payer quelques centimes de moins d'impôts. Cela vaut bien 29 vies soufflées par un coup de grisou, non? Mais soit les adeptes du Tea Party ne font pas le lien, soit ils s'en fichent.

Le pire est que cette stigmatisation de la «régulation fédérale» risque d'empêcher des législateurs frileux de renforcer la protection des mineurs et des ouvriers qui travaillent dans des conditions dangereuses. Mais cela n'empêchera pas les membres du Tea Party de continuer à ressortir leurs croix gammées et leurs moustaches hitlériennes, et à se plaindre de la tyrannie qu'ils subissent. Ne serait-il pas fantastique qu'un politicien de gauche ait le courage, à l'occasion de cette catastrophe minière, de dire haut et fort que les réglementations fédérales sont souvent parfaitement souhaitables? L'espoir fait vivre.

La fraude historique est une maladie

Ceci n'est qu'un exemple des dommages causés aux autres citoyens par l'ignorance coupable du Tea Party. L'histoire falsifiée que les béotiens et leurs instructeurs injectent dans la société aura des effets toxiques profonds et durables qui ne se limiteront pas à cette tragédie.

Car ce type de méconnaissance n'est pas sans conséquences; la fraude historique est comme une maladie, comme une psychose contagieuse qui peut aboutir à l'hystérie collective, voire pire. C'est ce qu'a connu la République de Weimar, quand les nazis ont justifié leur idéologie haineuse en exploitant le mythe du «coup de poignard dans le dos», selon lequel, pendant la Première Guerre mondiale, la victoire avait été volée à l'armée allemande par les civils juifs et socialistes.

Toute mensongère qu'elle fût, cette légende a permis à Hitler d'établir son pouvoir auprès d'Allemands avides de venger cette (imaginaire) trahison! Peut-être le mouvement du Tea Party se désintègrera-t-il de lui-même avant de parvenir à un quelconque pouvoir, vu les révélations de plus en plus nombreuses sur ses leaders amateurs de blagues racistes et de vidéos zoophiles. Mais ce n'est pas sûr. Il faut exposer ces mensonges au grand jour avant qu'ils n'avilissent un peu plus le sens des mots.

Quand j'ai fait mon heureuse découverte dans cette boutique de livres d'occasion -j'y reviens dans un instant- j'étais déjà perturbé par cette association systématique entre Obama, Hitler, socialisme et fascisme. J'étais notamment choqué par la banalisation inculte de l'Holocauste, dérivée du rapprochement hâtif entre Hitler et socialisme.

Coup de poignard

J'ai repensé au mois que j'avais passé à la bibliothèque municipale des archives de Munich, la Monacensia, il y a une dizaine d'années de cela, à parcourir les exemplaires originaux jaunis et fanés du Munich Post, l'organe de presse du parti social démocrate (socialiste!) munichois et anti-hitlérien. J'ai consacré un chapitre de mon livre Pourquoi Hitler au courage des journalistes de cette parution, qui enquêtèrent sur la nature malveillante de Hitler durant les années précédant son accession au pouvoir. À leur manière, ils livrèrent une guerre contre les nazis, où les révélations étaient suivies de représailles brutales, lesquelles entraînaient de nouvelles révélations toutes plus dérangeantes les unes que les autres.

L'un des principaux angles d'attaque des journalistes consista à démonter la légende du «coup de poignard dans le dos», car ils étaient conscients des ravages que pouvait faire cette propagande. Ils poussèrent ainsi l'un des proches de Hitler très impliqué dans la propagation du mythe à les attaquer en justice pour diffamation. Après l'avoir traité «d'empoisonneur de la politique», les reporters écrivaient: «S'il n'était qu'un idiot, il ne ferait que se ridiculiser. Mais il est pire qu'un idiot.» (Si seulement les politiciens et les intellectuels avaient le cran de tenir de tels propos sur le Tea Party et son empoisonnement de l'histoire!) Le but de la manœuvre était de se retrouver dans un tribunal pour pouvoir produire des preuves contre le mythe de la trahison. L'affaire fut bien portée en justice, mais le procès fut perdu car le juge était un sympathisant nazi.

Face à une police et à une administration munichoises largement acquises à Hitler, ces journalistes perdirent bien plus qu'un procès, ils payèrent leur engagement de leur propre sang. Ils touchèrent cependant au cœur des ténèbres, à la vérité alors encore cachée de Hitler, quand ils obtinrent et publièrent un plan secret des nazis qui prévoyait d'éliminer les juifs après la prise de pouvoir, plan dans lequel figurait la première occurrence connue du terme «solution finale».

Peu furent ceux qui prêtèrent attention à cette vérité. Mais ces socialistes combattirent les nazis, il ne faut pas l'oublier. Mesdames et messieurs du Tea Party: les nazis n'étaient pas des socialistes. Les socialistes n'étaient pas des nazis. Socialistes et nazis étaient ennemis jurés, tandis que les conservateurs et les nationalistes soutinrent Hitler en croyant pouvoir faire de lui une marionnette. Faut-il le préciser? Hitler n'était pas socialiste. Il haïssait les socialistes. Il en fit tuer des milliers dès son arrivée au pouvoir.

C'est pourquoi je suis si choqué par les ignares du Tea Party qui brandissent des croix gammées à côté de la photo d'Obama. En dressant un parallèle entre socialisme et fascisme, entre Obama et Hitler, ils se déshonorent et insultent la mémoire de tous ceux qui sont morts pour la vérité. Plus grave encore, ils déforment la véracité historique de toutes les références dont ils usent.

La lumière venue de Khrouchtchev

Quant au rapprochement abusif entre Obama et communisme, et entre communisme et pensée de gauche, c'est là qu'intervient mon heureuse trouvaille.

C'est donc par hasard que mon œil a été attiré par un petit livre racorni vieux d'un demi-siècle, perdu dans une caisse «Tout à 1 dollar» devant Strand, l'extraordinaire librairie d'occasion de New York.

Titre de l'ouvrage: Crimes de l'ère stalinienne: rapport spécial au XXe Congrès du parti communiste de l'Union soviétique.

Je tenais là le fameux «rapport secret» de Nikita Khrouchtchev, qui dénonça, en 1956, les massacres et la torture systématiques perpétrés sous Staline. Ce discours, qui influença radicalement le cours de l'histoire du XXe siècle, fut prononcé à huis clos pendant deux jours. Tenu secret quelque temps, il fit rapidement le tour du monde.

Si Khrouchtchev fut lui-même un meurtrier et un complice de Staline, du moins les communistes et leurs sympathisants ne purent-ils pas mettre ses effroyables révélations sur le compte de la propagande occidentale. L'effet fut planétaire et dévastateur; la première brèche apparut dans la façade monolithique du communisme. Ce rapport ne contribua pas seulement aux soulèvements hongrois et polonais de 1956, il déclencha la prise de conscience au sein même de l'empire soviétique, il engagea le lent travail de fissuration qui allait aboutir à l'effondrement total du régime.

J'avais lu beaucoup de choses sur ce rapport secret, mais je n'avais jamais lu le rapport lui-même. Les éditions intégrales du discours -la mienne représente près de 60 pages- sont plutôt rares, et en le lisant pour la première fois, j'ai été bouleversé, malgré tout ce que j'avais déjà appris de Staline dans des ouvrages tels que La Grande Terreur, étude pionnière de Robert Conquest, dans les romans de Soljenitsyne et, plus récemment, dans Goulag: une histoire, par la chroniqueuse de Slate Anne Applebaum.

Et puis tout à coup, je me suis dit que les membres du Tea Party devraient lire ce rapport, pour savoir ce que sont réellement la «tyrannie» et le «communisme». Ils auraient alors honte de se plaindre d'une réforme de la santé qui fait soi-disant de l'Amérique une tyrannie, et de traiter les politiques de gauche de communistes despotiques. Peut-être cela pourrait-il les guérir de l'hystérie dont ils se gargarisent.

Cela pourrait également les faire réfléchir aux insultes qu'ils réservent aux libéraux. Car à l'époque, la publication de ce rapport aida un grand nombre de sympathisants de gauche à se départir des illusions sentimentales qu'ils entretenaient encore vis-à-vis de l'Union soviétique. Elle assura la victoire du front libéral anti-communiste au sein du parti démocrate américain, après une lutte interne dont le Tea Party semble n'avoir aucune idée.

Un document fascinant

Il faudrait publier une nouvelle édition du Rapport secret (préfacé par exemple par Conquest ou Applebaum), qui est un document fascinant. Le génie de Khrouchtchev a surtout été de dénoncer le «culte de la personnalité» dont Staline s'était rendu coupable. (Dans mon édition, la traduction retenue est «culte de la personne»*.) Mais ce génie possède sa part de machiavélisme, car tout en dénonçant l'hagiographie auto-alimentée de Staline, Khrouchtchev transpose le culte de la personnalité sur Lénine, dépeint comme un parangon de perfection dont un Staline délirant a refusé les préceptes. C'est Staline l'accusé, pas le communisme. Et pourtant, le portrait qui est fait du système est impitoyable.

Dans son introduction, Khrouchtchev présente le conflit entre Lénine et Staline sous un angle très personnel et anecdotique. Leur dernière dispute aurait ainsi eu lieu à cause de la grossièreté dont fit preuve Staline au téléphone lors d'une conversation avec la femme de Lénine, lequel, déjà en très mauvaise santé, se trouvait alité. Staline fut un boucher, mais n'oublions pas ses mauvaises manières téléphoniques.

Le rapport entre ensuite dans le détail des meurtres de masse et des purges du régime. Et à l'ère d'Abou Ghraib, les passages consacrés à la torture sont particulièrement édifiants. Les témoignages cités par Khrouchtchev donnent le vertige: souffrances intolérables, violences physiques systématiques, pressions volontaires exercées sur des côtes cassées. Ah oui, au fait, les Soviétiques avaient eux aussi leur euphémisme pour parler «de techniques d'interrogatoire renforcées»; ils disaient «pression physique».

Tout aussi douloureuse est la description des consciences torturées de ces prisonniers qui ont livré des noms d'amis et de camarades, et l'inventaire des fausses dénonciations d'activités «anti-Parti» qui ont envoyé des hommes et des femmes (et parfois toute leur famille) à la mort. Et le Tea Party qualifie l'assurance-santé obligatoire de «tyrannique»...

Bien qu'il soit difficile de rire de ces horreurs, Khrouchtchev manie un humour cruel (surprise!) pour tourner en ridicule la folle vanité de Staline et son auto-adoration. Il assène même le coup de grâce quand il cite le genre de traits repus de satisfaction que «le petit père des peuples» apporta à sa biographie:

Le chef de ce noyau dirigeant et le guide du Parti et de l'État était le camarade Staline. (...) Quoiqu'il assumât ses fonctions de chef du Parti et du peuple avec une habileté consommée et jouît de l'appui sans réserve du peuple soviétique tout entier, Staline ignora toute vanité, prétention ou glorification personnelle.*

On n'est jamais mieux servi que par soi-même.

Ce livre m'a fait réaliser que les adeptes du Tea Party pratiquaient eux aussi le culte de la personnalité. Mais c'est une sorte de culte inversé d'Obama, dont ils ont fait l'incarnation du mal venu d'ailleurs: communiste, musulman, Kényan, espion rouge, fasciste, socialiste, capable des pires turpitudes politiques. Un super-méchant aux super-pouvoirs, que l'on combat à l'aide de super-mensonges.

Il est grand temps d'affronter ces super-menteurs pour les empêcher d'empoisonner davantage la société.

Ron Rosenbaum

Traduit par Chloé Leleu

Photo: Dans la banlieue de New York, le 15 avril 2010. REUTERS/Mike Segar

* En France, l'ouvrage de référence est Le Rapport Khrouchtchev et son histoire, de Branko Lazitch, Ed. Seuil, 1976. Le «culte de la personnalité» y est aussi traduit par «culte de la personne» ou «culte de l'individu». L'extrait «biographique» attribué à Staline est repris de cet ouvrage. (NdT)

Ron Rosenbaum
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