Santé / Société

«Mon père ne me parle plus»: ils ont transmis le Covid-19 à un proche

Temps de lecture : 6 min

Entre culpabilité et reproches de l'entourage, comment vivre avec le poids d'avoir contaminé quelqu'un de cher?

Plusieurs Français ont été rejetés par leurs proches après avoir contracté le Covid-19. | Anne-Christine Poujoulat / AFP
Plusieurs Français ont été rejetés par leurs proches après avoir contracté le Covid-19. | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Lorsqu'elle a été testée positive au Covid-19 en octobre dernier, Séverine, 45 ans, ne s'attendait pas à devenir la pestiférée de son groupe d'amis. «J'ai été testée positive deux jours après un dîner chez une amie. Lorsque j'ai envoyé un sms à tout le monde pour les prévenir qu'ils étaient cas contacts, je pensais recevoir des messages de soutien. Ce fut tout le contraire.» Blâmes, culpabilisation, leçon de morale: cette chargée de communication, mère de deux enfants, se fait remonter les bretelles comme lorsqu'elle était adolescente. Ses amis lui reprochent de les mettre en danger, de ne pas avoir fait assez attention, de les prévenir trop tard. Séverine comprend leur inquiétude, mais tombe des nues face à leur hostilité.

«Sur le moment, je ne savais plus où me mettre, je m'en voulais tellement. J'avais peur pour eux, pour mes enfants, pour mon mari, pour moi. Je ne sais pas comment j'aurais réagi si l'un de mes amis était tombé malade. Mais avec le recul ça me met hors de moi, car le dîner à plusieurs, tout le monde y est venu de bon cœur, en connaissant le risque potentiel, fulmine Séverine. Ok, j'étais contaminée, mais ça aurait pu être n'importe qui! Et s'ils avaient tant peur du virus que ça, il ne fallait pas se réunir à plusieurs, personne ne les a forcés. Cet acharnement était d'une hypocrisie sans nom!»

Plusieurs mois après l'incident, Séverine ne parle plus qu'à quatre des dix amis présents à ce fameux dîner. «Ce sont les seuls à s'être montré compréhensifs, à avoir demandé de mes nouvelles et à ne pas m'avoir jugée. Les autres étaient à deux doigts de m'envoyer au bûcher.»

Peur du virus, panique face à l'inconnu, esprits à vif après plus d'un an de pandémie: le Covid joue sur nos rapports sociaux, allant jusqu'à bouleverser les relations familiales, amicales ou professionnelles. «Les gens ont cette tendance naturelle en cas de catastrophe à chercher un ou des boucs émissaires, des personnes qui seraient plus ou moins responsables de la situation actuelle, explique Catherine Grangeard, psychanalyste. C'est rassurant pendant des périodes de crise de penser que l'autre est en tort, que l'autre est la cause et donc que si l'autre rentre dans le rang, tout s'arrangera. Si un proche est malade, on va remettre en cause son comportement: porte-t-il son masque correctement, respecte-t-il les gestes barrières, est-il sorti après le couvre-feu, a-t-il participé à des soirées clandestines?»

Ramener le virus à la maison

Ces reproches pèsent lourd sur les épaules des personnes contaminées, qui culpabilisent déjà d'avoir transmis le virus à leurs proches. Au point qu'une étude menée par le CHU de Lille tente de déterminer si cette culpabilité peut être à l'origine d'une détresse psychologique.

«Je n'arrêtais pas de penser: “Si elle meurt ou si elle a des séquelles, ce sera de ta faute.”»
Julien, interne en médecine

Julien, 26 ans, interne en médecine, habitant encore chez ses parents, est tombé malade en mai 2020. Sa mère a été contaminée quelques jours après lui. «Je n'en dormais plus la nuit. J'avais beau voir qu'elle allait bien, qu'elle ne ressentait qu'une forte fatigue, j'étais terrifié à l'idée qu'elle se mette à peiner à respirer, qu'on doive l'emmener à l'hôpital. Je n'arrêtais pas de penser: “Si elle meurt ou si elle a des séquelles, ce sera de ta faute.”»

Julien s'en veut d'autant plus qu'il a très vite ressenti une crainte de la part de ses parents. Son travail à l'hôpital, au plus près de la maladie, a tout de suite été source d'inquiétude. «Je pensais qu'ils seraient inquiets pour moi, peut-être aussi un peu fiers de me voir participer à l'effort national, mais en fait ils me traitaient comme si j'étais radioactif, confie le jeune homme, qui a depuis emménagé en colocation avec des collègues. Ils ne me l'ont jamais clairement reproché, mais j'ai bien senti à ce moment-là qu'ils auraient préféré que je sois en école de commerce ou en fac de lettres. Ils avaient peur que je ramène le Covid chez nous, j'étais devenu dangereux.» Une attitude méfiante, voire hostile à l'égard des soignants, que le premier confinement avait rapidement révélée, comme en témoignent les nombreux récits de soignants menacés ou sommés de quitter leur immeuble par des voisins angoissés.

«Ces actes sont d'une violence inouïe, surtout envers des personnes qui dédient leur temps à tenter de vaincre ce virus, note Catherine Grangeard. Cette pandémie a poussé les gens à se reclure chez eux. Entre le confinement, le couvre-feu, les restrictions de déplacements, ce qui vient de l'extérieur apparaît comme menaçant, comme quelque chose dont il faut se protéger. C'est l'idée que l'autre peut “ramener le virus à la maison”. Face à cette angoisse, certains se transforment en grands inquisiteurs et traquent la faute chez les autres pour les affliger. Même s'il s'agit d'une personne qu'ils aiment.»

«Il pense que je suis irresponsable»

C'est ce qu'a vécu Lisa, 22 ans, caissière. Pendant le premier confinement, alors qu'elle est en première ligne dans une grande surface de la région lyonnaise, Lisa contracte le Covid-19. Elle vit en appartement, avec sa famille. Lisa transmet la maladie à son frère et à sa grand-mère, 76 ans, qui est par la suite intubée et passe de longues semaines en réanimation. «Mon père m'en veut toujours, il ne m'adresse quasiment plus la parole. Inconsciemment il me tient responsable de la maladie de ma grand-mère, explique Lisa. Moi aussi je m'en veux, mais j'essaye de rationaliser, car je sais au fond que je n'y suis pour rien, qu'en étant au contact des clients toute la journée, surtout au début de la pandémie lorsque nous n'étions pas bien protégés, c'était quasiment inévitable. Mais il ne veut rien entendre.»

«C'est le fil rouge de cette pandémie: les plaisirs, les joies non essentielles sont condamnables.»
Catherine Grangeard, psychanalyste

Ce que le père de Lisa lui reproche par-dessus tout, c'est d'être rentrée à pied de son travail, en compagnie d'une collègue, plutôt que d'avoir pris la voiture pour rentrer plus rapidement. «Il pense que je m'amusais, que je suis irresponsable alors que tous les jours, j'avais peur d'aller bosser, de choper le virus et de contaminer mes proches. Je n'ai fait que me dégourdir les jambes avec une amie pour décompresser en rentrant du travail, on allait du magasin à chez nous, on ne faisait pas une rave party! C'était seulement quelques minutes de lâcher prise. Mon amie n'était même pas positive d'ailleurs, j'ai bien attrapé le Covid au travail.»

«Beaucoup de personnes se permettent de juger la façon dont les autres décident de mener leur vie. Aux yeux de son père, Lisa est coupable de mener, ou du moins tenter de mener sa vie, comme elle le souhaite. Elle s'est accordée quelques minutes de décompression et c'est sur ces instants qu'on la condamne, pas sur son travail qui l'expose aux risques, pas sur les moments où elle sort faire les courses par exemple, mais sur les rares moments de plaisir qu'elle a osé s'octroyer, constate Catherine Grangeard. C'est le fil rouge de cette pandémie: les plaisirs, les joies non essentielles sont condamnables. Choisir de vivre sa vie telle qu'on le souhaite, en connaissant les risques, est perçu comme une faute.»

Renouer les liens

Une fois la maladie vaincue et la peur retombée, comment renouer les liens avec ces proches qui nous ont tant accablés? Lisa vit toujours chez ses parents, mais hésite à partir. Ni sa grand-mère, ni son frère ne lui en ont voulu, mais sa relation avec son père est au point mort : «Je ne me sens plus très à l'aise de le croiser tous les jours. On a essayé de discuter, il s'est excusé, m'a assuré qu'il ne m'en voulait plus, mais le mal est fait. On ne se calcule presque plus. Je ne sais pas si le fait de partir peut permettre d'arranger nos rapports, ou si au contraire, cela risque de définitivement mettre fin à notre relation.»

Séverine, elle, n'a pas hésité à couper les ponts avec certains de ses amis: «Des gens qui vous jugent et sont prêts à vous mettre plus bas que terre sans aucune compassion, ce ne sont pas des amis.» Pour Catherine Grangeard, le plus important dans ces moments-là est de se protéger : «Il ne faut pas se forcer à conserver dans sa vie des personnes qui nous coûtent en énergie ou en bien-être. Il faut penser avant tout à soi, ne pas hésiter à se montrer un peu égoïste.»

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