Sciences / Société

Les dauphins ne sont pas assez protégés des captures accidentelles

Temps de lecture : 4 min

La pêche a tué 10.000 dauphins en 2020, et ça n'a pas vraiment l'air d'inquiéter notre ministère de la Mer.

Des dauphins morts, retrouvés sur les côtes vendéennes, sont exposés devant l'Assemblée nationale, à Paris, lors d'une action de l'ONG Sea Shepherd, le 2 février 2021. | Christophe Archambault / AFP
Des dauphins morts, retrouvés sur les côtes vendéennes, sont exposés devant l'Assemblée nationale, à Paris, lors d'une action de l'ONG Sea Shepherd, le 2 février 2021. | Christophe Archambault / AFP

Plus de 10.000 dauphins sont morts en 2020 à cause des engins de pêche. Un chiffre qui ne semble pas alarmer le gouvernement. La ministre de la Mer, Annick Girardin, a refusé de mettre en place une fermeture spatio-temporelle cet hiver, pourtant préconisée par les scientifiques: «Il y a des mortalités toute l'année, mais les trois-quarts adviennent entre mi-janvier et mi-mars, explique Vincent Ridoux, chercheur à l'Observatoire Pelagis. La solution immédiate est l'arrêt saisonnier, pendant les deux mois critiques, des engins principalement responsables des captures.»

Pour Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France, «il faut protéger les zones sensibles sur des périodes sensibles, ce n'est pas en disséminant des pingers sur des chalutiers qu'on va arrêter les captures de dauphins».

Depuis le 1er janvier 2021, le pinger, répulsif acoustique émettant un bruit insupportable pour les animaux marins, est obligatoire sur les chalutiers. Il a pour objectif d'éloigner les dauphins des filets et donc d'éviter leur prise accidentelle. En théorie, l'idée paraît bonne. «Des tests ont été faits pour comparer les taux de captures avec ou sans pinger sur trois paires de navires, ce qui a permis d'estimer un taux de réduction de 66%, détaille Vincent Ridoux. C'est encore trop fragile, car tout ce qui concerne les fileyeurs ou les tramails est beaucoup moins connu. Ça ne concerne que trop peu de bateaux.»

Des mesures inefficaces

Les pingers représenteraient en plus un danger pour les dauphins. «Le son émis est au-delà du harcèlement sonore d'une espèce protégée», explique Lamya Essemlali. Ce son insupportable n'éloigne pas seulement les dauphins des filets, il vise à les chasser des zones de pêche. «L'objectif du pinger est de les repousser loin des poissons. Imaginez si on équipe tous les fileyeurs de pinger, on condamne les dauphins à mourir de faim car on les chasse de leur zone de nourrissage.»

Parmi les différents engagements pris par le gouvernement, cette solution, qui nuirait encore plus aux dauphins, est la seule mesure réellement destinée à réduire les captures. Les autres servent uniquement à faire remonter l'information concernant ces pêches accidentelles, mais se révèlent elles-aussi inefficaces.

Outre les pingers, le ministère de la Mer s'est engagé sur d'autres mesures, comme rendre obligatoire les déclarations des captures ou la mise en place de caméras sur les fileyeurs. Des mesures qui pourraient être utiles, mais qui sont prises à la légère.

«On est face à un secteur qui opère dans l'opacité totale car ça se passe en mer, loin du grand public.»
Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France

Une obligation européenne, qui existe en France depuis les années 2005, permet aussi de faire embarquer des observateurs à bord des navires de pêche. «Les trois-quarts des bateaux passent à côté, observe Vincent Ridoux. Il y a des difficultés administratives à embarquer une personne à bord et une mauvaise volonté évidente des ports et des métiers d'embarquer des observateurs sur les périodes critiques, dont l'échantillonnage est loin d'être maîtrisé.»

Quant aux déclarations, elles sont obligatoires depuis le 1er janvier 2019. Pourtant, la même année, moins de dix ont été enregistrées pour plus de 10.000 captures estimées par les scientifiques. «On est face à un secteur qui opère dans l'opacité totale car ça se passe en mer, loin du grand public, explique Lamya Essemlali. Ce qu'il faut, dans un premier temps, c'est lever cette opacité. Cela passe par les caméras obligatoires. Aujourd'hui, seuls cinq bateaux ont des caméras. C'est toujours sur la base du volontariat, ce qui biaise totalement la mesure.»

En France, ces caméras ont uniquement un rôle d'information, contrairement à l'Australie où elles servent à contrôler. Si un pêcheur capture trop de dauphins sur une période déterminée, il est obligé de rester à quai. «En France, ce sont des caméras sur un tout petit nombre de navires sans objectif de contrôle, ni de sanction. C'est un écran de fumée», déclare Lamya Essemlali.

Adapter notre consommation

La vraie source du problème dans ces captures accidentelles vient directement de notre manière de consommer. En France, la consommation de poisson a doublé en cinquante ans. «On est dans une surconsommation de poisson énorme. L'océan peut supporter une pression de pêche, mais pas du tout celle pratiquée à l'heure actuelle, réagit Lamya Essemlali. L'objectif n'est pas de mettre les pêcheurs au chômage, mais de faire évoluer leurs méthodes.»

Pour le chercheur de l'Observatoire Pelagis, il faut trouver une solution pour que les pêcheurs ne restent pas à quai: «ll faudrait une réflexion sur comment permettre à des bateaux d'augmenter leur flexibilité dans leur façon de travailler, et ainsi passer d'un engin à risque à un engin moins risqué pour les dauphins dans les périodes de fermeture spatio-temporelles.» Un changement qui ne doit pas se faire au détriment d'autres espèces marines. Si les chaluts de fond sont moins dangereux pour les dauphins, ils sont catastrophiques pour le fond marin. Les palangres, ces engins de pêche dormant équipé d'une ligne avec plusieurs hameçons, sont quant à eux dangereux pour les oiseaux de mer.

Un écosystème en danger

Déjà plus de 700 dauphins se sont échoués sur les plages atlantiques françaises depuis le début de l'année 2021. Si l'espèce, au niveau mondial, n'est pour le moment pas en danger, elle est protégée en France et une baisse de sa population au sein du golfe de Gascogne serait une catastrophe.

«Un prélèvement de cette ampleur n'est pas soutenable sur le long terme, alerte Vincent Ridoux. Il y a des objectifs de conservation qui sont exprimés par des textes de loi disant que les destructions d'origine humaine doivent être réduites voire éliminées. Si on s'en tient à cet objectif inscrit dans le droit français, on devrait faire tout ce qui est possible pour réduire les captures.» C'est pourtant loin d'être le cas. «Les dauphins sont très vulnérables à la prédation car ils ne sont pas censés être des proies. Ils sont au sommet de la chaîne alimentaire. C'est pour ça qu'ils se remettent très mal d'un tel taux de mortalité», explique Lamya Essemlali.

La disparition d'un dauphin dans une zone peut entraîner un effondrement en cascade de la biodiversité marine. «C'est ce qu'on appelle une espèce clé de voûte, si vous enlevez la pierre qui maintient la structure, tout s'effondre.» De plus, le dauphin étant une espèce mobile, il y a un lien entre ceux du golfe de Gascogne et l'ensemble des dauphins européens: «Si les dauphins du golfe disparaissent, ça aura un impact au niveau de l'échelle européenne», ajoute la présidente de l'ONG.

En attendant de réelles mesures du gouvernement, Sea Shepherd relance dès cet été sa campagne Dolphin ByCatch pour documenter ces captures accidentelles. Pour Lamya Essemlali, «si on n'arrive pas à gagner cette bataille-là, c'est foutu, on ne sauvera pas l'océan».

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