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Les sites de paris sportifs à l'assaut des (très) jeunes joueurs

Temps de lecture : 5 min

Betclic, Unibet, Winamax... Par leurs publicités sur les réseaux sociaux, ils attirent de plus en plus de joueurs mineurs. Un risque pour ce public très sensible à l'addiction et à qui la loi française interdit de parier.

Un décret visant à encadrer cette activité concernant les mineurs devrait être prochainement proposé par le ministère de la Santé, en vue d'une future adoption à l'Assemblée nationale. | Joël Saget / AFP
Un décret visant à encadrer cette activité concernant les mineurs devrait être prochainement proposé par le ministère de la Santé, en vue d'une future adoption à l'Assemblée nationale. | Joël Saget / AFP

«Besoin de Freebets pour préparer ton combi du week-end?» Sur le compte Twitter de Betclic, leader du pari sportif en France, le 11 mars 2021, un tweet bardé d'emojis et accompagné d'un visuel tape-à-l'œil, emploie le tutoiement et promet des paris gratuits offerts aux joueurs.

Sur celui de son concurrent Winamax, quatre jours plus tard, un message humoristique reprend l'image de Lacrim, rappeur très populaire chez les jeunes, pour se moquer des dirigeants du football français.

Sur les réseaux sociaux des opérateurs de paris en ligne, ces messages publicitaires sont légion. Langage cool, figures populaires, offres alléchantes… en communiquant ainsi, ils ont pour objectif d'attirer toujours plus de jeunes joueurs. «Les sites de paris sportifs se donnent un côté proche, ils prennent les codes des jeunes, explique le gérant d'une page de foot très suivie et partenaire avec un opérateur de paris en ligne. S'ils doivent se moquer de Booba car tous les jeunes le font, alors ils vont suivre.»

En France, trois parieurs en ligne sur quatre ont moins de 34 ans, selon le dernier rapport d'activité de l'Autorité nationale des jeux (ANJ, ex-Arjel), raison pour laquelle les plateformes s'intéressent autant aux réseaux sociaux. Dans une analyse comparée des opérateurs publiée en juillet 2020, l'autorité a d'ailleurs remarqué «un ciblage renforcé des jeunes avec des stratégies de marketing digital sur les réseaux sociaux Snapchat et TikTok», tous deux très en vogue ces dernières années.

Pour attirer les jeunes via les réseaux sociaux, les sites de paris sportifs comptent notamment sur des partenariats avec des pages populaires chez ce public, généralement centrées autour du football. Sur Twitter, celles qui ont établi un partenariat avec un opérateur de paris en ligne ne sont pas rares. Et les montants de certains contrats avoisinent, selon nos informations, les 3.000 euros nets mensuels. De nombreux influenceurs sont également approchés par les plateformes. «Je prends 100 euros par code promo Betclic diffusé dans une vidéo», nous confie ainsi l'un d'entre eux, spécialisé dans le football et suivi par plus de 200.000 personnes sur YouTube.

Une charte floue

En investissant autant les réseaux sociaux –le marketing numérique représente plus de la moitié des investissements publicitaires de certaines plateformes–, les sites de paris en ligne flirtent avec une dangereuse ligne rouge: celle du risque d'inciter de plus en plus de joueurs mineurs à parier, alors que les jeux d'argent sont interdits aux moins de 18 ans en France. «Sur les 28 derniers jours, 7% des 13-17 ans ont regardé mes vidéos», indique le même influenceur, statistiques à l'appui.

«Nous avons une charte de déontologie qui nous impose de ne travailler qu'avec des partenaires dont la proportion de mineurs au sein de leur public n'excède pas 21%, soit la part de mineurs au sein de la population française», se défend Martin Houdbine, directeur de Betclic France. Au-delà de ce seuil, l'entreprise estime qu'un trop grand nombre de mineurs sera touché, même si elle admet que les jeunes sont exposés quoi qu'il arrive.

«Il n'y a quasiment aucune demande de soins de la part de mineurs. Par peur car la pratique leur est interdite ou par inconscience du problème.»
Gwenaëlle Richard, psychologue chez SOS Joueurs

Toutefois, concernant les partenariats sur les réseaux sociaux, le premier opérateur de France –ses concurrents n'ont pas donné suite à nos sollicitations– ne demande pas les statistiques de manière régulière, tous les six mois par exemple. Un influenceur partenaire avec Betclic nous a en effet confirmé qu'il avait simplement dû fournir ses données démographiques au début de la collaboration avec l'opérateur. Un point qui interroge, puisque le public des comptes peut évoluer très vite, en se rajeunissant notamment.

«Nous incitons également nos partenaires à rappeler régulièrement que le jeu est interdit aux mineurs par des messages de prévention», précise par ailleurs Martin Houdbine. Pourtant, le YouTubeur que nous avons contacté affirme que Betclic ne l'a jamais directement incité à faire de la prévention pour les mineurs. La seule mise en garde qu'il a reçue de la plateforme est une charte confidentielle –intégralement en anglais– que nous nous sommes procurée, où l'on peut simplement lire: «Vous êtes tenu de veiller à ce que les documents publiés sur votre site ne soient pas [...] destinés aux enfants.» Cette charte se révèle donc très floue sur les modalités de prévention vis-à-vis des mineurs quant aux jeux d'argent en ligne.

Addiction précoce

Pourtant, les paris sportifs peuvent rapidement provoquer des formes d'addiction plus ou moins importantes, en particulier chez les jeunes adultes. L'hôpital Marmottan, dans le XVIIe arrondissement de Paris, a observé que les jeunes adultes de moins de 25 ans représentaient à eux seuls 62% de la totalité des patients pris en charge pour leur addiction aux paris sportifs. «Cette classe d'âge subit de plein fouet les nouvelles technologies et avec cela les nouvelles modes, dont les paris sportifs», regrette la documentaliste du service, Aurélie Wellenstein. D'après le rapport d'activité 2019 de l'association SOS Joueurs, issu de l'enquête Escapad menée en étroite collaboration avec l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), quatre jeunes de 17 ans sur dix avaient parié au moins une fois au cours des douze derniers mois.

Source données: OFDT Escapad 2017. | Graphique de Marie Thimonnier

La situation est d'autant plus alarmante que les plus jeunes n'ont souvent pas conscience de cette addiction aux paris. «Il n'y a quasiment aucune demande de soins de la part de mineurs. Soit ils ont peur d'appeler car la pratique du jeu leur est interdite, soit ils n'ont pas conscience de leurs problèmes», déplore Gwenaëlle Richard, psychologue chez SOS Joueurs. Une inquiétude qui pourrait se prolonger: en tout juste dix ans, la France est passée d'un opérateur autorisé à quatorze actuellement.

Durcissement en vue

C'est cette multiplication des offres qui a poussé Jean à se jeter dans le bain du pari en ligne dès ses 17 ans. Cet étudiant en école de commerce n'a connu aucune difficulté pour s'inscrire, malgré son âge. «Je m'étais inscrit sur Betclic grâce à la carte d'identité de mon père. J'ai rempli le compte à son nom, puis j'ai rentré mes propres coordonnées bancaires», se remémore-t-il. Et contre toute attente, il a pu ouvrir un compte sans entrave. «On ne peut pas contrôler ça», répond Betclic, qui ne voit aucun système de régulation possible à ce type de pratique. Les informations transmises par les joueurs, comme les données bancaires dont l'opérateur ignore tout, ne peuvent être analysées dans les détails.

Si l'Espagne et l'Italie ont fait le choix d'interdire les publicités de paris sportifs sur les réseaux sociaux, la France n'a pas encore franchi ce cap. L'ANJ a néanmoins décidé de durcir les régulations des communications commerciales. L'article D. 320-10 du décret n°2020-1349, publié en novembre 2020, interdit diverses pratiques pouvant inciter les moins de 18 ans à jouer, comme «la mise en scène de mineurs» ou la publicité «incitant les mineurs à considérer que les jeux d'argent et de hasard font naturellement partie de leurs loisirs». En cas de non-respect de ces nouvelles mesures, l'ANJ peut désormais exiger le retrait d'une publicité «incitant les mineurs à jouer ou de nature à conduire à une pratique excessive du jeu».

Pour accompagner la mise en place de ces mesures auprès des opérateurs, l'ANJ a également élaboré, en décembre 2020, «un cadre de référence pour la prévention du jeu excessif et pathologique et la protection des mineurs». Ce cadre permettrait, selon l'autorité, de «garantir un niveau élevé de protection des joueurs et des mineurs». Un décret qui devrait être prochainement proposé par le ministère de la Santé, en vue d'une future adoption à l'Assemblée nationale.

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