Santé / Société

Quand la solitude choisie devient un fardeau au fil des confinements

Temps de lecture : 5 min

Du temps pour soi, pas d'enfant à charge, un travail et un salaire: en théorie, ces personnes vivant seules réunissent toutes les conditions pour traverser la crise sanitaire au mieux. En pratique, la réalité est moins rose.

Cette période de crise sanitaire peut être douloureuse malgré des conditions matérielles idéales au quotidien. | Khamkéo Vilaysing via Unsplash
Cette période de crise sanitaire peut être douloureuse malgré des conditions matérielles idéales au quotidien. | Khamkéo Vilaysing via Unsplash

Selon les derniers chiffres de l'Insee parus en 2020, 15,7% des personnes âgées de 25 à 39 ans déclarent vivre seules. Elles sont 20,5% dans la tranche d'âge 20-24 ans et 14,8% dans la tranche des 40-54 ans. Diverses raisons donnent lieu à cette situation, dont le besoin d'indépendance matérielle ou ne pas désirer d'enfant ni vivre de nouveau en couple après une séparation. La journaliste Jennifer Padjemi écrivait en janvier 2020 que «les femmes célibataires qui assument totalement leur statut, et le revendiquent même, se font de moins en moins rares et discrètes». Vivre seul·e peut être un choix délibéré et même libérateur.

Mais la solitude (choisie) peut se transformer en isolement (subi) dans un contexte de crise sanitaire, touchant d'autant plus les personnes ayant perdu leur emploi, dont la santé est particulièrement à risque et ne sont pas encore vaccinées, ou toutes celles vivant mal la fermeture des bars et autres lieux de loisirs.

La journaliste Virginie Cresci a consacré un article à ce dernier point: «Discuter à la pause après votre cours, aller boire des coups après votre journée de boulot, se retrouver le samedi soir pour vous raconter votre semaine, parler du dernier film que vous avez vu ou même de votre ex, ces petites choses du quotidien, loin d'être futiles, sont de vrais repères», lui expliquait une psychologue.

Tout le monde a besoin de ces repères, même les personnes solitaires et introverties. «Les personnes ayant des relations sociales fortes ont ainsi une probabilité de survie accrue de 50% sur une période donnée, par rapport à celles qui ont des liens sociaux plus faibles [...] D'autres études ont établi un lien entre la solitude, les maladies cardiovasculaires et la dépression», relevait récemment la journaliste Juliette Thévenot.

Le reconnaître est souvent difficile pour les gens perçus comme suffisamment indépendants pour encaisser seuls les confinements successifs. D'ailleurs, certaines personnes sollicitées ont finalement refusé de témoigner pour cet article, encore occupées à démêler leurs sentiments face à cette réalité matérielle complexe.

Le contact physique, un besoin vital

C'est un cheminement que j'ai également connu lors du premier confinement. Ayant pu trouver un travail adapté à la situation et fait le choix de passer cette période seule, sans enfant à charge, je taisais parfois mes difficultés. Parce que je l'avais décidé après tout. Parce qu'il y avait pire que ma situation (j'ai même eu la chance d'avoir esquivé le Covid-19 pour le moment). Parce que j'étais déjà habituée à devoir gérer le quotidien seule. Pour reprendre la métaphore de Mona Chollet, je m'étais déjà bien employée à ne pas voir ma taupinière assiégée malgré tout.

Une expérience proche de celle que Mélanie me confie. «Je vis seule par choix car j'ai besoin de mon espace vital propre, de mes temps de silence et de repli intérieur. Je donne beaucoup émotionnellement au quotidien, je suis professionnellement et socialement hyperactive donc la solitude est une nécessité par moments. Lors du premier confinement, j'ai surtout mal vécu l'absence de toucher. C'est fou comme d'un coup, un morceau de peau que l'on frôle, ce contact humain qui paraissait évident semble si désirable et inaccessible. Je suis flippée de choper le Covid-19 mais pire, de le transmettre.»

«Le toucher me permet de sentir que j'ai un corps vivant et pas simplement un corps virtuel.»
Bernard Andrieu, philosophe, dans le podcast Émotions

Mélanie essaie de trouver un équilibre malgré le contexte. «J'ai géré en étant bénévole à l'Association humanitaire de Montpellier six soirs par semaine. Faute de relation affective, cela me permettait de garder le contact et de me sentir utile. Je suis restée prudente cet été et j'ai retrouvé un tout petit peu de sociabilisation. Mais quand est arrivé le deuxième confinement, j'ai craqué et j'ai eu une phase de dépression. Si maintenant je vais un peu mieux, j'avoue que les dernières annonces et l'absence de perspectives jouent sur mon moral et mon boulot. La solitude contrainte et continue, sans contact physique avec mes proches, m'a mise dans un manque affectif tel que je chiale si on me serre dans ses bras!»

Un épisode du podcast Émotions de Louie Media décortique ce besoin vital de toucher et être touché·e. Le philosophe Bernard Andrieu y explique que l'absence de contact physique crée une «carence physiologique»: «L'écran ne suffit pas pour avoir une relation humaine. Il faut aujourd'hui revenir au contact, au toucher, avec toutes les précautions qu'il faut bien évidemment par temps de Covid-19. [...] Le toucher me permet de sentir que j'ai un corps vivant et pas simplement un corps virtuel.»

La santé mentale ne connaît pas les privilèges

Mélanie met les mots sur ce qui bloque. «Quand comme moi on est privilégiée, on ne se sent pas forcément légitime à dire qu'on va mal. Avec un boulot pérenne et mon salaire qui tombe, un logement, les moyens de me payer quelques plaisirs et pas d'enfant, j'ai le sentiment que c'est indécent de se plaindre. Pourtant, la douleur est bien là et je sais que le manque et le mal-être que ça a créé chez moi resteront probablement bien après la pandémie.»

Élodie me raconte avoir vécu un premier confinement plutôt agréable. «Je revenais de vacances, j'avais du travail et ça me faisait du bien de me retrouver seule dans un grand appartement, d'autant plus que ça ne se passait plus très bien avec mes colocataires. Après, j'ai déménagé pour vivre seule, mais le deuxième confinement a été plus difficile.» Elle s'est retrouvée face à une énorme fatigue due à la quantité de travail à abattre et au déménagement, et l'hiver n'a pas aidé. «Maintenant que nous sommes au troisième confinement, j'essaie de voir les choses avec plus de recul. Je me suis obligée à prendre une semaine de vacances, déjà, car j'en pouvais vraiment plus.»

«La douleur est bien là et je sais que le manque et le mal-être que ça a créé chez moi resteront probablement bien après la pandémie.»
Mélanie

Elle sait qu'elle refera la paix avec la solitude une fois que la crise sanitaire sera passée mais «combien de temps faudra-t-il attendre?». Une question qui pèse d'autant plus qu'elle souffre de dépression depuis plusieurs années. «Certaines personnes ne comprennent pas, mais je sais que je peux compter sur mes proches.» Elle insiste sur l'importance de parler de santé mentale, même si on se sent moins légitime que d'autres personnes, elle non plus n'ayant ni enfant à charge, ni perte d'emploi compliquant son quotidien. «Ça dépend de plein de facteurs, et c'est une situation inédite que l'on vit. Je pensais bien accepter la solitude mais là, elle est assez particulière à vivre, et surtout très subie.»

«La capacité d'être seul est l'un des signes les plus importants de la maturité», écrivait le psychanalyste Donald Winnicott. La solitude est néanmoins paradoxale: elle est bénéfique jusqu'à une certaine limite, comme le note la journaliste Shayla Love. Cette période de crise sanitaire peut être douloureuse malgré des conditions matérielles idéales au quotidien. La santé mentale ne connaît pas les privilèges, et il ne faut pas ignorer d'éventuels traumatismes liés à la pandémie. À nous de faire attention les uns aux autres et d'écouter sans juger quand une personne confie sa souffrance.

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