Monde

La laïcité en marche au Liban

Nathalie Bontems, mis à jour le 03.05.2010 à 17 h 47

Au Liban, où cohabitent tant bien que mal 18 communautés religieuses, le confessionnalisme est partout.

Le 25 avril dernier, le Liban a connu sa première Laïque Pride. Ni travestis, ni chars fleuris défilant dans les rues de Beyrouth: cette Laïque Pride n'avait de commun avec la Gay Pride que le nom. Mais dans une ambiance rigolarde tout de même, cette marche d'une heure à travers le centre de la capitale libanaise a rassemblé plusieurs milliers de Libanais autour d'une même demande: l'instauration de la laïcité au Liban. C'est plus que n'en espéraient les organisateurs, cinq trentenaires libanais motivés qui travaillaient depuis six mois sur l'événement, via Facebook essentiellement. L'une d'entre eux, Yalda Younes, en espérait 2.000; ils ont été environ 4.000. Le groupe Laïque Pride a réuni 7.000 membres sur le fameux réseau social, mais de là à ce qu'ils soient si nombreux à répondre à l'appel, rien n'était gagné.

Au Liban, où cohabitent tant bien que mal 18 communautés religieuses, le confessionnalisme est partout: la vie politique repose intégralement sur un système de quotas attribuant tel nombre de sièges au Parlement, tel nombre de ministres et tels postes de fonctionnaire aux membres de telle ou telle communauté, le tout selon des calculs tortueux; le droit privé -ce qu'au Liban on appelle les «statuts personnels», comprenez mariage, divorce, héritage, enregistrement des naissances- est confié aux tribunaux religieux de chaque communauté auxquels les Libanais devront se référer en fonction de leur confession de naissance, qu'ils soient pratiquants ou pas d'ailleurs.

De quoi j'me mêle?

Supposé protéger les minorités et assurer un partage équitable des pouvoirs, ce mode de fonctionnement est en fait à l'origine de nombreuses difficultés quotidiennes: en l'absence de mariage civil, un couple dont les membres n'appartiendraient pas à la même communauté ne peut s'unir sans que l'un n'accepte de se convertir à la religion de l'autre. La seule alternative consiste à aller se marier à l'étranger civilement avant de revenir faire enregistrer l'acte de mariage auprès des autorités libanaises; à tel point qu'un véritable business s'est mis en place, avec prêts bancaires et tours opérateurs. Plus grave encore, un individu ne peut avoir d'existence légale sans avoir déclaré une appartenance religieuse au préalable, ce qui peut conduire à des situations ubuesques et tragiques: l'enfant récupérant automatiquement la religion de son père, la progéniture de filles-mères ne peut tout simplement pas exister, aucun mâle n'ayant pu l'enregistrer auprès de ses propres autorités religieuses. Sans compter les inégalités de droits auxquelles ces pratiques conduisent inexorablement, dans l'accès à la fonction publique mais aussi entre hommes et femmes, la coupe réglée des religieux sur tous les aspects de la vie privée contribuant à entretenir le caractère patriarcal de la société. Pas étonnant donc que chacun et chacune  y soit allé de son slogan: «Je veux me marier au Liban, pas à Chypre!» «Mariage civil, pas guerre civile!» «La laïcité est la solution!» «Féminisme+laïcité=liberté», alors que des manifestations similaires se tenaient à Paris, Montréal, Sydney et Sao Paulo, organisées par des expatriés libanais.

A Beyrouth, les manifestants ont chanté, dansé, ri et répété à l'envi cette question récurrente au pays du Cèdre: «Quelle est ta confession?», lui apportant cette réponse sans appel: «De quoi j'me mêle!»

Mais ils ont été arrêtés par un barrage de police près du Parlement, objectif ultime de la marche. Personne n'a été surpris, évidemment. Car si la question de la laïcité rencontre, logiquement, une farouche opposition de la part des religieux de tous bords dans le pays, la question est aussi et surtout éminemment politique.

La terreur des chrétiens

Dès sa création en 1943, un Pacte national informel inscrivait le confessionnalisme dans le marbre, précisant que le président de cette république parlementaire doit être chrétien maronite, le Premier ministre sunnite et le président de l'Assemblée nationale chiite. Depuis, les dispositions des accords de Taef (1989) qui devaient en finir avec un confessionnalisme politique ayant conduit à 15 ans de guerre civile, sont restées lettre morte.

Loin d'une laïcité telle qu'entendue en France -l'un des slogans de la Laïque Pride était d'ailleurs «Laïcité ni française, ni turque, mais à la libanaise»- le véritable débat est aujourd'hui de savoir de quoi on parle. Abolir le confessionnalisme est une chose. Encore faut-il proposer une alternative.

S'agit-il d'imposer une déconfessionnalisation politique, afin de lutter contre la mixture de féodalisme et de clientélisme à laquelle le système actuel a conduit, sans même parler des blocages politiques incessants provoqués par les désaccords entre communautés? C'est ce que préconise Nabih Berri, président de l'Assemblée depuis 1992 (!), ancien chef d'une milice ayant inscrit un «Allah» stylisé dans le A de son nom (Amal) et allié à la force actuellement dominante au Liban incidemment appelée «Parti de Dieu». La proposition a le support d'une majorité de musulmans, mais a rencontré une résistance acharnée du côté chrétien, non seulement de la part des religieux, mais aussi des politiques. A tel point que même le général Aoun, pourtant chantre de la laïcité et allié du Hezbollah, a rejoint ses ennemis jurés pour faire front. L'argument autour duquel tous se retrouvent est la crainte que sans travail de fond sur les mentalités, par l'éducation en premier lieu, et en l'absence de mesures garantissant les droits des minorités, cette fin du confessionnalisme politique ne se traduise finalement par une loi du plus grand nombre.

La démarche touche à l'une des inquiétudes fondamentales des chrétiens du Liban, une sorte de «syndrome des minorités» nourri par la situation difficile d'autres chrétiens d'Orient, comme les Coptes, citoyens de seconde zone en Egypte; cela signifierait aussi accepter qu'un pouvoir que les chrétiens ont détenu pendant des décennies tombe dans l'escarcelle d'une communauté musulmane. Ces craintes sont décuplées par la démographie galopante des chiites en particulier et surtout par le fait que cette communauté est aujourd'hui dominée par un parti tel que le Hezbollah, à l'idéologie guerrière et mystique assumée. C'est pourquoi le patriarche maronite Sfeir, parfois taxé de réactionnaire pour ses objections au projet, a récemment essayé de la jouer fine en disant accepter la proposition de Berri à condition que le confessionnalisme soit aboli «dans tous les domaines». Autrement dit, Sfeir élargit la proposition de «déconfessionnalisation politique» (du système) à une «déconfessionnalisation du politique» (engageant aussi les acteurs de la sphère politique), de sorte que les partis soient eux aussi contraints de se défaire de leur dimension religieuse. Le coup vise évidemment le Hezbollah et Amal en premier lieu. Pour l'instant, les joueurs sont pat.

19e communauté?

A l'inverse, vaudrait-il mieux commencer par travailler sur les esprits, en commençant par obtenir que les statuts personnels soient désormais confiés à la fonction publique? L'idée -qui paraîtra sans doute incongrue à des yeux français- est d'obtenir la création et la reconnaissance d'une «19e communauté», laïque, et représentée à l'Assemblée au même titre que les 18 autres. Bien conscients que révolutionner radicalement le système est impossible, les «laïcards» libanais tentent une approche par le côté: rendre acceptable par la société la simple possibilité qu'un(e) Libanais(e) puisse ne pas vouloir définir son identité par son appartenance religieuse. Il s'agit donc d'être pragmatique et avant tout de se protéger des amalgames courants entre laïcité et athéisme, qui tueraient dans l'œuf tout espoir de mettre fin au confessionnalisme; encore aujourd'hui, une vaste part de la population libanaise considère que se dire athée équivaut à avoir prononcé un «gros mot», et y associe la notion de laïcité. Cette approche permet aussi de proposer une alternative au religieux: rejoindre cette 19e communauté serait un choix et rien qu'un choix, ne menaçant pas directement les 18 autres confessions. L'idée ravive en cela une démarche qui avait tourné court en 1997: l'instauration d'un mariage civil facultatif. Le projet, soutenu par Elias Hraoui, président de la République à l'époque, avait tourné court en dépit de son caractère flexible, contré par l'opposition farouche des divers clergés soucieux de préserver leur emprise sur leurs ouailles respectives (et les revenus conséquents qu'ils en tirent lors des diverses cérémonies et conversions), ainsi que des politiques les soutenant.

D'autres enfin défendent la cause d'une laïcité à tout prix, arguant qu'en démocratie, les questions de religion et d'appartenance communautaire ne doivent entrer en ligne de compte à aucun moment dans la sphère publique sous peine de sacrifier l'égalité des citoyens. Le Liban en est à des années lumières, toutes populations confondues.

Pour l'heure, personne n'a donc su (ou pu) apporter de réponse claire, faisant l'objet d'un consensus général et indiscutable, à la question de savoir ce que devrait être la laïcité à la libanaise. Cela explique sans doute pourquoi cette laïcité reste, paradoxalement, un vœu pieux.

Nathalie Bontems

Photo: REUTERS/Jamal Saidi

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