Société

Agressions sexuelles: comment sont suivis les auteurs pour éviter la récidive

Temps de lecture : 9 min

La difficulté tient à la diversité des profils et aux troubles de la personnalité des agresseurs.

«La mission des personnels soignants est toujours du côté du soin et de l'accompagnement, nous ne sommes pas des auxiliaires de justice», souligne la Dre Guillotte, psychiatre. | Laura Adai via Unsplash
«La mission des personnels soignants est toujours du côté du soin et de l'accompagnement, nous ne sommes pas des auxiliaires de justice», souligne la Dre Guillotte, psychiatre. | Laura Adai via Unsplash

«Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J'interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité.» (Extrait du Serment d'Hippocrate)

On les a longtemps considérés comme des monstres, perdus pour leurs proches et la société, en incapacité d'être soignés. Mais, depuis la loi du 17 juin 1998 relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu'à la protection des mineurs, les auteurs de violences à caractère sexuel se voient généralement soumis à incitation aux soins lors de leur éventuelle détention et d'une injonction de soins d'une durée d'environ cinq à dix ans seule ou après leur sortie de prison.

La grande majorité d'entre eux sont suivis durant de longues années par un ou une psychiatre au fait des thématiques des violences sexuelles. Une prise en charge ardue qui oblige les professionnels à penser l'auteur de violences sexuelles dans sa globalité car le fait est là: ceux qui passent à l'acte sont le plus souvent des Messieurs (et Mesdames) Tout-le-Monde, parfois fragilisés par des traumatismes, parfois atteints de troubles de la personnalité.

Des troubles de la personnalité hétéroclites

Il n'est pas question de justifier leurs actes, mais de les comprendre dans leur singularité afin d'éviter le risque de récidive. «Les auteurs de violences sexuelles forment une catégorie extrêmement polymorphe. Leurs profils sont très divers, selon le type de passage à l'acte, les victimes, leur âge…», explique la Dre Margaux Guillotte, psychiatre, qui suit des auteurs de violences sexuelles après leur sortie de prison. «“Auteur de violences sexuelles” n'est pas une maladie en tant que telle. Il existe des profils très différents», renchérit la Dre Anne Hélène Moncany, psychiatre à Toulouse et présidente de la Fédération française des Centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (FFCRIAVS). Elle travaille pour sa part en prison.

Connaître comment fonctionne la personne, ses antécédents, la manière dont elle s'est développée durant l'enfance, comment elle a construit des relations interpersonnelles, quel est son fonctionnement psychosexuel, si elle a des addictions, si elle a subi des traumatismes, sont autant d'éléments que les psychiatres doivent prendre en considération lorsqu'ils rencontrent et évaluent l'auteur de ce type de violences afin d'adapter au mieux leur stratégie thérapeutique.

Malgré la grande variété des situations et des profils, la Dre Guillotte explique que l'on retrouve souvent certains traits chez les personnes qui se rendent coupables de tels actes: «On retrouve peu de maladies mentales à proprement parler, il y a très peu de patients psychotiques par exemple. Ce sont plutôt des personnes qui ont des troubles de la personnalité, souligne-t-elle. On retrouve souvent ce que l'on appelle des traits phobiques avec une inhibition relationnelle voire une phobie sociale. Ce sont des personnes qui peuvent être mal à l'aise avec l'autre sexe ainsi que dans les rapports de séduction. Certains présentent une maladresse sociale. On peut rencontrer des traits de psychorigidité pouvant aller jusqu'à la paranoïa, à une méfiance vis-à-vis de l'autre. Il peut également y avoir des personnalités projectives, avec une fragilité narcissique, des traits souvent égocentriques et une immaturité affective. Parfois, on relève des mécanismes pervers dans le fonctionnement de la personne, avec un déni de l'altérité, une volonté d'emprise, une tendance à la manipulation, à la provocation.»

Il existe également des traits d'impulsivité chez des personnes avec un faible niveau intellectuel ou qui consomment des substances.

L'environnement dans lequel la personne a grandi est rarement neutre: «Il y a très souvent des antécédents de traumatismes, comme des agressions sexuelles dans l'enfance ou des maltraitances. On retrouve également des pathologies de l'attachement, des personnes qui ont été insécurisées durant l'enfance au sein de familles dysfonctionnelles», signale la psychiatre.

«Ce sont des éléments de la personnalité qui amènent à l'agression: la personne transgresse les interdits.»
Dre Moncany, psychiatre, présidente de la FFCRIAVS

Les conditions et les motivations du passage à l'acte sont également déterminantes: «Chez certains, le passage à l'acte surgit dans un contexte de dépression, comme recours face à la menace d'effondrement psychique», note la Dre Guillotte. La Dre Moncany relève pour sa part que «l'attirance n'est pas toujours un critère pour expliquer la violence sexuelle. Parfois, c'est avant tout de la violence, une façon de détruire l'autre, de l'humilier.» Quand bien même il y aurait désir, il n'est pas l'unique motif de l'agression: «Ce qui fait le lit du passage à l'acte, en général, ce n'est pas l'attirance sexuelle en elle-même: une personne qui n'a pas de trouble de la personnalité sait que c'est interdit, ressent de l'empathie, ne veut pas faire de mal. Elle lutte contre son attirance pour ne pas passer à l'acte. Ce sont des éléments de la personnalité qui amènent à l'agression: la personne passe outre le consentement de l'autre, transgresse les interdits, n'a pas conscience du mal qu'elle va faire. Elle fait passer ses besoins en priorité.»

«Nous ne sommes pas là pour justifier mais pour comprendre»

C'est sur toute cette complexité que va reposer ensuite la prise en charge. «Nous ne sommes pas là pour justifier mais pour comprendre: c'est comme ça que l'on va éviter que l'auteur de violences sexuelles ne recommence», insiste la Dre Moncany. Il importe d'accompagner la personne dans sa globalité: «Notre cœur de métier est de soulager et de prendre en charge la souffrance de tout le monde, y compris des personnes qui ont commis des choses terribles. Quelqu'un qui va très mal, qui a des idées suicidaires, qui n'a plus rien à quoi se raccrocher est quelqu'un qui présente plus de risques de récidive. On travaille à ce que les gens puissent aller mieux en investissant d'autres champs de leur vie pour ne pas recommencer.»

Les objectifs de cette prise en charge adaptée au profil de l'auteur de violences sexuelles sont multiples:

  • Aider les auteurs à clarifier leurs représentations fantasmatiques en mettant des mots dessus et en replaçant les passages à l'acte dans le cadre des interdits et de la loi.
  • Travailler la lucidité sur le passage à l'acte: souvent, du fait d'un mécanisme de défense, les auteurs cherchent initialement à banaliser ou minimiser leurs actes.
  • Penser les éléments motivationnels qui ont conduit au passage à l'acte ainsi que le contexte situationnel et émotionnel qui l'a entouré de manière à les aider à repérer les situations à risque dans lesquelles ils doivent éviter de se retrouver.

«Nous faisons également un travail pour leur apprendre à gérer leur sexualité d'une manière différente ainsi qu'un travail sur le plan relationnel. Certains sont en effet très isolés, ils n'ont plus de liens avec leur famille et ont une vie affective très pauvre», ajoute la Dre Guillotte.

«Quelqu'un qui va très mal, qui a des idées suicidaires, qui n'a plus rien à quoi se raccrocher est quelqu'un qui présente plus de risques de récidive.»
Dre Moncany, psychiatre, présidente de la FFCRIAVS

Une fois la rencontre avec le psychiatre effectuée et l'évaluation établie, il s'agit de tisser la relation thérapeutique, ce qui n'est pas une mince affaire, comme l'explique la Dre Moncany: «Établir une alliance en psychiatrie est nécessaire et fondamental, mais ce n'est jamais simple. D'autant plus avec les auteurs de violences sexuelles: un certain nombre d'entre eux nous disent au début qu'ils n'ont pas de problème psychiatrique, qu'ils n'ont pas besoin de voir un psy.» La Dre Guillotte complète: «Ce qui est souvent compliqué, c'est la non-reconnaissance ou la reconnaissance partielle des faits par les patients. Ce n'est pas une barrière, mais nous devons travailler sur cette réaction défensive initiale du sujet.»

S'ensuit alors à proprement parler le suivi thérapeutique dont le noyau central est une psychothérapie adaptée au profil du patient: thérapies comportementales et cognitives, thérapie d'orientation analytique, psychodrame, séances de groupe, suivi par un psychomotricien afin de travailler sur les ressentis corporels liés aux émotions et sur l'intégration du schéma corporel sont autant de méthodes incluses dans l'arsenal des professionnels.

La prescription de médicaments est également possible, même si elle ne se fait jamais seule et qu'elle requiert absolument le consentement du patient. «Si la personne présente des troubles psychiatriques autres (dépression, bipolarité, etc.), on lui propose des traitements adaptés, explique la Dre Moncany. Lorsque c'est nécessaire, on peut mettre en place des traitements freinateurs de libido qui sont de deux classes: d'abord, les antidépresseurs qui diminuent la libido (c'est un effet secondaire connu) et permettent d'agir sur la dimension compulsive/obsessionnelle. Si cela ne suffit pas, nous disposons de traitements hormonaux freinateurs de libido (ce que l'on appelait autrefois «castration chimique») en comprimés ou en injections. Ils ont une efficacité mécanique et psychique –ils diminuent les fantasmes.»

Un challenge pour les psychiatres

En somme, tout se fait au cas par cas, rien ne saurait suivre un schéma unique. Un sacré challenge pour les psychiatres qui n'hésitent pas à confesser toute la difficulté de cette prise en charge particulière. «Certains actes peuvent dégoûter, certains profils de patients peuvent aussi fasciner, ce qui n'est pas mieux!, témoigne la Dre Moncany. Il faut bien rester dans sa posture de soignant. Parfois, on trouve un tel décalage entre les actes qui ont été commis et la personne que l'on rencontre que c'est assez troublant. Le monstre prédateur que l'on s'imagine dans nos représentations sociales ne correspond qu'à une infirme partie des auteurs de violences sexuelles. La réalité, c'est que tous les milieux, toutes les catégories sociales, y compris des gens que l'on aurait jamais imaginés, sont concernés.»

La Dre Guillotte ne craint pas pour son intégrité physique lors des consultations mais redoute davantage des formes de manipulation: «Dans le service où je travaille (consultation spécialisée de prévention et de soins de la violence à caractère sexuel), les patients ne sont pas perçus comme dangereux, ils ne posent jamais de soucis et je n'ai pas de crainte particulière. Toutefois, avec certains profils manipulateurs ou pervers, il faut faire attention à ne pas devenir un objet d'emprise. Ils cherchent à cliver l'équipe. C'est la raison pour laquelle, par exemple, je fais des entretiens en binôme avec une infirmière. Aucun membre de l'équipe ne travaille seul sur la prise en charge d'un patient.»

«Il faut retenir que ce sont majoritairement des personnes en souffrance dont le passage à l'acte est souvent un symptôme.»
Dre Guillotte, psychiatre

La psychiatre reconnait également souffrir parfois d'un trop-plein d'affects: «À la fin de la journée, je peux être un peu débordée par leurs histoires. C'est assez lourd. Ils ont souvent eux aussi été victimes au cours de leur vie, parfois dans l'enfance. L'entretien est très dense. Il faut pouvoir recevoir tout ce qu'ils nous renvoient et reconnaître ce que ça mobilise comme affects chez nous, car nous ne sommes pas insensibles à leurs actes. La charge émotionnelle est forte: certains sont en colère, pleurent, certains sont très gênés à l'évocation des faits.» Ce poids semble renforcé par les attentes de la société envers les psychiatres qui prennent en charge ces personnes: «La crainte principale est celle de la récidive, explique la Dre Guillotte. Notre mission est toujours du côté du soin et de l'accompagnement, nous ne sommes pas des auxiliaires de justice. Il faut se rappeler que c'est de l'humain, avec une part d'imprévisibilité. Il faut retenir que ce sont majoritairement des personnes en souffrance dont le passage à l'acte est souvent un symptôme.»

Aujourd'hui les professionnels travaillent de plus en plus, en parallèle, à la prévention des violences sexuelles. Cette méthode consiste à ne plus s'adresser aux victimes comme c'était le cas auparavant dans une posture très conforme à la culture du viol mais aux auteurs potentiels. Cet axe de recherche est un projet très important au sein de la FFCRIAVS, comme l'explique la Dre Moncany: «Pour être efficace, il vaut mieux faire de la prévention. C'est plus difficile à entendre parce que cela veut dire qu'il y a potentiellement autour de nous des auteurs de violences sexuelles même dans notre famille.» Le 25 janvier 2021, la Fédération a lancé le dispositif S.T.O.P.

Il consiste en un numéro de téléphone unique et non surtaxé, national, permettant d'évaluer et orienter si nécessaire les personnes attirées sexuellement par des enfants, vers les dispositifs d'évaluation et de soins adaptés.

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