Santé / Société

Les troubles alimentaires perturbent la sexualité et personne n'en parle

Temps de lecture : 5 min

Entre une santé gynécologique altérée et une difficulté à dévoiler son corps, deux jeunes femmes touchées par l'anorexie témoignent.

Les conséquences des troubles de l'alimentation sur la sexualité ne sont pas toujours prises en charge correctement. | Christy Mckenna via Flickr
Les conséquences des troubles de l'alimentation sur la sexualité ne sont pas toujours prises en charge correctement. | Christy Mckenna via Flickr

Dès l'âge de 10 ans, Justine rencontre l'anorexie chronique. Au fil des années, malgré des périodes plus douces, elle n'est pas à l'abri des rechutes. Contrôle sur son alimentation ou pratique intense du sport, elle vit au rythme des va-et-vient de la maladie. À 17 ans, son état s'aggrave alors qu'elle entame tout juste sa vie sexuelle, elle-même enclenchée pour répondre à une validation sociale. «J'avais l'impression qu'à mon âge, je devais l'avoir déjà fait», se souvient-elle. Mais, voilà, Justine ne se sent pas «femme», elle n'a plus ses règles. «J'avais un corps amaigri, je n'avais pas de seins, ni mes règles. Alors que, pour moi, c'était des signes de féminité.»

Lors de ses premières expériences intimes, Justine ne parvient pas à se sentir à l'aise. Pire encore, son état la fatigue et elle ne ressent aucun plaisir. «Je me dis que c'est bien de faire l'amour, car ça signifie que je suis quelqu'un de normal. Mais, tout ce qui m'importe à ce moment-là, c'est de regarder si on ne voit pas ma cellulite sur mes cuisses. Finalement, j'ai l'impression de contenter l'autre plutôt que moi-même», souligne la jeune femme, désormais âgée de 24 ans.

S'il lui est déjà arrivé qu'un partenaire lui dise être étonné de sa maigreur, Justine, elle, se sent grosse. Une double perception qu'explique Jean-Michel Huet, psychothérapeute et sexologue spécialisé dans les TCA: «Le corps pose problème pour les malades. Ce sont des personnes qui trouvent leur corps difforme, quel que soit leur degré d'amaigrissement, donc c'est compliqué de le partager avec quelqu'un d'autre.»

«Je deviens insensible»

Cette détresse, Élise* la connaît. Touchée par les troubles alimentaires depuis ses 15 ans, elle alterne entre des phases d'anorexie mentale et de l'hyperphagie, c'est-à-dire une consommation excessive de nourriture de manière incontrôlable. Sa vie sexuelle s'est compliquée avec son troisième partenaire, qu'elle fréquente aujourd'hui. «Je ne peux pas faire l'amour avec de la lumière. C'est une réelle épreuve pour moi de dévoiler mon corps. J'ai besoin d'avoir une couverture sur nous, pendant et après l'acte», révèle cette mère de 24 ans, qui raconte avoir longtemps gardé un vêtement sur son buste lors de ses rapports. Dans ces conditions, les malades n'ont pas le privilège de profiter de l'instant présent, c'est incompatible. Comment s'abandonner au plaisir de la chair lorsque sexualité rime avec spontanéité, et anorexie avec hyper-contrôle?

Plus insidieuse encore, l'anorexie ne s'arrête pas uniquement à une relation conflictuelle avec le corps. Dans certains cas, les sensations des personnes qui en souffrent s'évaporent. Il arrive parfois à Élise d'avoir envie de se glisser sous les draps avec celui qui partage sa vie, mais son corps ne répond pas. «Même s'il est réceptif aux gestes de mon copain, je ne ressens plus rien. Je n'ai plus envie, ça ne me fait plus frissonner, ni vibrer. Comme si tout s'éteignait, d'un coup», décrit-elle. Avant de conclure: «Je deviens insensible.»

Le manque de désir, à plusieurs ou en solitaire, est régulièrement observé dans les cas d'anorexie. Se masturber n'est pas non plus une partie de plaisir pour Élise, qui le dit de but en blanc: elle ne s'aime pas. «Je ne me donne pas envie. Ça m'arrive de pleurer devant mon reflet dans le miroir, car je n'apprécie pas ce que je vois. M'imaginer en train de me toucher ou de me caresser me dégoûte.» Même si son partenaire est compréhensif, elle a encore du mal à mettre des mots sur ce qu'elle traverse. Avec la psychologue qu'elle consulte tous les mercredis, le sujet n'a pas encore été mis sur la table et, bien qu'elle se sente prête à en parler, elle n'ose pas initier la conversation pour le moment.

Un besoin de dialogue

Si témoigner de troubles du comportement alimentaire est difficile pour la plupart des malades, ils ont la possibilité de se tourner vers le corps médical. Leur prise en charge s'organise d'une manière pluridisciplinaire avec l'intervention de psychologues, nutritionnistes ou de sexologues. Justine, qui s'est tournée vers la médecine dès l'âge de 23 ans, estime que leur approche n'est pas complète. «On ne m'a jamais parlé de l'existence de complications lors des rapports. On m'a juste demandé comment mon partenaire vivait mon anorexie au quotidien, mais rien sur ma sexualité», lance-t-elle. L'idée lui est venue de consulter une sexologue pour comprendre d'où vient cette absence de désir. Au lieu de répondre à cette question, «elle m'a orientée vers un médecin spécialisé dans les troubles alimentaires, car elle était plutôt préoccupée par mon poids».

Pour le psychothérapeute Jean-Michel Huet, la situation n'est pas surprenante. À la fin des années 1970, lors de ses études en psychologie, une pensée très répandue est installée dans le milieu: les personnes anorexiques n'ont pas de vie sexuelle. On sait aujourd'hui que c'est faux. Le spécialiste s'est d'ailleurs formé à la sexologie à la demande de ses patientes, pour combler un manque et ne plus laisser de côté un aspect du quotidien qui passe au second plan. «Peu de professionnels abordent le sujet, car la guérison du trouble alimentaire est jugée plus urgente», explique-t-il. Pour résumer, on leur dit: «La sexualité est un luxe, soyez déjà contents d'avoir survécu.»

«Une fois, alors que je portais un stérilet, on m'a dit que mes douleurs s'expliquaient par le fait que je ne mangeais pas assez.»
Justine, 24 ans, touchée par l'anorexie chronique

À ce désintérêt s'ajoute la quasi-inexistence d'études sur le sujet. De son côté, Jean-Michel Huet s'était penché dessus, il y a une dizaine d'années. En recueillant près de 800 témoignages, il avait notamment remarqué la part importante de traumatisés sexuels parmi les personnes souffrant de troubles alimentaires. Depuis, il n'a pas le sentiment que ce travail a résonné dans le corps médical.

Pourtant, cette pathologie implique des désagréments non négligeables, notamment sur la santé gynécologique. La spécialiste Marta Le Gallic explique qu'une chute du taux d'œstrogènes, les hormones sexuelles primaires féminines, est souvent observée dans les cas d'anorexie. Le phénomène provoque alors une aménorrhée, c'est-à-dire l'absence de règles, mais aussi «une baisse de libido» et une «moins bonne lubrification», voire «des vaginismes».

Heureusement, elle l'affirme, ces troubles disparaissent après avoir retrouvé un poids normal et avoir guéri de la maladie. Mais Justine, alors qu'elle répond à ces critères, témoigne encore de douleurs lors de ses rapports et d'une sécheresse vaginale. Pour pallier sa souffrance, la jeune femme a maintes fois consulté des gynécologues, sans trouver une oreille attentive. «Lorsqu'on a des troubles alimentaires, on est stigmatisé. Une fois, alors que je portais un stérilet, on m'a dit que mes douleurs s'expliquaient par le fait que je ne mangeais pas assez.»

D'une même voix, malades et professionnels de santé s'accordent à dire que le dialogue est la clé pour entamer une véritable guérison et soigner les patientes. Grâce à ses entretiens avec une psychologue, Élise estime aujourd'hui se sentir mieux et avoir les idées plus claires sur ce qu'elle ressent, à mesure qu'elle s'exprime sur le sujet. Mais la route est encore longue. Affronter son reflet dans le miroir et vivre en paix avec elle-même lui demande beaucoup d'énergie. «Pour moi, chaque jour est un combat vers la tolérance de mon propre corps.»

*Le prénom a été changé.

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