Médias / Société

Non, la Vegan Society ne demande pas la fin des biscuits en forme d'animaux

Temps de lecture : 6 min

Sur Twitter, certains ont pris la défense des Dinosaurus jusqu'à leurs dernières miettes. Pourtant, l'info de départ était fausse.

Le tweet a été cité près de 5.000 fois, avec à chaque fois des commentaires désobligeants envers les vegans et les antispécistes. | via Open Food Fact
Le tweet a été cité près de 5.000 fois, avec à chaque fois des commentaires désobligeants envers les vegans et les antispécistes. | via Open Food Fact

«Ne laissez pas disparaître les dinosaures une deuxième fois», «C'est le truc le plus idiot que j'ai jamais vu», «Sérieux les vegans, vous n'avez rien d'autre à faire?» Depuis quelques jours, un message du compte L'Important, agrégateur de contenus, circule beaucoup sur Twitter. La Vegan Society, association militante anglophone, aurait «demandé l'interdiction des biscuits en forme d'animaux». Le tweet, très affirmatif, est associé à l'image de biscuits en forme de dinosaures, les biens connus Dinosaurus (miam). À ce jour, il a été cité près de 5.000 fois, avec à chaque fois des commentaires désobligeants envers les vegans et les antispécistes, qui auraient choisi un combat bien peu noble: défendre les animaux en interdisant de les manger sous forme de biscuits.

Quand j'ai vu passer le tweet, et bien que je sois engagée contre l'idéologie antispéciste à titre personnel, je me suis dit qu'un truc clochait. Certes, j'ai déjà lu des choses très déconcertantes dans la littérature antispéciste («Faut-il sauver le lièvre du renard?», par exemple, ou bien l'enjeu de la pâtée végane pour chats), mais là, l'information me paraissait peu crédible, notamment du fait du caractère impératif de la supposée «demande». Après une petite enquête, j'ai compris qu'il s'agissait effectivement d'une fake news… Même si, comme toujours dans ces cas-là, «c'est plus compliqué». Explications.

Itinéraire d'une fake news

Si le tweet de L'Important date du 13 avril, «l'information» est en fait bien plus ancienne. Remontons le fil. L'article du média Radio Star Sud vers lequel il renvoie, a été publié le 7 avril, selon le cache Google. Il a été dépublié depuis, après avoir comptabilisé près de 30.000 vues (ce qui doit être un joli succès d'audience pour cette radio locale).

En réalité, on retrouve le 31 mars un papier similaire sur le site belge de 7sur7, pas exactement connu pour sa rigueur journalistique. Puis un post sur Reddit amusé le 1er avril, ce qui m'a au début fait penser à un poisson d'avril. Mais non, le papier de 7sur7 date bien du 31 mars. Comment s'est-il retrouvé sur L'Important? Via un tweet de l'internaute @fmomboisse, d'ailleurs cité par le média dans son tweet viral. L'auteur du message a finalement supprimé son tweet le 14 avril, «sentant la fake news», ce qui n'est pas le cas de L'Important, qui engrange les likes et RT indignés jusque dans des pays non-francophones depuis quatre jours, à en juger par les réponses qu'on trouve aussi en anglais ou espagnol.

Un précédent à l'affaire

Voilà pour l'itinéraire de cette fake news, somme toute assez classique: d'un côté, on se moque d'une info non vérifiée (et d'une communauté); de l'autre, on laisse circuler l'erreur pour faire du chiffre. Mais pour autant, cette information est-elle fausse sur le fond? C'est là que les sarcasmes envers les militants antispécistes ne sont pas tout à fait injustifiés.

Précisons d'abord une chose: en cherchant sur le site de la Vegan Society, on ne trouve aucune mention des Dinosaurus, ni d'une manière générale des animal crackers. L'association a d'ailleurs confirmé par mail à l'AFP n'avoir jamais demandé la suppression de ces gâteaux en forme d'animaux.

En revanche, la question de la représentation animale sur des biscuits a bien été soulevée par une sociologue antispéciste… en 2016. Dans son article «Are animal crackers vegan?», Coery Lee Wrenn, chercheuse à l'université de Canterbury (Royaume-Uni), reprochait aux biscuits américains Barnum's Animals de faire figurer sur leurs paquets des animaux sauvages en cage: un tigre, un lion, un ours polaire et un bison sur un premier paquet; une panthère noire, un alligator, un gorille et une girafe sur un second. La réponse de la sociologue vegan s'en prenait au «spécisme» supposé de cette représentation, qui participait selon elle à alimenter «l'oppression» dont sont victimes les animaux de cirque ou de zoo.

Une «aggravation de l'inégalité symbolique»

En 2018, après une campagne soutenue notamment par l'association antispéciste PETA, le fabricant de ce type de biscuit a fini par en modifier le packaging: ces mêmes animaux apparaissaient désormais sans cage, un peu comme au début du Roi Lion où tous les animaux viennent célébrer la naissance de Simba. Coery Lee Wrenn s'est alors fendue d'un nouveau message, plus complet. Elle y indique que d'un point de vue nutritif, les biscuits Barnum's Animals semblent bien vegans car ils ne contiennent apparemment pas de produits issus de l'exploitation animale. Mais elle s'en prend malgré tout à cette représentation animale. Coery Lee Wrenn écrit notamment: «La consommation des biscuits en forme d'animaux réitère, chez les enfants, l'idée selon laquelle ils auraient un accès privilégié au monde naturel et à tous les “subordonnés” y vivant. En leur permettant ainsi de “récolter” des animaux, de les manipuler et finalement de les manger, on renforce la notion de suprématie humaine.»

Conclusion de l'autrice: cette représentation d'animaux sauvages (freeliving animals) sous forme de biscuits «pourrait aggraver l'inégalité symbolique» entre les espèces.

Qui connaît un peu l'idéologie antispéciste ne sera pas étonné de lire ces propos. Les chercheurs et militants antispécistes, qui ont coutume de comparer leur combat à celui des féministes ou des antiracistes, ne sont pas seulement attentifs aux éléments matériels. Ils s'intéressent également à tous les aspects symboliques de nos rapports avec les bêtes, pouvant participer de la construction de certaines habitudes ou pensées qu'ils jugent mauvaises. Et ce type de discours se diffuse d'ailleurs en dehors des cercles antispécistes. On se souvient par exemple de la critique adressée sur le site de AOC Média à une campagne contre le harcèlement sexuel dans les transports, par quatre chercheurs et chercheuses (deux philosophes, une femme politique et un ingénieur agronome), au motif qu'elle «stigmatisait» les animaux prédateurs puisqu'elle assimilait les harceleurs sexuels à des ours, des loups ou des requins.

Comment passe-t-on d'un post de blog de 2018 à une fake news trois ans plus tard? C'est tout le charme des réseaux sociaux... Difficile à savoir. Sur son blog, Coery Lee Wrenn indique être membre de la Vegan Society, ce qui explique peut-être pourquoi on passe de «une chercheuse pense que» à «l'association demande que». Différence de taille, vous en conviendrez.

La petite bête ne mange pas la grosse

Sans être tout à fait fausse d'un point de vue conceptuel, l'information reste donc bien mensongère, d'autant que le tweet de L'Important associe les biscuits animaliers américains aux Dinosaurus français. De ce point de vue, le tweet est carrément malhonnête, puisque le community manager aurait pu choisir de mettre des Z'animo et non des Dinosaurus en photo.

De fait, la question des conditions de vie des animaux sauvages, qui est importante et très actuelle, n'a pas grand-chose à voir avec celle d'espèces disparues il y a 65 millions d'années, soit globalement autant de millions d'années avant l'apparition de homo sapiens sur Terre (puisque nous avons environ 400.000 ans).

Reste à savoir si les antispécistes associent les dinosaures à leur combat contre «l'inégalité symbolique» des animaux.

Le débat soulevé par la sociologue vegan porte sur des espèces menacées d'extinction aujourd'hui, ce qui pose un réel problème à la fois politique, éthique et environnemental. Banaliser le fait de les manger comme s'ils existaient par millions, alors qu'il ne reste plus que quelques milliers de tigres sur Terre par exemple, peut à tout le moins poser question. À titre personnel, je suis évidemment pour qu'on continue de pouvoir le faire, mais je comprends que cette conception n'aille pas de soi quand on est vegan ou antispéciste.

Reste à savoir, sur le fond, si les antispécistes associent les dinosaures (et plus généralement tous les animaux éteints) à leur combat contre «l'inégalité symbolique» des animaux. Faut-il défendre des animaux qui nous auraient clairement mangés tout crus? Je n'ai encore rien lu à ce sujet… Mais c'est peut-être l'occasion d'ouvrir le débat.

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